Génération Sim City (Le Cadet n° 76)

« La prévision est un rêve duquel l’événement nous tire », disait Paul Valéry. On aurait pu penser que les gouvernants du monde d’après changeraient de logiciel. C’est au contraire le grand retour en arrière, entre technocrates qui confondent la France et l’URSS de Brejnev et reconstituent un Commissariat au Gosplan, et conseillers qui décident arbitrairement qui aura des aides et qui disparaîtra. Ce n’est pas qu’un tropisme autoritaire, c’est une génération qui croit qu’une nation ressemble à ses jeux vidéo dans un monde régi par l’intelligence artificielle d’une puce de silicium, et se gouverne comme dans SimCity ou Civilization.

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« Tout ce que nous avons appris, tout ce que nous avons projeté, modélisé, nous a permis de nous organiser » : non, ce n’est pas Gamelin qui a dit cela lors de la traditionnelle interview du 14 juillet dernier. Deux ans avant la Covid (n° 55), je citais déjà Valéry qu’il faut ici de nouveau solliciter : « Les effets des effets, qui étaient autrefois insensibles ou négligeables à l’aire d’action d’un pouvoir humain, se font sentir instantanément, reviennent aussitôt vers leurs causes, ne s’amortissent que dans l’imprévu. L’attente du calculateur est toujours trompée. Aucun raisonnement économique n’est possible. Les plus experts se trompent. Les prévisions que l’on pouvait faire, les calculs traditionnels sont devenus plus vains que jamais ils ne l’ont été. Plus nous irons, moins les effets seront simples, moins ils seront prévisibles, moins les opérations politiques et même les interventions de la force, en un mot, l’action évidente et directe, seront ce que l’on aura compté qu’ils seraient. Ce n’est point qu’il n’y aura plus d’événements et de moments monumentaux dans la durée ; il y en aura d’immenses ! Mais il ne suffira plus de réunir le désir et la puissance pour s’engager dans une entreprise. Rien n’a été plus ruiné que la prétention de prévoir. »

Que n’apprend-t-on ce texte par cœur à Sciences Po et à l’ENA ? Sauvons les huîtres ! m’exclamai-je il y a un an (n° 63) en rappelant la saillie de Napoléon à Marmont au soir de la bataille de Znaïm. Mais qui sauver parmi ceux qui ont confiné la France au printemps, en pure perte, pour la reconfiner à l’automne tout aussi inutilement ? Qui ont échoué sur les lits d’hôpitaux ? Qui ont échoué sur les tests ? Qui ont échoué sur la traçabilité des malades ? Conjurant les morts et la récession, ils s’étonnent d’avoir les deux ; la Suède, qui a fait un arbitrage (n° 69, 70 et 71), n’a pas davantage de morts et surtout pas de récession. Inutile d’en accuser des Gaulois sacrifiés à l’autel d’un modèle déterministe désormais incapable de comprendre le monde, comme l’avait anticipé Valéry dès 1930.

Mais que peut faire d’autre une génération SimCity cramponnée à ses certitudes managériales, telles des huîtres à un poteau du bassin d’Arcachon ? Et encore les huîtres, parfois, donnent des perles. Rendez-nous au moins Marmont !

Le Cadet, n° 76

Bienvenue au Globalistan (Le Cadet n° 75)

L’islam tue en France. Chaque mot compte. Une nation laïque n’a pas à s’ériger en arbitre des élégances et trancher de la nature de telle ou telle obédience, ou que telle ou tel salit sa religion et contredit un texte dit sacré. On a massacré une salle de spectacle, une promenade estivale et une rédaction de presse (ce n’était jamais arrivé même sous l’Occupation), on a égorgé et on vient de décapiter au nom de ce Coran dont se réclament les nouveaux nazis. Dont acte.

