Dans les griffes du Tigre (B. Erbland)

 

Bien que parus, il y a cinq ans, ces Récits d’un officier pilote d’hélicoptère de combat, méritent quelques lignes. Non pas parce que l’ouvrage a reçu le prix spécial de la Saint-Cyrienne, en 2013 ni à cause d’une introduction élogieuse de Jean Guisnel et d’une quatrième édition, ni parce que comme l’indique l’éditeur dans sa note, il a « obtenu l’aval des autorités militaires, indispensable pour tout militaire d’active désireux de publier un ouvrage racontant ses combats ». Cette précision ne pouvant au contraire que faire hésiter le lecteur craignant le Livre d’or.

De ce point de vue, le texte est lisse de tout jugement mais résume ce que l’on nomme la spécificité militaire dont le point central est le combat au profit de la mission, la raison d’être première du soldat. Car soldat, le capitaine Erbland l’est dans un monde multipolaire devenu instable et violent avec son corollaire de la judiciarisation. Continue reading “Dans les griffes du Tigre (B. Erbland)”

La Méditerranée, conquête, puissance, déclin (J.-P. Gourévitch)

S’agit-il d’un essai ? d’un conte ? en tout cas, Jean-Paul Gourévitch a une très belle plume pour nous raconter des choses sérieuses avec vista et nous emmener de l’Antiquité à nos jours autour de la Méditerranée. L’objectif de l’auteur consiste en effet à reprendre les différents “rêves” de la Méditerranée. Le lecteur retrouve ici l’approche classique de l’école française de géopolitique qui s’interroge toujours sur les représentations géopolitiques. Mais alors que celles-ci sont souvent vues des peuples, J.-P. Gourévitch élargit  la méthode pour s’interroger aussi sur le rêves de certains dirigeants (Justinien, Soliman, Hitler, Nasser ou Sarkozy).

Ainsi, au lieu d’un traité strictement historique ou de géographie politique, l’auteur montre que la Méditerranée échappe à tous les rêves que l’on en fait, à toutes les approches unifiées que l’on en a. Elle ne peut être dominée malgré son unité apparente. Objet de désirs, on ne peut l’obtenir alors pourtant qu’elle ne cesse de les susciter. La Méditerranée devient une tentatrice qu’on ne peut conquérir et pour laquelle on s’épuise.

Tout commence avec Ulysse, premier héros méditerranéen mais qui a la prudence de refuser l’illusion de l’éternité proposée par la nymphe Calypso, afin de retrouver l’Ithaque prosaïque. Les Romains ont un autre rêve, celui du Mare Nostrum, celui du lac intérieur. Il est de courte durée car la bataille d’Actium, qui voit le triomphe d’Octave,  futur Auguste et fondateur de l’empire, marque finalement la coupure de la Méditerranée en deux, cette coupure durable qui court encore de nos jours. Justinien, l’empereur byzantin du VIè siècle (celui de Théodora et de Bélisaire) espère réunifier la mer intérieure : il s’y épuise et échoue. C’est d’ailleurs l’épuisement de l’empire byzantin (qui s’affronte aux Perses) qui permettra la fulgurante razzia musulmane, au siècle suivant. Les rivages est et sud sont dominés, l’ouest également avec la saisie de l’Espagne mais le nord reste chrétien. Le croissant ne dominera pas le pourtour méditerranéen, encore moins la mer qui le définit.

En réaction, la Chrétienté rêve de reprendre le contrôle de ces rivages et notamment de la Terre Sainte : cela sera l’épisode des Croisades qui menèrent chevaliers et servants d’armes de l’Anatolie à la Palestine mais aussi en Égypte ou à Tunis. Des ordres militaires seront créés sur les îles méditerranéennes (à Rhodes ou à Malte) mais le rêve s’évanouira aussi. Venise , du XIIIè au XVè, pense construire avec  ses comptoirs maritimes une autre domination, fondée sur le commerce et l’argent : là aussi, la réussite est transitoire et l’effort vain. Mais un autre empire se lève, celui de Soliman et de l’ottomanisme. Il conquiert de vastes parts des rivages méditerranéens mais l’effort est trop important et peu à peu, l’empire recule. Les Barbaresques prennent la relève : eux ne veulent pas les territoires mais juste contrôler les masses liquides et obtenir un tribut de ce qui y circule. Du XIVè au XIXè siècles, ils rançonnent les mers. La liberté du commerce pousse les Européens à intervenir et à les faire tomber. Mais un autre rêve survient, celui de la colonisation : Anglais, Français, Espagnols et Italiens se partagent les rivages sud…. jusqu’aux décolonisations qui interviennent dès le XXè siècle.

J.-P. Gourévitch évoque ensuite les rêves contemporains, qu’ils soient politiques (Nasser, ligue arabe, Union pour la Méditerranée) ou transversaux (héliotropisme, rêve insulaire).

