Stratégie autre ?

Comment concevoir aujourd’hui une “stratégie autre” ? On peut partir des critères usuels de la stratégie répartis selon deux axes : l’articulation des fins, des voies et des moyens ; et celle des différents niveaux de stratégie (stratégie générale, stratégie militaire, stratégies de milieu). Or, les documents officiels (Livre Blanc, revue stratégique) évoquent assez peu les fins et beaucoup les voies et moyens. Comment identifier les fins sous-jacentes à la grande stratégie de la France ? cela permet-il dès lors d’identifier de nouvelles voies et donc, éventuellement, une adaptation des moyens ? Réfléchir aux alternatives permet de confirmer ou d’amender les stratégies existantes, dans l’effort constant de mise à jour qu’elles nécessitent.

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Désordre de résonance (Le Cadet n° 55)

Puisque nous serions revenus dans les années trente, relisons ce que Paul Valéry y prophétisait : « Toute politique jusqu’ici spéculait sur l’isolement des évènements. L’histoire était faite d’évènements qui se pouvaient localiser. […] Ce temps touche à sa fin. Toute action désormais fait retentir une quantité d’intérêts imprévus de toutes parts, elle engendre un train d’évènements immédiats, un désordre de résonance dans une enceinte fermée ». Nous ne répèterons pas ici qu’une stratégie relocalise les champs de pensée et d’action, qu’il faut penser local pour agir global et non l’inverse : pour notre malheur, les zélites passées par la matrice de Sciences-Po ratent exactement le contraire.

Paul Valéry – Tais-toi (1939) | BEAUTY WILL SAVE THE WORLD source (Paul Valéry)

Prenons le Service National Universel. L’idée est de ramener les gamins des quartiers dans le droit chemin. En attendant, on exige des enseignants agressés ou menacés qu’ils ne fassent pas de vague. Mais qui croit que l’armée va réussir là où parents, professeurs, avocats et juges échouent ? Depuis combien de temps nos zélites n’ont-elles pas joué à la petite souris dans une salle de classe ou une chambre correctionnelle ? Que va-t-on apprendre aux bandes qui se massacrent qu’elles n’aient pas déjà rejeté, abreuvées de séries américaines et de préceptes soi-disant révélés ? Certainement pas à marcher au pas, vu qu’on ne veut plus de défilé militaire le jour de nos victoires. Surtout, au nom de quoi une République qui privatisa une plage publique et mit en congé une CRS pour satisfaire aux caprices d’un roitelet du pétrole, va-t-elle leur enseigner l’égalité des droits de 1789 ? Comment parler de liberté quand on se prend en selfie avec ces mêmes autocrates bouchers de journalistes, ou de fraternité quand récemment on se vantait encore de l’excellence du matériel tricolore au Yémen ? Dans les années trente les démocraties ne se sont certes pas bougées pour l’Éthiopie ou l’Espagne, mais elles ne se vantaient pas d’armer le Duce ou le Caudillo.

Comment une troisième génération, qui s’approprie un soi-disant traumatisme familial et croit venger l’humiliation des grands-pères, ne triompherait-elle pas de voir l’ancien colonisateur se prostituer pour vendre une frégate ou un char ? Par quel désordre de “raisonnance” ne réalise-t-on pas que ces accommodements raisonnables sapent tous les efforts pour ramener des territoires perdus à trois stations de RER de Notre-Dame ? Et puis allez expliquer à un petit-fils de résistant FLN qu’il n’est comptable ni de la Bataille d’Alger ni de la Bleuite, alors que nos psychanalystes dissertent sur la dette transmise par les parents !

Comme écrivait également Valéry : ” Qui veut faire de grandes choses doit penser profondément aux détails“. Voilà un savoir qui semble perdu.

Le Cadet

La Vigie n° 103 : Instable Allemagne – La dissuasion contestée – Lorgnette : Des civils que l’on a armés

Lettre La Vigie n°103- 24 octobre 2018. Nouvelle procédure !

Instable Allemagne

Contrairement à l’image qu’on s’en fait, l’Allemagne est aujourd’hui dans une profonde instabilité. Elle est évidemment politique mais aussi économique, sociale et stratégique. Dès lors, elle revient plus que jamais à ses seuls intérêts géopolitiques, aussi bien dans l’espace européen que dans le champ mondial. Elle reste donc très méfiante envers d’improbables avancées européennes qui ne lui paraissent pas constituer la solution à ses problèmes. La France doit comprendre le retour de cette question allemande avant de s’engager dans une stratégie flamboyante qui ne correspond pas aux attentes de son partenaire.

