L’Europe est-elle en guerre ? Soyons sérieux Monsieur ! (R. Leray)

Correspondant de longtemps de La Vigie, notre ami René Leray nous envoie ce texte de Bruxelles… Merci à lui. LV

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Certes l’ennemi invisible, sournois, cruel est bien là :

Parti des steppes de l’Orient Il frappe et tue, partout sur notre continent de paix et prospérité

 Tous les jours du Nord au Sud

Comme jadis Attila et ses chevaux de feu…

Mais à ce jour, vous serez forcément d’accord avec moi, plus au Sud qu’au Nord

Là où l’on sait compter Monsieur…

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Hommage à Pierre Lacoste

Ce matin aux Invalides on célébrait la mémoire de Pierre Lacoste, cet amiral hors du commun qui s’est éteint le 13 janvier à la veille de ses 96 ans. Cet homme affable et souriant, ce patriote passionné, ce chef écouté et ce chercheur engagé au service de la sécurité de son pays fut pour les stratégistes un ancien accueillant, un conseiller attentif et un guide à l’écoute.

A La Vigie, on l’a bien connu et fréquenté assidument. Comme Pierre Hassner (LV 96), cet autre géant de la géostratégie, disparu en mai 2018, il fut pour ses fondateurs un interlocuteur bienveillant et un doyen encourageant. Tous deux savaient questionner, écouter, orienter pour stimuler les penseurs naissants, tous deux montraient une grande curiosité intellectuelle et faisaient le plus grand cas de l’expérience militaire et de la dynamique opérationnelle. Nous leur devrons beaucoup ; nous avons été heureux d’être stimulés par leurs réflexions et leurs convictions, d’être encouragés à persévérer dans le défrichage de la voie du stratégiste et poussés dans nos retranchements de chercheur militaire. Nous en sommes orphelins.

De Pierre Lacoste à la trajectoire si révélatrice des aléas stratégiques du siècle, on retiendra le patriotisme sans faille, la distance avec la politique, la curiosité en constant éveil, l’aptitude aux sciences et techniques et l’agilité intellectuelle. Mais on n’oubliera pas qu’il fut un combattant dès son entrée dans la marine et un homme d’action qui navigua inlassablement (avec un parcours naval au plus haut niveau : 4 commandements à la mer, l’ESGN, l’Escadre de la Méditerranée). On sera marqué par son parcours d’excellence dans ce qu’on appelle aujourd’hui l’interarmées (le CPE, le CHEM) qui le fit distinguer pour les plus hauts postes politico-militaires (Brienne, Matignon) y compris à la tête des services d’action extérieure (DGSE). Il y assuma bien seul sa part de la raison d’État lors de l’affaire Rainbow Warrior. Sa force d’âme bien connue de ses proches et de ses équipages sera son bouclier et fera de lui un « Seigneur ».

Après cet engagement sans faille et sans repos sous l’uniforme, Pierre Lacoste va commencer une nouvelle vie plus académique où va exceller sa passion d’explorer, d’exposer, de débattre et de convaincre. Va se révéler sa nature profonde de stratégiste, au contact des réalités de la défense dans un monde qui change, moins conceptuel sans doute que les généraux de l’Apocalypse qu’il a côtoyés (Ailleret, Beaufre, Poirier, Gallois…), plus pragmatique et opérationnel comme son goût de l’action l’y porte. Ce sera la FEDN (1986), le séminaire de renseignement de Marne la Vallée, puis le CIDAN (1999). Infatigable, Pierre Lacoste va ouvrir la voie académique au Renseignement, à la guerre économique, à l’étude de la désinformation, des mafias et à l’analyse stratégique. A la RDN, comme à l’Académie de Marine qu’il a fréquentée assidument, on a pu suivre ses divers plaidoyers, notamment pour une ambition maritime de la France et pour sa relance stratégique.

De tout temps, à son contact, on aura perçu l’homme privé, généreux et humaniste, époux attentionné et père attentif, patriarche d’une grande famille, interlocuteur avisé et fidèle d’une multitude d’acteurs des différents cercles de pouvoir du monde qui le consultaient régulièrement. Cet homme très complet, aux talents multiples, à la bonne humeur inaltérable et au charisme rare, ce chef admiré et aimé, à l’autorité incontestée et à l’énergie indomptable a terminé sa belle mission patriotique d’officier soucieux de son pays et de l’avenir. Il laisse un sillage fécond et cette belle image de militaire ardent et d’honnête homme du XXe siècle.