Ainsi, en 17 chapitres passionnants, l’auteur mélange poésie et lucidité, le tout appuyé sur une connaissance très fine de l’histoire de la Méditerranée. Il permet un regard renouvelé de cette Méditerranée source de tant de fantasmes et dont la réalité géopolitique est au contraire très fragmentée.

Jean-Paul Gourévitch, La Méditerranée, Conquête, puissance et déclin, Desclée de Brouwer, 2018, 367 pages : lien vers le site de l’éditeur

JDOK

 

 

La stratégie française de lutte contre le terrorisme islamiste (G. Mathias)

A lui seul, le sous-titre résume le contenu de l’étude où l’auteur dresse avec précision un état de la réponse institutionnelle française à la menace terroriste et islamiste. Le lecteur qui est aussi citoyen peut rapidement en conclure que bien des victimes auraient été évitées si depuis des décennies, les décideurs politiques avaient analysé la menace avec plus de réalisme. S’ils l’avaient moins sous-estimée au nom de présupposés idéologiques et faute de courage politique. Car notre faiblesse fait la force des islamistes.

L’analyse se divise en quatre parties. Continue reading “La stratégie française de lutte contre le terrorisme islamiste (G. Mathias)”

L’Afrique, nouvelle frontière du djihad ? (M-A. Pérouse de Montclos)

La France a une opération dans la bande sahélo-saharienne “pour lutter contre le terrorisme”, si l’on reprend la malencontreuse expression des autorités (que nous avons analysée dans ce billet de L. Morin). Au fond, nous lutterions contre le djihadisme violent, selon une continuité avec ce que nous avons faite en Irak et Syrie et auparavant en Afghanistan.

Mais ce djihadisme africain existe-t-il vraiment ? Est-il continu avec ce qui se passe au Moyen-Orient  ? Autant de questions auxquelles Marc-Antoine Pérouse de Montclos tente de répondre dans un remarquable ouvrage, paru en mai dernier à La Découverte et que nous recommandons chaudement.

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Théorie de la puissance (F. Argounès)

Cet ouvrage est paru en février 2018 et il s’installera rapidement comme un incontournable de toute bibliothèque stratégique et géopolitique. Il constitue en effet une étude serrée et érudite de la notion de puissance, que nous ne cessons d’utiliser sans jamais vraiment nous interroger à son sujet. Certes, un auteur comme Bertrand Badie a bâti sa réputation sur cette thématique (La fin des territoires, 1995; L’impuissance de la puissance, 2004). Il signe d’ailleurs une préface à l’ouvrage. Pour notre part, nous avions lu récemment l’ouvrage de Pierre Bühler (un des parrains de La Vigie), qui avait publié un ouvrage marquant sur le sujet, La puissance au XXIe siècle – Les nouvelles définitions du monde (CNRS éditions, 2011), où il s’interrogeait sur ce que pouvait signifier la puissance en ce nouveau millénaire (voir billet).

Le livre de Fabrice Argounès a une approche différente et très complémentaire. C’est un petit ouvrage universitaire de 225 p. L’auteur enseigne la géographie à l’université de Rouen, il est également le commissaire de la remarquable exposition “Le Monde vu d’Asie”, actuellement au musée Guimet et que nous vous conseillons d’ailleurs vivement. Continue reading “Théorie de la puissance (F. Argounès)”

Les États-Unis et le monde (M. Kandel)

Martine Cuttier nous propose cette fiche de lecture d’un ouvrage récent de Maya Kandel, Les États-Unis et le monde, de George Washington à Donald Trump, récemment paru. Merci à elle. JDOK

Le livre passe en revue le rapport des États-Unis au monde depuis la proclamation de l’indépendance des Treize colonies, en 1776 à nos jours. Sur cette période de deux siècles et demi, l’auteure montre, au gré de quelques dates-ruptures : 1776, 1865, 1898, 1919, 1945,1973 et 1991, comment les Américains se perçoivent eux-mêmes, perçoivent leur puissance dans le monde et perçoivent le monde, en vertu des principes de Pères fondateurs réinterprétés au gré de leur montée en puissance, en fonction de leur identité, de leur culture, de leur religion, de leur histoire, de leur Constitution, de leurs intérêts économiques et de leur relation à l’Europe. Le propos consiste à réexaminer un certain nombre de mythes sur la politique étrangère en particulier leur prétendu isolationnisme alors qu’ils n’ont cessé d’intervenir, mus pas la défense de leurs intérêts, en fonction des enjeux de puissance et des rapports de force.

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Géopolitique de la France (Diplomatie , les grands dossiers n°44, avril-mai 2018).