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La dissuasion contestée

La dissuasion nucléaire a contribué à la régulation stratégique des tensions mondiales pendant la guerre froide et après. Mais elle est aujourd’hui moins opérante et de plus en plus souvent contestée, détournée voire remplacée par d’autres modes conflictuels qui en invalident progressivement la pertinence. Inventaire de ces contestations.

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Lorgnette : Des civils que l’on a armés

Certains, annonçant les cérémonies du centenaire de la Victoire, se méfient de l’aspect militaire de la chose et ne voient dans les combattants de 1914 que des « civils que l’on a armés ». Cela démontre une réelle incompréhension de leur engagement.

Rappelons donc que depuis la Révolution française, la citoyenneté est associée à la Nation en armes pour défendre le pays. L’armée, depuis deux siècles, est une armée de citoyens même si temporairement, elle a pu faire appel à des professionnels. À partir du moment où l’on porte un uniforme d’une armée régulière, on est un soldat, peu importe le statut. On défend la France en soldat et c’est bien ainsi que l’entendaient les 1,4 millions de soldats français morts sur les champs de bataille. Ce serait les insulter que de voir dans ces patriotes de simples « civils que l’on a armés ». C’étaient des citoyens qui ont saisi les armes mises à disposition par le gouvernement pour se défendre contre l’envahisseur. C’étaient ipso facto des militaires même si, comme Cincinnatus, ils retournèrent ensuite à leurs champs.

Ne pas les célébrer comme des soldats serait une faute grave.

JDOK

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Instable Allemagne

Contrairement à l’image qu’on s’en fait, l’Allemagne est aujourd’hui dans une profonde instabilité. Elle est évidemment politique mais aussi économique, sociale et stratégique. Dès lors, elle revient plus que jamais à ses seuls intérêts géopolitiques, aussi bien dans l’espace européen que dans le champ mondial. Elle reste donc très méfiante envers d’improbables avancées européennes qui ne lui paraissent pas constituer la solution à ses problèmes. La France doit comprendre le retour de cette question allemande avant de s’engager dans une stratégie flamboyante qui ne correspond pas aux attentes de son partenaire.

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La dissuasion contestée

La dissuasion nucléaire a contribué à la régulation stratégique des tensions mondiales pendant la guerre froide et après. Mais elle est aujourd’hui moins opérante et de plus en plus souvent contestée, détournée voire remplacée par d’autres modes conflictuels qui en invalident progressivement la pertinence. Inventaire de ces contestations.

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La défense intérieure passe par une connaissance de la terre et des hommes

On croit souvent que tout part de l’histoire. Erreur profonde si elle oublie la géographie, ce que Fernand Braudel ou Yves Lacoste, dans un style différent, avaient déjà dénoncée. Un héritier reprend le plaidoyer pour une brève apologie des sciences sociales en général et de la géographie en particulier. Merci à lui. JDOK

Source

Avant de faire réfléchir à la défense intérieure de la France, je voudrais rappeler le parcours d’un officier non-conformiste (termes utilisés par la bio officielle, sur la page de la Fondation Charles de Gaulle) entre Première et Seconde guerres mondiales. De retour de captivité en Allemagne, il y a bientôt un siècle, le capitaine de Gaulle s’apprête à partir en Pologne. Comme conseiller militaire, il s’insère dans l’état-major d’un groupe d’armée, en marge de la guerre civile qui déchire l’ex-empire russe. Au bout de deux ans, il revient donner des cours d’histoire à Saint-Cyr, puis réussit le concours de l’École de guerre (1922). Se succèdent ensuite les mois passés à Mayence, le Conseil Supérieur de la Guerre présidé par le maréchal Pétain (lui même ancien professeur à l’École de guerre), la préparation des cours, la rédaction d’articles et de livres sur la Défense nationale. Le retour en unité (Trêves, Metz) n’empêche jamais par la suite l’officier de réfléchir à la stratégie française : au Levant ou en métropole. (…)

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La Vigie n° 102 : Le SNU prend son temps – L’Ouzbékistan et le grand jeu – Lorgnette : reflux

Lettre La Vigie n°102- 10 octobre 2018. Nouvelle procédure !

La Vigie fait évoluer la procédure de lecture ; autrement dit, vous pouvez désormais :

  • lire directement à l’écran les articles (pour peu que vous en ayez acquis les droits, soit par achat unitaire à 2,5 €, soit par abonnement : découverte à 17€, annuel à 70 €, organisations à 300 €)
  • ou lire en pdf comme avant (si vous êtes abonnés)

Pour cela, les abonnés n’ont comme d’habitude qu’à saisir leur login et mot de passe (enregistrez les sur votre ordinateur, que ce soit plus pratique pour vous) et lire l’un puis l’autre à l’écran, ou avoir l’option de lire le numéro en pdf (aller dans la page archive pour le télécharger). Les nouveaux lecteurs peuvent quant à eux s’abonner ou acheter l’article à l’unité.