JOCV

Lieutenant Chirac

Le décès de l’ancien président Chirac a suscité énormément d’hommages. Rappelons ici son temps sous les drapeaux lorsque, lieutenant pendant la guerre d’Algérie, il dirigeait une Section Administrative Spéciale dans le bled : il a toujours déclaré que cela l’avait profondément marqué – en bien. Aussi l’homme avait-il une sympathie non feinte envers la chose militaire : rappelons que c’est le dernier président à avoir été engagé opérationnellement sous les drapeaux et à avoir eu une expérience intime de l’armée.

Ses décisions ultérieures dans l’exercice de ses fonctions (reprise des essais nucléaires, suspension du service national, refus de la guerre en Irak) marqueront plus ou moins l’histoire. Elles ne sont pas le fait d’un homme qui a découvert les questions stratégiques et militaires au dernier moment, lorsqu’il parvenait au pouvoir. En cela, il reste un homme d’exception si on le compare à son prédécesseur ou ses successeurs. Les Romains avaient déjà compris que cette expérience est nécessaire aux fonctions supérieures de l’État.

Pour l’heure : Adieu, mon lieutenant.

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JDOK

Notre Dame (E. Desclèves)

Nous sommes heureux de publier ce petit texte d’E. Desclèves. Merci à lui pour ses mots justes. JDOK

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Notre-Dame : il est fascinant de constater à quel point cette expression – hier encore banale et comme laïcisée pour se fondre dans une sorte d’inventaire patrimonial aseptisé – a brutalement retrouvé son puissant sens possessif et sa personnalité spirituelle irréductible, au cours de cette nuit dramatique du 15 avril. Continue reading “Notre Dame (E. Desclèves)”

Pensée militaire : défaite tactique, défaite stratégique (Col. Moutarde)

A la suite de la polémique sur l’article du Col. Légrier, paru dans la RDN puis retiré de la publication, nous accueillons cette réaction du colonel Moutarde, un de nos correspondants. Merci à lui. JDOK

Ainsi donc, un militaire a non seulement pensé mais écrit et pire, publié ! Où va la France ? Elle est clairement menacée dans ses fondements stratégiques, dans la solidité de ses alliances, dans sa cohésion nationale, dans sa loyauté des corps constitués. L’affaire est grave mais heureusement, un esprit brillant et éclairé a veillé au grain et empêché les factieux, les félons, les traîtres, les vendus, les bachibouzouks de compromettre la défense de la France avec des idéaux ennemis et contraires aux valeurs les plus éternelles de l’hexagone.

Colonel Mustard Source

Rappelons les faits. Continue reading “Pensée militaire : défaite tactique, défaite stratégique (Col. Moutarde)”

La géographie, ça sert à apprendre la guerre (Judde de Larivière)

La Vigie est très heureuse d’accueillir les propos d’un géographe qui nous donne un plaidoyer pour sa discipline, absolument nécessaire pour comprendre le monde et la stratégie, et encore la géopolitique qui en est la continuation. Malheureusement, poursuivant en cela les regrets d’Yves Lacoste en son temps (hommage lui est rendu au travers du titre de l’article), elle reste encore négligée dans les enseignements supérieurs initiaux ou de milieu de carrière. Ce n’est pas seulement dommage : c’est une erreur. Merci à B. Judde de Larivière de nous le rappeler. JDOK

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La défense intérieure passe par une connaissance de la terre et des hommes. (Brève apologie des sciences sociales)

Avant de faire réfléchir à la défense intérieure de la France, je voudrais rappeler le parcours d’un officier non-conformiste (termes utilisés par la bio officielle, sur la page de la Fondation Charles de Gaulle) entre les Première et Seconde guerres mondiales. De retour de captivité en Allemagne, il y a bientôt un siècle, le capitaine de Gaulle s’apprête à partir en Pologne. Comme conseiller militaire, il s’insère dans l’état-major d’un groupe d’armée, en marge de la guerre civile qui déchire l’ex-empire russe. Au bout de deux ans, il revient donner des cours d’histoire à Saint-Cyr, puis réussit le concours de l’École de Guerre (1922). Se succèdent ensuite les mois passés à Mayence, le Conseil Supérieur de la Guerre présidé par le maréchal Pétain (lui même ancien professeur à l’École de Guerre), la préparation des cours, la rédaction d’articles et de livres sur la Défense nationale. Le retour en unité (Trèves, Metz) n’empêche jamais par la suite l’officier de réfléchir à la stratégie française : au Levant ou en métropole. Continue reading “La géographie, ça sert à apprendre la guerre (Judde de Larivière)”

Valeur stratégique du français militaire

Le président vient de prononcer un discours sur la francophonie : est-ce le cas aussi dans la langue militaire ? Ce ptit article pour évoquer ce que La Vigie en pense… JDOK

