Qu’est-ce qu’un chef (P. de Villiers, fiche de lecture)

Notre fidèle lectrice, Martine Cuttier, nous transmet la fiche de lecture du dernier opus du général de Villiers. Elle avait déjà proposé une lecture du premier opus (ici).  Merci à elle. JDOK.

Le général (2S) Pierre de Villiers introduit son livre en racontant comment les conférences et les séances de dédicaces lors de la promotion de Servir[1] lui ont permis de rencontrer le monde civil dans toute sa diversité tout en retrouvant des militaires et des anciens des guerres d’Indochine et d’Algérie.

Il a retenu le ton d’«une désespérance ambiante », d’une déception, de la part de gens «  ne trouvant plus leur place dans notre société fracturée. ». Témoignages « de gens simples, dévoués, courageux, généreux dont le regard de solitude révélait une vraie attente.  Des solidaires solitaires »[2]. En ce début de 2019, ces mots ne renvoient-ils pas au phénomène dit des « gilets jaunes », imprévu à l’automne 2018 mais devenu une surprise politique en décembre pour ceux qui refusaient de prendre en compte bien des signaux faibles ? Continue reading “Qu’est-ce qu’un chef (P. de Villiers, fiche de lecture)”

Dans les griffes du Tigre (B. Erbland)

 

Bien que parus, il y a cinq ans, ces Récits d’un officier pilote d’hélicoptère de combat, méritent quelques lignes. Non pas parce que l’ouvrage a reçu le prix spécial de la Saint-Cyrienne, en 2013 ni à cause d’une introduction élogieuse de Jean Guisnel et d’une quatrième édition, ni parce que comme l’indique l’éditeur dans sa note, il a « obtenu l’aval des autorités militaires, indispensable pour tout militaire d’active désireux de publier un ouvrage racontant ses combats ». Cette précision ne pouvant au contraire que faire hésiter le lecteur craignant le Livre d’or.

De ce point de vue, le texte est lisse de tout jugement mais résume ce que l’on nomme la spécificité militaire dont le point central est le combat au profit de la mission, la raison d’être première du soldat. Car soldat, le capitaine Erbland l’est dans un monde multipolaire devenu instable et violent avec son corollaire de la judiciarisation. Continue reading “Dans les griffes du Tigre (B. Erbland)”

La Méditerranée, conquête, puissance, déclin (J.-P. Gourévitch)

S’agit-il d’un essai ? d’un conte ? en tout cas, Jean-Paul Gourévitch a une très belle plume pour nous raconter des choses sérieuses avec vista et nous emmener de l’Antiquité à nos jours autour de la Méditerranée. L’objectif de l’auteur consiste en effet à reprendre les différents “rêves” de la Méditerranée. Le lecteur retrouve ici l’approche classique de l’école française de géopolitique qui s’interroge toujours sur les représentations géopolitiques. Mais alors que celles-ci sont souvent vues des peuples, J.-P. Gourévitch élargit  la méthode pour s’interroger aussi sur le rêves de certains dirigeants (Justinien, Soliman, Hitler, Nasser ou Sarkozy).

Ainsi, au lieu d’un traité strictement historique ou de géographie politique, l’auteur montre que la Méditerranée échappe à tous les rêves que l’on en fait, à toutes les approches unifiées que l’on en a. Elle ne peut être dominée malgré son unité apparente. Objet de désirs, on ne peut l’obtenir alors pourtant qu’elle ne cesse de les susciter. La Méditerranée devient une tentatrice qu’on ne peut conquérir et pour laquelle on s’épuise.

Tout commence avec Ulysse, premier héros méditerranéen mais qui a la prudence de refuser l’illusion de l’éternité proposée par la nymphe Calypso, afin de retrouver l’Ithaque prosaïque. Les Romains ont un autre rêve, celui du Mare Nostrum, celui du lac intérieur. Il est de courte durée car la bataille d’Actium, qui voit le triomphe d’Octave,  futur Auguste et fondateur de l’empire, marque finalement la coupure de la Méditerranée en deux, cette coupure durable qui court encore de nos jours. Justinien, l’empereur byzantin du VIè siècle (celui de Théodora et de Bélisaire) espère réunifier la mer intérieure : il s’y épuise et échoue. C’est d’ailleurs l’épuisement de l’empire byzantin (qui s’affronte aux Perses) qui permettra la fulgurante razzia musulmane, au siècle suivant. Les rivages est et sud sont dominés, l’ouest également avec la saisie de l’Espagne mais le nord reste chrétien. Le croissant ne dominera pas le pourtour méditerranéen, encore moins la mer qui le définit.