Ce billet de présentation vous donne les résumés (avec lien vers les articles proprement dits) et, nouveauté, la lecture libre de la lorgnette ! Nous espérons que ces nouvelles facilités aideront votre confort de lecture.

Le SNU prend son temps.

La mise au point du SNU est laborieuse, c’est que l’enjeu est d’importance puisqu’il vise à une resocialisation de la France pour renforcer la cohésion nationale. Pour atteindre cet objectif essentiel qui doit prendre sa place dans la formation des jeunes, il faut développer un système tout entier fondé sur un large parcours de préparation débouchant sur un appel à la responsabilité citoyenne à la majorité civile. Le développer et le mettre en œuvre prendra du temps.

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L’Ouzbékistan et le grand jeu

L’Asie centrale connaît des évolutions rapides, marquées notamment par le changement de cours en Ouzbékistan. En se réconciliant avec le Tadjikistan, en organisant un forum régional, en proposant une approche commune sur l’Afghanistan face à l’apparition des affiliés de l’État Islamique, Tachkent montre un dynamisme intéressant. Mais sans nul doute, même si le contrôle politique demeure vigoureux, l’Ouzbékistan cherche à relancer son économie et surtout à profiter du projet Chinois de nouvelles routes de la soie : pour Tachkent, cela consiste à renouer avec un passé glorieux qui durant plus d’un millénaire a assuré la prospérité de la région.

Lien versOuzbékistan, le grand jeu“,

Lorgnette :

Trois rapprochements entre frères ennemis, trois négociations méritent notre attention : entre Kosovo et Serbie, Éthiopie et Érythrée, entre les deux Corées. Trois situations de crise ouverte dans lesquelles la France a été impliquée et qui engagent ses intérêts stratégiques. On connaît la nouvelle donne inter-coréenne après le sommet de Singapour du 10 juin entre présidents américain et nord-coréen : le rapprochement se poursuit. Mais a-t-on observé, bien plus près de nous, la perspective esquissée entre Kosovars et Serbes : un échange de territoires avec rectification de frontières (l’échange de la région serbe au Nord de Mitrovica et la région Sud albanaise de la vallée du Présovo) pour solde de tout compte entre ces deux communautés qui se firent la guerre ? Nouvelle forme d’épuration ethnique ? Ouverture de la boite de Pandore balkanique ? Plus loin, en Mer rouge, l’Éthiopie se désenclave économiquement en nouant avec l’Érythrée un accord de paix et d’amitié. Les investisseurs affluent et la carte de la Corne de l’Afrique se rationalise en s’apaisant. Qui l’eût dit il y a un an ? Qui eût également prédit l’accord Vatican-Chine ?

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Le SNU prend son temps

Le SNU prend son temps. La mise au point du SNU est laborieuse, c’est que l’enjeu est d’importance puisqu’il vise à une resocialisation de la France pour renforcer la cohésion nationale. Pour atteindre cet objectif essentiel qui doit prendre sa place dans la formation des jeunes, il faut développer un système tout entier fondé sur un large parcours de préparation débouchant sur un appel à la responsabilité citoyenne à la majorité civile. Le développer et le mettre en œuvre prendra du temps.

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L’Ouzbékistan et le grand jeu

L’Asie centrale connaît des évolutions rapides, marquées notamment par le changement de cours en Ouzbékistan. En se réconciliant avec le Tadjikistan, en organisant un forum régional, en proposant une approche commune sur l’Afghanistan face à l’apparition des affiliés de l’État Islamique, Tachkent montre un dynamisme intéressant. Mais sans nul doute, même si le contrôle politique demeure vigoureux, l’Ouzbékistan cherche à relancer son économie et surtout à profiter du projet Chinois de nouvelles routes de la soie : pour Tachkent, cela consiste à renouer avec un passé glorieux qui durant plus d’un millénaire a assuré la prospérité de la région.

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L’Empereur et le Félin (Le Cadet n° 54)

Les vacances furent studieuses et corses : l’exposition « Napoléon Stratège » aux Invalides, le numéro hors-série de Guerres & Histoire sur les 45 batailles du quidam, et un article dans le DSI de rentrée sur les rapports de l’Empereur avec ses maréchaux. Avec en filigrane cette interrogation qui hante nos stratèges : peut-on dupliquer ses victoires et suppléer à son génie par la technologie ?

