Servir (Gal de Villiers) fiche de lecture (M. Cuttier)

Martine Cuttier a lu pour nous le livre du Général de Villiers, qui vient de paraître.  Une lecture indispensable : merci à elle. Le lecteur de La Vigie  pourra relire le billet “de la discipline intellectuelle” ou encore la Lorgnette du n° 73. JDOK

Si sous la Cinquième République, il est arrivé que des chefs d’Etat-major démissionnent[1], ils étaient chefs d’Etat-major d’armée. Or jamais un chef d’Etat-major des armées, de surcroît venant d’être prolongé pour un an par le chef des armées, ne l’avait osé. La démission du général de Villiers en juillet 2017 est donc une première dans l’histoire militaire récente. En désaccord avec un nouveau président de la République, chef des Armées, fort de la légitimité du suffrage universel, le CEMA, son grand subordonné et conseiller militaire du gouvernement, ne pouvait « avoir le dernier mot » (p 226). L’affrontement devenu public a opposé deux hommes de caractère. Alors qu’il essuyait les foudres du Président et de proches, le CEMA a reçu, ému, le soutien unanime de la classe politique, « incarnation de notre République » (p 19). Ne trouvait-elle pas là une occasion de critiquer celui qui a ravi le pouvoir tout en balayant un paysage politique partisan à bout de souffle ?

Après 43 ans de service, le général désormais en 2e section, n’a pas tardé à publier un ouvrage attendu par beaucoup qui a profité d’une large couverture médiatique[2] sans susciter le moindre commentaire de l’Elysée. D’entrée, il refuse d’engager toute polémique jusqu’à décrire un Président « cordial et souriant » (p 13)[3] et un ultime entretien à la « tonalité apaisée » (p 14). il souhaite « éviter toute entorse à la confidentialité, respecter scrupuleusement le légitime devoir de réserve, garant de la loyauté des militaires envers les autorités politiques » (p 21). La loyauté est sa ligne de conduite, il l’exigeait de ses subordonnés (p 12). Celle qui consiste « à dire la vérité à son chef. La vraie liberté est d’être capable de le faire, quels que soient les risques et les conséquences »[4], qui « n’est pas l’esprit de cour ni l’assentiment permanent à ce qui peut être utile pour se faire bien voir » (p12 et 19). De même, il considère Jean-Yves Le Drian comme « un grand ministre de la Défense » (p 11). D’autres disent qu’il était craint et beaucoup, dans la haute armée, ont critiqué la liberté laissée à Eric Cedric Lewandowski, son directeur de cabinet.  Au début de l’opération Serval, les réunions se déroulaient dans son bureau trois fois par jour, à Brienne. Le ministre fut à l’origine du décret de 2013 qui a beaucoup mécontenté. Décret que le général ne mentionne pas et dont il s’est accommodé[5]. Tout n’est-il pas affaire d’homme ?

Pédagogue, il veut livrer « quelques clefs de compréhension en matière de défense » (p 18) qu’il décline en plusieurs chapitres : « faire connaître le métier militaire, la vie militaire, mieux expliquer qui sont les militaires (leurs qualités), expliquer ce que doit être un outil de défense utile, ce qu’est l’armée, exposer quels sont les moyens nécessaires pour maintenir son niveau d’efficacité, rappeler les responsabilités d’un chef militaire aux ordres de l’autorité politique, le rôle du CEMA » (p 20 à 23) et les rapports entre « le politique et le militaire » (p 225-226). Sans négliger d’analyser la situation du monde, de définir l’ennemi et le nouveau visage de la guerre, il plonge ainsi le lecteur au sein des grands thèmes de la sociologie militaire. Pour commencer l’exercice, il se présente. Son origine géographique : la Vendée, son origine sociale et familiale : une famille aristocratique de tradition militaire[6]. N’oubliant pas sa passion pour le foot, il décrit les étapes d’un parcours très sélectif entamé en 1973, durant la guerre froide : le prytanée militaire de La Flèche, Saint-Cyr, l’école d’application de Saumur, les premiers commandements d’officier subalterne, le retour à Saumur, l’Ecole de guerre, la première expérience d’état-major, le commandement d’un régiment et la première intervention extérieure au Kosovo au sein de la KFOR. Il effectue un passage obligé au sein d’un cabinet ministériel, celui du Premier ministre pour « observer le fonctionnement des institutions » (p 11) et le stage du CHEM et de l’IHEDN, chemin vers les étoiles. Tout en commandant la 2e brigade blindée, il part en Afghanistan, fin 2006-avril 2007 prendre la tête d’une brigade multinationale. Il y prépara longuement la prise de contrôle de la vallée d’Uzbin du district de Surobi, en calculant les risques (p 223). Une opération « sans perte ni accrochage » (p 224). Fut-elle suffisante ? En août 2008, les soldats du 8e RPIMa furent surpris lors d’une embuscade qui fit dix morts. Enfin il intègre pour sept ans et demi, l’Etat-major des armées comme major général puis CEMA en 2014. La carrière est exemplaire.