En réaction, la Chrétienté rêve de reprendre le contrôle de ces rivages et notamment de la Terre Sainte : cela sera l’épisode des Croisades qui menèrent chevaliers et servants d’armes de l’Anatolie à la Palestine mais aussi en Égypte ou à Tunis. Des ordres militaires seront créés sur les îles méditerranéennes (à Rhodes ou à Malte) mais le rêve s’évanouira aussi. Venise , du XIIIè au XVè, pense construire avec  ses comptoirs maritimes une autre domination, fondée sur le commerce et l’argent : là aussi, la réussite est transitoire et l’effort vain. Mais un autre empire se lève, celui de Soliman et de l’ottomanisme. Il conquiert de vastes parts des rivages méditerranéens mais l’effort est trop important et peu à peu, l’empire recule. Les Barbaresques prennent la relève : eux ne veulent pas les territoires mais juste contrôler les masses liquides et obtenir un tribut de ce qui y circule. Du XIVè au XIXè siècles, ils rançonnent les mers. La liberté du commerce pousse les Européens à intervenir et à les faire tomber. Mais un autre rêve survient, celui de la colonisation : Anglais, Français, Espagnols et Italiens se partagent les rivages sud…. jusqu’aux décolonisations qui interviennent dès le XXè siècle.

J.-P. Gourévitch évoque ensuite les rêves contemporains, qu’ils soient politiques (Nasser, ligue arabe, Union pour la Méditerranée) ou transversaux (héliotropisme, rêve insulaire).

Ainsi, en 17 chapitres passionnants, l’auteur mélange poésie et lucidité, le tout appuyé sur une connaissance très fine de l’histoire de la Méditerranée. Il permet un regard renouvelé de cette Méditerranée source de tant de fantasmes et dont la réalité géopolitique est au contraire très fragmentée.

Jean-Paul Gourévitch, La Méditerranée, Conquête, puissance et déclin, Desclée de Brouwer, 2018, 367 pages : lien vers le site de l’éditeur

JDOK

 

 

La stratégie française de lutte contre le terrorisme islamiste (G. Mathias)

A lui seul, le sous-titre résume le contenu de l’étude où l’auteur dresse avec précision un état de la réponse institutionnelle française à la menace terroriste et islamiste. Le lecteur qui est aussi citoyen peut rapidement en conclure que bien des victimes auraient été évitées si depuis des décennies, les décideurs politiques avaient analysé la menace avec plus de réalisme. S’ils l’avaient moins sous-estimée au nom de présupposés idéologiques et faute de courage politique. Car notre faiblesse fait la force des islamistes.

L’analyse se divise en quatre parties. Continue reading “La stratégie française de lutte contre le terrorisme islamiste (G. Mathias)”

Jean-Vincent Holeindre, La ruse et la force : une autre histoire de la stratégie (fiche lecture)

Martine Cuttier, fidèle lectrice, nous envoie cette fiche de lecture de l’ouvrage de Jean-Vincent Holeindre, paru avant l’été. L’auteur est directeur scientifique de l’IRSEM depuis 2016, ce qui redouble l’intérêt pour son livre. Merci à elle. JDOK.

L’auteur étudie la guerre, « la plus extrême des violences politiques » à partir du double prisme de l’emploi de la force, source de mort et de désolation, et de l’ingéniosité humaine qu’est la ruse. Force et ruse, opposées et complémentaires, structurent les représentations de la guerre et de la stratégie dans l’aire occidentale. Il le montre en se plaçant du point de vue du temps long de l’histoire quant à  leur usage sur le plan de la stratégie et de la tactique. Afin d’en explorer la dialectique dans l’histoire de la stratégie, l’auteur fonde son analyse avec prudence sur la chronologie, plaçant son objet d’étude dans son environnement politique et social. Autre excellente méthode pour éviter les contresens. Continue reading “Jean-Vincent Holeindre, La ruse et la force : une autre histoire de la stratégie (fiche lecture)”

Engagez-vous : la relance stratégique de la France (J. Dufourcq)

Les lecteurs de La Vigie seront heureux d’apprendre la publication du premier ouvrage de notre rédacteur en chef, Jean Dufourcq. S’appuyant en partie sur les réflexions développées dans La Vigie, il dresse un diagnostic de l’état stratégique du pays avant de proposer des pistes d’actions.  Un livre important que nous sommes heureux de vous présenter.