Source

On le sait, l’épopée napoléonienne tient à la conjonction de trois facteurs : une individualité hors du commun, une nation qui déborde comme jamais de ses pesanteurs, un outil et une culture militaires en avance sur leur temps. Mais il ne suffit pas d’avoir des soldats endurants et des canons performants, encore faut-il avoir l’instrument tactique pour les exploiter au mieux. Bonaparte avait hérité la division Carnot et des généraux de l’An II qui avaient fait des prodiges avec cette panzerdivision avant l’heure. Car c’est ce qui cloche dans les modélisations qui présentent un chef génial donnant ses ordres à une masse obéissante et à des officiers dévoués mais piètres tacticiens : l’oubli des commandants des grandes unités qui n’étaient pas de simples exécutants d’un plan préconçu mais de véritables décisionnaires. Quand on se plonge dans le récit de ses batailles on réalise vite que Napoléon Bonaparte, qui ne fut jamais divisionnaire, attendait que les initiatives de ses maréchaux et généraux, ou les fautes de ceux d’en face, lui suggèrent une manœuvre conclusive. Encore fallait-il que les enfants de Lazare Carnot aient chacun suffisamment de puissance pour agir ; c’est ce que Napoléon leur offrit en passant de la division au corps d’armée.

La logique est désormais inverse et la pyramide fonctionne de haut en bas : la numérisation du champ de bataille atomise, disperse et bureaucratise. L’armée se voit comme un tout dont aucune partie ne peut manœuvrer seule, alors que le principe des corps d’armée était de les rendre autonomes jusqu’à l’engerbement la veille des batailles. Le combattant engoncé dans son Félin, sous surveillance constante du sommet, est devenu l’esclave de sa GoPro et l’exécutant servile d’un plan qui se veut global parce qu’il est décidé dans une War Room à trois mille kilomètres de sa bulle opérationnelle (1). Un colonel de la Garde était plus autonome qu’un Marsouin au Niger et l’article de 1999 du général Charles C. Krulak, « The Strategic Corporal : Leadership in the Three Block War », n’était que de l’enfumage. La France de 2018 a renoncé à ce qu’elle savait bien faire, pour se fondre dans une guerre que les Américains ne gagneront jamais. On est passé du « sans vouloir interférer » de Gamelin, à « je vais me mêler de tout puisque la technologie me le permet ». Mais c’est toujours l’erreur de 1940, que Napoléon n’aurait jamais faite. Vive l’Empereur !

Le Cadet (n° 54)

  • « British Mission Command and performance has regressed, largely as a result of our headquarters incorporating American military information technology as well as replicating American headquarters structures and manning. » Eitan Shamir, Transforming Command, Stanford University Press, 2011, cité dans « Mission Command : The Fall of Strategic Corporal & Rise of the Tactical Minister », article du 23 avril 2017 non signé sur le site Wavell Room. « During recent counterinsurgency operations we have employed increased quantities of manpower, technology and process to try and make sense of the exponentially increasing volumes of information piped into an increasingly static headquarters. These bloated headquarters have bred a culture of over planning and control. The information technology revolution has allowed Ministers and UK based senior officers to directly reach down to the tactical level in distant operational theatres. General Lamb in his speech “In command and out of control” described a creep at the National Level to from Mission Command to Mission Control. Prolonged campaigning in Iraq and Afghanistan has created an expanded bureaucracy with a function of identifying and mitigating risk that has not receded. »

La Vigie 101 : Le retour des services militaires – Codage génétique stratégique – Vu de la Lorgnette : Vision stratégique du CEMA

Lettre La Vigie n°101- 26 septembre 2018 Abonné? lisez directement la lettre en cliquant sur ce lien!

 

 

Le retour des services militaires

Le Service national universel qui est établi en France n’aura que très peu de caractère militaire : un service militaire est souvent considéré comme désuet. Pourtant, plusieurs pays sont en train de le réinstaller, en Europe et en Afrique. Les raisons sont diverses : stratégiques, militaires, sociales ou politiques, avec souvent un mélange de toutes ces raisons. Ce mouvement est-il une simple coïncidence ou traduit-il quelque chose de plus conséquent ? Quelle est sa signification stratégique ? Peut-on en tirer des idées pour le SNU français, par exemple l’initiation à un module de cybersécurité à destination de tous les jeunes qui y passeront ?

 

Codage génétique stratégique

Les pays européens à la carte de visite marquée par de fortes expériences stratégiques nationales ont bien du mal à se retrouver dans un projet européen qui tend à converger avec une mondialisation qui s’essouffle. C’est que les peuples du vieux monde ont un vrai code stratégique propre dont les États ne peuvent s’affranchir et que la génétique économique de l’UE ne peut guère prendre en compte. Ailleurs pourtant des affirmations de puissance américaines, russes, chinoises ou turques bousculent sans complexe les règles du jeu des rapports de force. La France ne s’y retrouve pas facilement.