Qu’importe ce qu’on pourra penser à l’ONU, qu’importe (…) Continue reading “Bienvenue au Globalistan (Le Cadet n° 75)”

M. Hulot s’en va-t-en guerre (Le Cadet n° 74)

Comme il faisait trop chaud pour aller à la plage même à celle de Saint-Marc-sur-Mer chère à Jacques Tati, qu’il ne pleuvait pas assez pour aller à la crêperie et que le Monopoly n’est amusant que lorsqu’on triche, la France a joué cet été au Risk. Mais plutôt que d’envahir le Palatinat avec Monsieur de Turenne, elle a rétabli le mandat SDN sur le Liban et déclaré la guerre au Divan. Elle va donc refaire Lépante, où nous étions d’ailleurs absents.

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On ne sait pas trop avec quoi cette bataille navale va se jouer, la Royale étant en extrême tension, ni avec qui au côté des Hellènes. En revanche on sait contre qui, puisque tandis que les marines grecque, française et italienne faisaient des manœuvres conjointes fin août, les galères de la Sublime Porte procédaient de même avec l’US Navy. Dès lors la question elle est vite répondue : en cas d’affrontement avec les Turcs, les Américains ont déjà choisi leur camp – comme à Suez en 1956.

Bien sûr pour l’instant Monsieur Trump joue les lointains, mais ça ne saurait durer. En 1956, les pilotes franco-britanniques de Mousquetaire avaient trouvé, en arrivant au-dessus de Port-Saïd, des unités de la VIth Fleet amarrées à couple avec les frégates égyptiennes. La prochaine guerre navale sera épique comme un western : le Bon c’est nous, la Brute c’est Erdogan, mais le Truand c’est Trump.

Il nous reste la guerre des gros mots et des petites menaces, mais sur ce terrain le Sultan ne craint personne, autant tenter de couvrir une trompe de chasse avec un galoubet. Et du côté de Washington on est d’autant plus serein qu’un nouveau départ de la France du commandement intégré n’aura pas de conséquence, on reviendra simplement aux accords précédents qui satisfaisaient tout le monde. Pour le reste, OTAN ou pas, notre armée est vassalisée pour longtemps par le jeu des standards et des normes, de l’interopérabilité et des accords bilatéraux noués avec le Pentagone. Et notre front avancé au Sahel, là où nos croisés défendent l’Occident et la morale face aux déferlantes djihadistes, tel Kitchener à Ondurman (avec le succès en moins), ne compte-t-il pas ? Encore faudrait-il que les Américains s’intéressent à l’Afrique et sachent où elle se trouve, même si Mark Twain disait que la guerre a été inventée pour apprendre la géographie à ses compatriotes. Qu’avons-nous alors à négocier dans cette partie de Risk ? Rien. Voilà ce que c’est que de nous être contenté il y a dix ans du strapontin de l’Allied Command Transformation comme du clairon de Gunga Din. À l’image des années trente, nos objurgations littéraires font puissamment rire.

De toute manière, comme dit, chez Sergio Leone, le Truand à un intrus trop bavard, « When you have to shoot, shoot, don’t talk ! ». Ou, pour citer Turenne à un de ses officiers, du temps qu’on jouait à la guerre pour de vrai : j’ai un conseil à vous donner, toutes les fois que vous voudrez parler, taisez-vous !

Le Cadet

Supercalifragilisticexpialidocious (Le Cadet n° 73)

Au commencement était le verbe ? Non, répondait le Faust de Goethe, au commencement était l’action ! Carnot, Bonaparte ou de Gaulle avaient un verbe performatif parce qu’ils agissaient. Mais le verbe d’aujourd’hui s’écoute parler, ne produit que du verbe et tourne en rond. Ainsi le cahier de route de la nouvelle task force fictionnelle du MinArm : « Mission : imaginer et créer des scénarios futuristes et disruptifs au profit de l’innovation de défense. Orienter les efforts d’innovation du ministère en imaginant des capacités militaires disruptives. » Faut-il disrupter pour innover, ou innover pour disrupter ? Allez savoir !