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Comme beaucoup je m’interroge sur le fait que la valorisation de l’excellence française passe désormais systématiquement par la langue anglaise ; le lancement récent de l’opération Choose France pour annoncer que France is back, au-delà de l’effet mondain, me semble signifier un manque de confiance dans la France et dans la valeur universelle de sa langue. (lire la suite : cliquez ci-dessous)

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Les Gaulois sont dans la peine

Le peuple de France a manifesté sa sensibilité profonde, sa nostalgie vibrante et son solidarité inoxydable à l’occasion de la disparition de son idole musicale. En fait ce sont les deux Jean, deux héros français singuliers, deux baladins, personnages publics que la mort a associés, “l’aristo et le prolo”, qui sont partis ensemble pour le grand voyage dans l’émotion nationale.

Johnny Hallyday et Jean d'Ormesson.Source

Ce phénomène spontané qui en aura frappé plus d’un est un révélateur utile de la France, tout comme le furent les réactions aux attentats de Charlie Hebdo, du Bataclan et de Nice. Le stratégiste se doit d’y prêter grande attention. Reprenons donc cela sous trois angles complémentaires: celui des Gaulois, celui du rève américain, celui de la cohésion nationale. Continue reading “Les Gaulois sont dans la peine”

Le Cardinal de Retz, mots d’esprit pour temps de troubles (Th. F. de La neuville)

L’été est l’occasion de relire les classiques, ou tout simplement de les découvrir (voir la lecture faite de La Boétie dans égéa). Thomas Flichy de La Neuville, parrain fidèle de La Vigie, nous livre ici quelques leçons tirées du Cardinal de Retz, fameux mémorialiste du XVIIè siècle. Merci à lui. JDOK

Jean-François de Gondi se savait trop léger pour prétendre s’emparer du pouvoir. Cet agitateur professionnel nous a pourtant légué, au fil de ses Mémoires, quelques traits extraordinairement lucides sur la métamorphose d’un l’État en temps de guerre civile.

Le cardinal de Retz, 1613-1679 (portrait anonyme conservé au château de Blois). Photo © AFP

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L’une des caractéristiques de la Fronde fut en effet de mêler très étroitement la bataille judiciaire à celle des rues, et il ne fut pas rare de voir des robins abandonner soudainement le prétoire pour tirer l’épée. Ils n’étaient d’ailleurs pas seuls à se battre en un temps où l’on voyait des enfants de cinq et six ans avec les poignards à la main. C’étaient leurs propres mères qui les leur apportaient[1]

Ceci amène le cardinal de Retz à décrire crûment la déliquescence des pouvoirs publics : « Le dernier point de l’illusion en matière d’État, est une espèce de léthargie qui n’arrive jamais qu’après les grands symptômes. Le renversement des anciennes lois, l’anéantissement de ce milieu qu’elles ont posé entre les peuples et les rois, l’établissement de l’autorité purement et absolument despotique »[2].

Le mémorialiste en profite naturellement pour attaquer les actions d’intoxication du camp adverse, incarné par Mazarin, qui promit tout car il ne voulut rien tenir[3]. En effet, comme le grand secret de ceux qui entrent dans les emplois est de saisir d’abord l’imagination des hommes par une action de circonstance[4], les bruits les plus spectaculaires ne pourraient être qu’écrans de fumée. Le vieux Prince d’Orange disait que le moment où l’on recevait les plus grandes et les plus heureuses nouvelles était celui où il fallait redoubler son attention pour les petites[5].

Encore fallait il constituer une opposition solide au pouvoir royal, ce qui n’était pas le cas du Parlement de Paris sujet aux pressions comme aux divisions. Gondi se fait la réflexion qu’on a d’ordinaire plus de peine dans les partis, à vivre avec ceux qui en sont, qu’à agir contre ceux qui y sont opposés[6]. N’est on pas plus souvent dupé par la défiance que la confiance[7] ? Le cardinal de Retz se défie du clergé qui donne toujours l’exemple de la servitude, et la prêche sous le titre d’obéissance[8]. Enfonçant plus avant la pointe, il ajoute n’y a t’il rien de si juste à l’illusion que la piété [9]?

Cerné de toutes parts, il ne reste plus au coadjuteur de Paris que de se reposer sur des intelligences plus ternes que la sienne mais plus persévérantes : Brion avait fort peu d’esprit ; mais il avait beaucoup de routine, qui en beaucoup de choses supplée à l’esprit[10]. L’appui de ces travailleurs fidèles ne fut pas suffisant pour lui éviter son éloignement définitif de la Cour. D’où une réflexion ultime dont la profondeur fut creusée à la solitude : « Il y a des temps où la disgrâce est une manière de feu qui purifie toutes les mauvaises qualités et qui illumine toutes les bonnes »[11].