 

Lorgnette : Vision stratégique du CEMA

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La Méditerranée, conquête, puissance, déclin (J.-P. Gourévitch)

S’agit-il d’un essai ? d’un conte ? en tout cas, Jean-Paul Gourévitch a une très belle plume pour nous raconter des choses sérieuses avec vista et nous emmener de l’Antiquité à nos jours autour de la Méditerranée. L’objectif de l’auteur consiste en effet à reprendre les différents “rêves” de la Méditerranée. Le lecteur retrouve ici l’approche classique de l’école française de géopolitique qui s’interroge toujours sur les représentations géopolitiques. Mais alors que celles-ci sont souvent vues des peuples, J.-P. Gourévitch élargit  la méthode pour s’interroger aussi sur le rêves de certains dirigeants (Justinien, Soliman, Hitler, Nasser ou Sarkozy).

Ainsi, au lieu d’un traité strictement historique ou de géographie politique, l’auteur montre que la Méditerranée échappe à tous les rêves que l’on en fait, à toutes les approches unifiées que l’on en a. Elle ne peut être dominée malgré son unité apparente. Objet de désirs, on ne peut l’obtenir alors pourtant qu’elle ne cesse de les susciter. La Méditerranée devient une tentatrice qu’on ne peut conquérir et pour laquelle on s’épuise.

Tout commence avec Ulysse, premier héros méditerranéen mais qui a la prudence de refuser l’illusion de l’éternité proposée par la nymphe Calypso, afin de retrouver l’Ithaque prosaïque. Les Romains ont un autre rêve, celui du Mare Nostrum, celui du lac intérieur. Il est de courte durée car la bataille d’Actium, qui voit le triomphe d’Octave,  futur Auguste et fondateur de l’empire, marque finalement la coupure de la Méditerranée en deux, cette coupure durable qui court encore de nos jours. Justinien, l’empereur byzantin du VIè siècle (celui de Théodora et de Bélisaire) espère réunifier la mer intérieure : il s’y épuise et échoue. C’est d’ailleurs l’épuisement de l’empire byzantin (qui s’affronte aux Perses) qui permettra la fulgurante razzia musulmane, au siècle suivant. Les rivages est et sud sont dominés, l’ouest également avec la saisie de l’Espagne mais le nord reste chrétien. Le croissant ne dominera pas le pourtour méditerranéen, encore moins la mer qui le définit.

En réaction, la Chrétienté rêve de reprendre le contrôle de ces rivages et notamment de la Terre Sainte : cela sera l’épisode des Croisades qui menèrent chevaliers et servants d’armes de l’Anatolie à la Palestine mais aussi en Égypte ou à Tunis. Des ordres militaires seront créés sur les îles méditerranéennes (à Rhodes ou à Malte) mais le rêve s’évanouira aussi. Venise , du XIIIè au XVè, pense construire avec  ses comptoirs maritimes une autre domination, fondée sur le commerce et l’argent : là aussi, la réussite est transitoire et l’effort vain. Mais un autre empire se lève, celui de Soliman et de l’ottomanisme. Il conquiert de vastes parts des rivages méditerranéens mais l’effort est trop important et peu à peu, l’empire recule. Les Barbaresques prennent la relève : eux ne veulent pas les territoires mais juste contrôler les masses liquides et obtenir un tribut de ce qui y circule. Du XIVè au XIXè siècles, ils rançonnent les mers. La liberté du commerce pousse les Européens à intervenir et à les faire tomber. Mais un autre rêve survient, celui de la colonisation : Anglais, Français, Espagnols et Italiens se partagent les rivages sud…. jusqu’aux décolonisations qui interviennent dès le XXè siècle.

J.-P. Gourévitch évoque ensuite les rêves contemporains, qu’ils soient politiques (Nasser, ligue arabe, Union pour la Méditerranée) ou transversaux (héliotropisme, rêve insulaire).

Ainsi, en 17 chapitres passionnants, l’auteur mélange poésie et lucidité, le tout appuyé sur une connaissance très fine de l’histoire de la Méditerranée. Il permet un regard renouvelé de cette Méditerranée source de tant de fantasmes et dont la réalité géopolitique est au contraire très fragmentée.

Jean-Paul Gourévitch, La Méditerranée, Conquête, puissance et déclin, Desclée de Brouwer, 2018, 367 pages : lien vers le site de l’éditeur

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