Les magazines publient régulièrement des hors-séries spécialisés qui sont quasiment des livres. Le dernier Diplomatie se penche ainsi sur la Géopolitique de la France, thème qui nous est cher puisque un de nous a publié un livre éponyme (voir ici et ici). Merci donc à M. Cuttier de nous proposer une fiche de lecture de  ce dossier. JDOK

Comme elle l’avait fait dans le grand dossier de 2015[1], la rédaction de la revue propose un nouveau grand dossier portant sur la Géopolitique de la France, qui s’avère être un bilan de la politique internationale et de la capacité d’influence de la France, en 2018. Au premier abord, les thèmes évoqués sont semblables[2] : Souveraineté, Défense, Terrorisme, Soft power, enjeux maritimes, agriculture, diplomatie … En 2015, il a s’agissait de considérer la politique conduite par le président Français Hollande, cette fois l’objectif est de montrer les évolutions depuis l’élection du président Emmanuel Macron. Et si dans l’éditorial de 2015, Alexis Bautzmann s’interrogeait sur le repérage des facteurs du  déclin français en s’appuyant sur les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence de Montesquieu, trois ans plus tard, il part des effets des tensions identitaires attisées par la crise migratoire sur l’avenir de l’Europe. Une Union devenue un lieu d’affrontement idéologique quant à la conception que s’en font les peuples sur fond de Brexit, de crispations nationalistes, de menace terroriste persistante, de nouvelle politique américaine et de défi russe. La revue aborde les enjeux géopolitiques que la France est amenée à affronter en Europe et dans le monde.

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L’homme, la politique et la guerre- François Géré et Lars Wedin

De multiples pistes se croisent dans ce livre à la fois original, érudit et fécond qui sait se dégager des conventions et révérences habituelles pour considérer les modes d’exercice de la stratégie au début du XXIe siècle. Et tout d’abord, les pistes des deux auteurs : d’un côté, un agrégé d’histoire, féru de technologie militaire et de dialectique nucléaire, rompu aux rapports de force stratégiques actuels et de l’autre, un officier de marine suédois, ancien commandant d’unités de surface, breveté à Paris et Stockholm, conseiller militaire chez les diplomates de son pays et chef du bureau stratégie de l’état-major militaire européen.

L'Homme, la Politique et la Guerrelire la suite : cliquez ! Continue reading “L’homme, la politique et la guerre- François Géré et Lars Wedin”

Le soldat, XXe-XXIe siècle (F. Lecointre)

Merci à Martine Cuttier, fidèle de La Vigie, de nous proposer à nouveau une fiche de lecture sur un livre qui vaut le détour, ne serait-ce que par son auteur : le nouveau CEMA. Cette lecture par une civile, enseignant à l’université, mérite (comme toujours) intérêt. JDOK

Nommé chef d’état-major des armées dans les circonstances particulières de la démission du général Pierre de Villiers, le général François Lecointre a mis en avant la nécessité d’écrire. Plus que jamais écrire et lire sont encouragés par l’institution jusqu’au plus haut niveau hiérarchique.

Lorsqu’il commandait les Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan, le général Eric Bonnemaison créa le festival international du livre militaire : FILM qui se déroule…. (cliquez pour lire la suite) Continue reading “Le soldat, XXe-XXIe siècle (F. Lecointre)”

Jonquille, de Jean Michelin (fiche de lecture)

Dans un article paru dans Le Figaro, le 18 janvier 2018, repris par l’ASAF, le 24 janvier, le CEMA, général François Lecointre qui a dirigé Le soldat, XXe-XXIe siècle[1], recommande à ses subordonnées, quelque soit leur grade : « Il faut écrire ! » jusqu’à considérer que « faire l’impasse sur l’écriture n’est pas admissible chez ceux qui se disposent à être des chefs militaires ».

Or les militaires d’active écrivent. Il suffit de regarder les dernières pages des revues officielles de l’institution telles Armées d’aujourd’hui, Terre information magazine, Cols bleus, Air actualités…y compris les revues des mutuelles militaires comme Unéo, pour le constater. Le nombre non négligeable de prix que distribuent les Armées encourage l’exercice. Et le Festival international du livre militaire : FILM qui se tient, chaque année à Coëtquidan[2], au moment du Triomphe, permet de le mesurer. Ils écrivent sur le passé et le centenaire de la Première Guerre mondiale[3] offre de multiples sujets mais aussi sur les opérations auxquelles ils ont participées. La Côte d’Ivoire[4] et surtout l’Afghanistan[5] ont inspiré bien des chefs militaires et les opérations au Sahel suscitent quelques titres[6]. Ils écrivent aussi sur la mort[7], la cyberdéfense[8] ou les questions éthiques[9]. Ils écrivent seuls, avec d’autres militaires[10] ou avec des civils[11]. Ils le font sans jamais critiquer les choix de l’institution et prennent souvent la précaution de préciser que le contenu de l’ouvrage ne constitue nullement la pensée officielle ou officieuse de cette dernière. Les éditeurs ne s’y trompent pas, ils publient car ils trouvent un public réceptif.

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