Photo produit

A contrepied du climat ambiant de morosité, d’inquiétude et de repli prudent sur une posture occidentale défensive, on peut vouloir relancer la dynamique stratégique qui a fait de la France un pays aux avant-postes des changements de temps historiques. Notons d’emblée qu’aucune menace militaire consistante ne pèse sur le destin de la France aujourd’hui, même si de sérieuses vulnérabilités subsistent voire s’accroissent, même si des entreprises radicales comme Daech lui ont nommément déclaré la guerre, même si des voisins rugueux ou intrusifs font peu de cas de ses intérêts ou de ses idéaux. Tous ces dangers sont à notre portée.

Ce qui se passe en fait aujourd’hui, c’est la relativisation accélérée de la France et ce qui se joue c’est le maintien d’une capacité autonome de concevoir l’avenir et de penser la sécurité et le développement du pays dans une planète de 10 milliards d’habitants. Pour relancer le pays, le récit stratégique français doit maintenant subir une forte inflexion.

Car voilà, la France n’est pas bien à l’aise dans la nouvelle mondialisation installée après la guerre froide, il y a 25 ans déjà. Ses idéaux, ses pratiques, ses responsabilités, ou plutôt l’idée qu’elle s’en fait au début de ce XXIe siècle, apparaissent de moins en moins en phase avec la dynamique de dérégulation générale qui prévaut désormais, et qui permet de nouveaux jeux et suscite de nouveaux joueurs, étatiques ou non. La France s’est prise à douter d’elle-même, jusqu’à envisager un déclin inexorable mais qui serait somme toute admissible, après tant de lustres passés. La roue tourne et d’autres acteurs majeurs se profilent qui la remiseront à sa juste place d’autant plus que le pari européen qu’elle avait fait semble perdu. Alors, si elle continue à jouer le jeu stratégique, la France semble le faire sans entrain.

Pourtant les ressorts de la France sont à l’évidence intacts et elle pourrait mieux faire valoir ses avantages dans cette période d’entredeux stratégique qui semble s’éterniser sous l’effet des changements majeurs qui affectent la planète : la révolution démographique, l’exigence écologique et le grand bazar de l’économie financiarisée. La combinaison de leurs effets semble avoir établi un nouveau paradigme du développement de la planète : la géoéconomie aurait désormais supplanté la géostratégie, relativisant une partie des pouvoirs et des moyens sur lesquels les puissances occidentales avaient établi leur autorité et leur prospérité. Cela vaut particulièrement pour un pays comme la France où une forme archaïque d’économie sociale de marché subsiste. La France avec sa densité sociopolitique et ses réflexes régaliens tarde à composer avec les nouvelles réalités fluides de marchés et de médias tout puissants. Elle semble mener un combat d’arrière-garde, notamment en valorisant à l’excès ses principes juridiques, ses aptitudes industrielles colbertistes et ses capacités militaires de manœuvre opérationnelle dans de grands jeux où elle défend désormais plus facilement une certaine conception administrée de l’état du monde que ses intérêts directs.

Il faut donc mettre la France en garde contre ses passions excessives, libérer ses forces vives et lui permettre de s’enrôler dans la compétition actuelle où elle dispose d’atouts considérables si elle sait sortir d’impasses trop facilement consenties au nom d’une histoire sociale et d’une addiction juridique qui furent souvent son honneur et sont sa limite.

Trois chantiers stratégiques constituent pour la France des pistes de progrès et des projets d’excellence à développer : la redéfinition du cadre européen, celui d’une « plus grande Europe » de l’Atlantique à l’Oural et du Cap Nord au Sahel ; la promotion du laboratoire de l’économie mondialisée que constitue la Méditerranée occidentale et l’engagement résolu dans l’économie maritime, véritable réservoir de progrès permettant de tirer bénéfice des outremers français si bien placés dans l’espace océanique mondial.

Telle pourrait être l’analyse et les conclusions à conjuguer pour donner aux Français le goût d’une relance stratégique de la France qui la raffermisse et l’établisse en sûreté dans les décennies à venir.