TFLN

[1] Cardinal de Retz, Mémoires, Paris, Librairie Garnier, 1934, p. 127

[2] Cardinal de Retz, Mémoires, Paris, Librairie Garnier, 1934, p. 90

[3] Cardinal de Retz, Mémoires, Paris, Librairie Garnier, 1934, p. 88

[4] Cardinal de Retz, Mémoires, Paris, Librairie Garnier, 1934, p. 58

[5] Cardinal de Retz, Mémoires, Paris, Librairie Garnier, 1934, p. 248

[6] Cardinal de Retz, Mémoires, Paris, Librairie Garnier, 1934, p. 138

[7] Cardinal de Retz, Mémoires, Paris, Librairie Garnier, 1934, p. 20

[8] Cardinal de Retz, Mémoires, Paris, Librairie Garnier, 1934, p. 66

[9] Cardinal de Retz, Mémoires, Paris, Librairie Garnier, 1934, p. 20

[10] Cardinal de Retz, Mémoires, Paris, Librairie Garnier, 1934, p. 42

[11] Cardinal de Retz, Mémoires, Paris, Librairie Garnier, 1934, p. 62

De la discipline intellectuelle

Un chef s’en va, un autre lui succède.

Tous ont un sens élevé de la responsabilité qui est loyauté, expertise et engagement personnel au service de la mission et de ceux qui l’exécutent avec les risques que l’on sait.

C’est leur devoir de dire leur vérité, celle de leur niveau, à la représentation nationale déléguée par le peuple souverain et au chef des armées qui l’incarne.

C’est la dignité incessible de leur tâche. A défaut, ils seraient parjures.

C’est peut être le moment de citer ici le jeune lieutenant-colonel Foch, ce qui vaut d’ailleurs mieux que le paraphraser dans les Principes de la guerre (1903). Et de rappeler cet éloge qu’il faisait de la discipline intellectuelle, celle qui ne perd jamais de vue la finalité et sollicite l’engagement intellectuel total non pour spéculer mais pour conduire l’action vers l’objectif principal, en sûreté.

La défense du pays est le cœur de la légitimité de l’État et le chef militaire désigné n’a de légitimité qu’expert et loyal. Voilà ce que dit le futur généralissime Foch de la discipline.

Discipline intellectuelle, première condition, montrant et imposant à tous les subordonnés le résultat visé par le supérieur. Discipline intelligente et active, ou plutôt initiative, deuxième condition, pour conserver le droit d’agir dans le sens voulu. … Là doit se placer la notion supérieure de l’esprit militaire, qui fait appel au caractère, bien entendu, mais aussi, comme le dit le mot, à l’esprit, qui comporte par suite un acte de la pensée, de la réflexion, et repousse l’immobilité de l’intelligence … C’est de l’idée de liberté à sauvegarder de prime abord que nous devons constamment nous inspirer, si nous voulons, à la fin d’une opération, à plus forte raison d’une série d’opération, nous trouver libres, c’est-à-dire vainqueurs, et non dominés, c’est-à-dire vaincus.

Et aussi, cette vision dynamique d’une discipline qui n’est pas révérence mais action.

Être discipliné, ne veut pas dire en effet qu’on ne commet pas de faute contre la discipline ; qu’on ne commet pas de désordre ; cette définition pourrait suffire à l’homme de troupe peut-être, elle est absolument insuffisante pour un chef placé à un échelon quelconque de la hiérarchie, à plus forte raison pour ceux qui tiennent les premiers rangs.

Être discipliné ne veut pas dire davantage qu’on exécute les ordres reçus seulement dans la mesure qui paraît convenable, juste, rationnelle, ou possible, mais bien qu’on entre franchement dans la pensée, dans les vues du chef qui a ordonné, et qu’on prend tous les moyens humainement praticables pour lui donner satisfaction.

Être discipliné ne veut pas dire encore se taire, s’abstenir, ou ne faire que ce que l’on croit pouvoir entreprendre sans se compromettre, l’art d’éviter les responsabilités, mais bien AGIR dans le sens des ordres reçus, et pour cela trouver dans son esprit, par la recherche, par la réflexion, la possibilité de réaliser ces ordres ; dans son caractère, l’énergie d’assurer les risques qu’en comporte l’exécution.

En haut lieu, discipline égale donc activité de l’esprit, mise en œuvre du caractère. La paresse de l’esprit mène à l’indiscipline comme l’insubordination.

JDOK