L’autre grand thème du livre concerne sa démission et sa raison majeure : la suppression de 850 millions d’E sur le budget de 2017 alors qu’il n’a cessé de signaler l’appauvrissement des armées. Sur la route du Tour de France, le président a beau lui dénier la défense du budget (chapitre 6) qui relève de la ministre des armées, le CEMA est responsable du programme 178 et copilote le programme 148 avec le DGA. De plus, le Code de la défense prescrit au chef militaire de porter attention à la condition de ses subordonnés[1]. L’auteur retient l’audition du 12 juillet par la commission de la défense et des forces armées de l’Assemblée nationale (p 125) sans mentionner la fuite de la fameuse phrase à l’origine du courroux présidentiel, le 13 juillet lors de la traditionnelle garden party dans les jardins de l’hôtel de Brienne. « Le lien de confiance était trop dégradé. Critiqué publiquement et explicitement devant les représentations étrangères dont mon homologue américain, devant les familles de soldats morts au combat au cours de l’année et devant les blessés des armées et l’ensemble des représentants de la communauté de défense, il me semblait impossible de poursuivre ma mission. » (p 16). Alors que les commentaires bruissaient de sa démission, il a encore réfléchi jusqu’au 17 juillet. A l’évidence, il n’est « plus en mesure d’assurer la pérennité du modèle d’armée » nécessaire « pour garantir la protection de la France et des Français » (p 15). Il la présente à nouveau au chef des armées, le 19, au matin (p 9, 12 et 14). Journée qui s’achève à l’EMA, par un pot de départ amical en présence de sa femme. Surprise. Tous les personnels militaires et civils l’attendent dans la cour de Balard, l’applaudissent et ils lui font une haie d’honneur dont les images postées sur le site de l’EMA ont tourné en boucle. Rentrant à l’Ecole militaire, une autre haie d’honneur l’attend (p 203-204-205). Un départ plus glorieux que le rituel « Adieu aux armes » dans la cour des Invalides car tous étaient « unis » autour du chef (p 210).

Toujours avec pédagogie, afin que le lecteur mesure mieux les conséquences de la réduction budgétaire, après avoir précisé le large spectre de la mission et des opérations (chapitre 3), il détaille les étapes de la réforme de l’armée depuis 2007. Restructurations qu’il a conduites à partir de 2010 en tant que major général (chapitre 4) pour mieux montrer que, plus que jamais, en 2017, il y a une inadéquation entre les moyens octroyés et le contrat opérationnel fixé aux armées « confrontées à une forte tension » du fait du « niveau d’engagement très élevé » (p 128). Et de rappeler comment des opérations ont dû être annulées faute de moyens disponibles sur les théâtres. Il se fait le porte-parole des militaires qui n’ont pas de syndicat et de leurs familles dont les conditions de vie se dégradent : logement, fréquence du célibat géographique, baisse du pouvoir d’achat, scandale du système de solde Louvois, absentéisme croissant des militaires de leur foyer pour cause de « surchauffe des activités, emplois du temps imprévisibles, missions déclenchées avec un court préavis » (p 142), inquiétude des familles lors des départs….autant de facteurs pesant sur le moral. S’il est excellent en OPEX, il est mauvais dans les quartiers et les bases et affecte la fidélisation (p 146). En revanche, les sondages indiquent que les armées sont populaires parmi les Français, très présents lors des défilés du 14 juillet (p 101).