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Des mots, encore des mots, toujours des mots, les mêmes mots. Prenons le Centre d’Analyse de Prévision et de Stratégie du Quai d’Orsay : dans sa note « Covid-19 – Premières réflexions en vue du jour d’après », il nous apprend que « nous devons nous assurer que nous restons en mesure de peser » car « le monde d’après les crises majeures se prépare pendant la crise, et non à l’issue ». Merci pour le moment. Mais c’est lorsqu’on lit « arsenalisation des interdépendances asymétriques » qu’on mesure toute l’utilité d’avoir fait Sciences Po. Du côté de l’IHEDN c’est à peine mieux puisqu’on peut lire, en conclusion d’une tribune, cette envolée lyrique qui devrait normalement être le propos liminaire d’un texte de propositions : « à l’heure du sharp power ou des conflits hybrides, les croisements dangereux entre menaces humainement déclenchées et catastrophes naturelles, entre menaces civiles et militaires, imposent un aggiornamento profond de la réflexion. » Il serait en effet temps de réfléchir, sauf erreur ces gens sont payés pour ça. Et ne rigolez pas, disait Coluche, c’est avec nos impôts.

Et dans le monde merveilleux des Mary Poppins des écoles de management, que nous prépare-t-on de disruptant pour la rentrée ? INSEAD : « Innovation in the Age of Disruption : a disruptive innovation that ultimately disrupts by offering new attractive alternatives ». Toujours ce prédicat incertain, à moins qu’il ne s’agisse d’une grammaire innovante. Cambridge : « Argue the business case for sustainability by a rich understanding of the impact of current global economic pressures ». Oxford : « Leadership strategies for driving organisational change and preparing for the future and dealing with complexity ». Berkeley : « A strategy to lead business through a sea of massive disruption. Leaders strive to be more proactive in implementing new ideas ». On n’est pas plus avancé.

Et ça tourne comme ça avec huit à dix mots, les mêmes réagencés à l’infini. Imaginez la tête de Napoléon ou Clemenceau lisant ces monceaux d’inepties. Or c’est avec cette boite à outils que nos politiques et nos patrons prétendent nous sortir de la crise mondiale qu’ils ont provoquée. Ça fait peur. Vite, disruptons et reconfinons-nous !

Bonnes vacances innovantes tout de même.

Le Cadet

L’empire de la déraison (Le Cadet n° 72)

J’ai passé quatre semaines à Hong Kong en août 1989. Sur les devantures des magasins s’affichaient les photos prises au petit matin deux mois plus tôt dans les avenues embrumées de Pékin. Tout un Occident complaisant s’est satisfait de l’image iconique d’une colonne de chars bloquée par un manifestant et n’a pas cherché plus loin. Mais ces photos étaient celles d’une boucherie, entre hachis parmentier d’où émerge un torse ou une jambe et crêpes de chairs, vêtements et vélo encastré. La peau de Malaparte. Et sur les vidéos tournées clandestinement cette nuit-là à l’infirmerie de l’université de Beida, j’ai réalisé qu’un muscle entaillé ou tranché par une baïonnette n’est pas rosâtre mais jaune sale.

Cette Chine des 1.000 morts et plus de la répression de Tien An Men, beaucoup lui trouvent des excuses. La propagande de l’empire immobile a imprégné ces intellectuels et politiques toujours prompts, comme dans les années trente, à s’esbaudir devant une dictature pourvu qu’elle soit exotique. Sa prétention bouffie – qui sue de l’entretien donné récemment au magazine Bauhinia par le général Qiao Liang, co-auteur de La guerre hors-limite, indigeste compilation de poncifs  – serait excusée par les humiliations des deux Guerres de l’opium et de la Guerre des Boxers, et même par la dérouillée de 1979 face au Vietnam.

Les injonctions à la France ou à l’Australie, les incursions militaires en Inde, les menaces d’invasion de Taïwan et le veto mis à son adhésion à l’OMS, la mise au pas de Hong Kong en violation de l’accord signé en 1984, ses manifestants traités de sécessionnistes, de terroristes ou à la solde de l’étranger par Hu Xijin, rédacteur en chef du Global Times (Huánqiú Shíbào), tout ceci ne serait que la marque du retour de l’empire au milieu d’un monde qu’il aurait dominé jusqu’au XVIIIe siècle. Sauf que les Chinois réécrivent l’Histoire et s’assignent dans un passé identitaire totalement fantasmé : c’est Marco Polo à la sauce Xi Jinping.

Voici donc venus le temps de la revanche et l’ère des Loups Guerriers. Le nom de Wolf Warrior est devenu une franchise testostéronée, copie des blockbusters hollywoodiens. Cet hybris impressionnerait si la Chine n’avait pas ses porte-avions à quai, si ses sous-marins n’étaient pas pistés par les stations de Guam, si ses avions furtifs n’étaient pas repérés par les radars indiens sur l’Himalaya dès qu’ils décollent ; si elle ne dépendait pas, pour faire tourner ses usines, de matières premières et fossiles importées (et pour Huawei, des fondeurs taïwanais et sud-Coréens) ; enfin si elle était alimentairement auto-suffisante.

On relira donc cette note de Churchill du 23 août 1944 : « Considérer la Chine comme une des grandes puissances du globe est une véritable farce. J’ai déclaré au président (Roosevelt) que je me montrerai poli, dans des limites raisonnables, à l’égard de cette idée fixe des Américains, mais je ne peux accepter que nous prenions une attitude positive sur cette question. » Sacré Winston !

Le Cadet (n° 72)

Déconfinés vous-mêmes ! (Le Cadet n° 71)

On entre en confinement quand on veut, n’a pas écrit Machiavel, on en sort quand on peut. C’est comme la guerre : si on s’y engouffre sans fixer les conditions de sortie, à défaut d’en anticiper les modalités, on s’y piège dix, vingt ans ou plus. Voir Barkhane. C’est très exactement ce qui a été fait en confinant toute la France à la mi-mars, sans préavis ni préparation. A cette date, le système d’alerte n’avait ni fonctionné – et c’est l’exonérer que de mettre cette défaillance uniquement sur le dos du despotisme chinois – ni davantage permis de gérer la crise au jour le jour. Nous avons, incrédules, assisté à la paralysie non seulement des organes de prise de décision mais du système informationnel lui-même.

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La peste de 1720 aurait pourtant dû suggérer un modèle. On avait alors isolé une partie du territoire et il reste en Provence les vestiges du muret construit par les corvées royale et papale et surveillé par la troupe. C’est cela qu’on nomme quarantaine. Quant au confinement qui doit être individualisé, on avait identifié trois catégories et trois lieux d’isolement gradués : pour les malades, pour les convalescents et pour ceux en contact avec les précédents. Et on délivrait un passeport de santé. Mais c’est à l’entrée qu’il fallait faire tout ça, pas comme protocole de sortie. A quoi bon imposer des masques en période de ressac ? Pour prévenir une très hypothétique seconde vague ? A quoi sert de tester – et jusqu’à quand – une population pour prouver qu’elle est redevenue saine, alors que ce sont les personnes atteintes qu’il fallait identifier au tout début ? La France de 2020 fait tout à l’envers de celle de Louis XV, qui anticipait de trois siècles la manière dont la Corée du sud, Taïwan et même la Chine ont géré leur crise.

Source : Mur de la peste dans le Vaucluse, édifié en 1720 pour isoler les régions atteintes.

On aurait aussi pu, pour une fois, écouter les économistes : une riche nation millénaire de presque 70 millions d’habitants, puissante et industrieuse, peut se permettre d’encaisser 50.000 décès. Dis comme cela c’est violent, mais c’est un arbitrage dont le pouvoir politique prend la responsabilité devant les citoyens et s’en explique. Par renoncement, il a préféré arrêter l’économie et plonger le pays dans la récession : déficit d’autorité et surtout de légitimité.