Autre but du livre : montrer les succès des armes de la France, afin de redonner de la fierté aux Français et de renverser leur tendance au « déclinisme » (p 30). Il y voit le signe du génie (p 199) et de la grandeur de la France au niveau international (chapitre 8) tant dans le cadre de Sentinelle qu’au loin, en Afrique. Au Mali, si l’opération Serval montra le savoir-faire opérationnel français, peut-on dire que l’opération Barkhane mise en place en août 2014 puis renforcée par le G5 Sahel est un succès ? Le projet de force conjointe fut lancé en décembre 2014, relancé en février 2017 et installé en juillet 2017 avec le soutien de l’ONU. La France dont les moyens budgétaires sont contraints et qui craint toujours d’être accusée de néo-colonialisme cherche, à chaque opération dont elle assure « l’entrée en premier » et la fonction de « nation-cadre », des alliés européens afin de « partager le fardeau » (chapitre 7) et pousse les Africains à prendre en charge leur sécurité. C’est le but du projet G5 Sahel d’autant que la MINUSMA manque de capacités opérationnelles. L’Etat malien, nanti d’un pouvoir légal, ne contrôle toujours pas son septentrion. Prenons ensuite l’opération Sangaris, lancée en décembre 2013 dont le général se montre si fier (p 94-95). Certes, elle a mis fin aux massacres en s’interposant entre les factions interconfessionnelles Seleka et anti-Balaka, a permis d’entamer un désarmement, de favoriser l’installation de la MISCA remplacée par la MINUSCA et d’organiser des élections afin de restaurer l’Etat et un pouvoir légitime. La 7e intervention militaire française depuis les indépendances s’est achevée en octobre 2016 suite à une décision politique du président Hollande et des ministres Le Drian et Laurent Fabius. Or fin 2017, le chaos règne en RCA, le gouvernement contrôle à peine Bangui et le reste du pays est livré aux milices qui continuent à s’affronter et le mettent en coupe réglée quand la MINISCA se montre impuissante.

Martine Cuttier

Général d’Armée Pierre de Villiers, Servir, Fayard, 2017

 

[1] Le plus souvent pour des raisons liées au budget.

[2] Publication de bonnes feuilles dans le quotidien Le Monde, le 7 novembre ; grand entretien dans l’hebdomadaire  Le Point, le 9 novembre ; invité de la matinale de RTL et du JT de 20 heures de TF1, le 10 novembre ; invité des émissions du soir de BFMTV, le 13 novembre et du  téléphone sonne de France Inter, le 15 novembre ; présentation du livre par l’hebdomadaire Valeurs actuelles complétée par la chronique de première page Notre opinion  de François d’Orcival, le 16 novembre.

Il avait adressé le livre au chef de l’Etat avant sa parution avec une lettre manuscrite personnelle.  

[3] Il rappelle que secrétaire général adjoint à l’Elysée, Emmanuel Macron l’aida au printemps 2014 à mener la difficile bataille budgétaire.

[4] Pour en avoir usé, des officiers généraux ont vu leur carrière prendre brusquement fin car leurs chefs n’acceptaient pas ce qu’ils considéraient comme des critiques.

[5] Le rôle du CEMA et ses relations avec le président de la République et le ministre de la Défense ont fluctué au gré des récents décrets de 2005, 2009 et 2013. Alors que celui de 2005 renforçait le rôle du CEMA, devenu « la plus haute autorité militaire » au nom de la priorité du « cœur de métier » d’une armée professionnelle mais au prix de la civilianisation, celui de 2013 redonnait au ministre, en l’occurrence Jean-Yves Le Drian, une primauté du politique sur le CEMA, réduit à un rôle d’assistant et de conseiller. Il marginalise les chefs militaires au profit d’élites politico-administratives civiles, le plus souvent issues de l’ENA. Il fut mal accepté par nombre de militaires dont le général (2S) Bentégeat sorti de sa réserve pour dénoncer « une défiance de principe à l’égard du loyalisme des officiers, infondée et incompréhensible pour des générations de militaires élevés dans le culte de l’obéissance républicaine ». Il met en garde contre un système « où les militaires sont tenus en suspicion » rompant avec « les traditions millénaires » de stratèges, administrateurs et logisticiens. (Gl Bentégeat, « Métier des armes, une porte se ferme », Le  Figaro, 13 septembre 2013.)

[6] Aucune allusion à son frère Philippe, énarque et homme politique qui a préféré se consacrer à son œuvre : Le Puy du Fou.

[7] Chapitre II : Devoirs et responsabilités du militaire, article 6 : Devoirs et responsabilités du chef.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.