Mais pour en sortir, il doit toujours arbitrer entre production industrielle et santé publique : pourquoi ne pas l’avoir fait d’emblée ? Pourquoi y ajouter des atteintes aux libertés, comme des restrictions de circulation, de stupides interdictions de plages, des brigades de contrôle, des unités cynophiles, et pour ceux qui auront été infectés, leur carte Vitale transformée en passeport jaune de Jean Valjean. C’est tout faire à contretemps. Les présidents des collectivités, les maires, les proviseurs et même les patrons d’entreprises publiques de transport préviennent les ministres de troubles en cas de passage en force. Ils auraient plus vite fait de s’inspirer de Charpin au début du Schpountz : vous n’êtes pas bon à rien, vous êtes mauvais à tout ; on ne sait pas si vous nous saisissez, mais nous, on se comprend.

Le Cadet

A la mémoire de Monsieur André Maginot (Le Cadet, n° 70)

– Une supposition que les Allemands reculent : on est là !

– Pour les empêcher de reculer.

– Non, pour… la tenaille.

– Si je comprends bien, vous êtes trente kilomètres derrière les Allemands en attendant qu’ils reviennent ?

– On ne va pas attendre des années.

– Je m’en doute. Surtout qu’ils peuvent reculer par un autre chemin. Déjà qu’ils ne sont pas passés par là pour descendre, on ne voit pas pourquoi ils passeraient par là pour remonter.

Monsieur le ministre Maginot, vous n’êtes pas sans savoir que Continue reading “A la mémoire de Monsieur André Maginot (Le Cadet, n° 70)”

C’est à vous, s’il vous plaît, que ce discours s’adresse ! (Le Cadet n° 69)

Comment ne pas devenir misanthrope devant l’impéritie qui préside à la crise du coronavirus ? On n’ose même plus de parler de poulets sans tête, par respect pour les gallinacés.

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Car après n’avoir contrôlé pour ainsi dire personne à Roissy et dépêché un A-340 du 3/60 Estérel en pleine zone épidémique, après que la Poste ait suspendu les envois vers la Chine mais pas l’inverse et que des milliers de conteneurs continuent à être déchargés dans nos ports, après avoir envoyé 17 tonnes de matériel médical de protection en Chine alors que la pénurie était déjà annoncée en France, voilà qu’on confine tout le monde, qu’on annule salons, expos et concerts, qu’on ferme écoles, églises et musées. Mais surtout ne paniquez pas ! Mais ce n’est pas la nation qui panique, même s’il y aurait motif devant ces homoncules qui ont tout faux mais se croient quitte en cochant des cases sur un plan de route. Ainsi pour l’Irak, la Maison Blanche avait mis en ligne le 12 juillet 2007 un document Initial benchmark assessment report, qui listait 18 implémentations – pour causer franglais – à satisfaire pour ne pas perdre la guerre. Il aurait été tellement plus simple de ne pas entrer dans Bagdad.

Durant la Seconde guerre, les Britanniques avaient choisi de ne mettre en marche les sirènes qu’une demi-heure avant l’arrivée d’escadrilles allemandes dont ils connaissaient pourtant l’objectif deux heures à l’avance, par recoupement des faisceaux porteurs qui guidaient les avions à partir de leurs bases. La raison en était que les dégâts occasionnés étaient minimes, au prix de quelques blessés, au regard de la perte de production qu’une interruption trop précoce induisait dans les usines visées. Mesure d’autorité, parfaitement comprise par la nation qui ne paniquait pas plus que son premier ministre.

Ainsi il est évident qu’il ne fallait pas aller chercher nos compatriotes à Wuhan pour ramener le virus à la maison. Mais c’est comme la montée en Belgique au matin du 10 mai 1940, on y va alors qu’on sait que c’est une monumentale bêtise, mais on y va tout de même.

Albert Mathiez écrivait dans les années vingt : « Quid leges sine moribus ? Les Républicains d’autrefois apprenaient la politique à l’école de Montesquieu, de Rousseau et des anciens. Peu à peu s’est miné chez les hommes publics le sens et le besoin des responsabilités, s’est détendu chez eux ce ressort moral, cette rigidité de principe, cet appétit de clarté qui ont fait la grandeur des ministres de l’ancienne monarchie comme leurs émules du Comité de salut public. »

Nous serions du temps de Molière, en l’An II ou sous la IIIe République, quelques ministres et généraux auraient déjà perdu la tête, et pas qu’au sens figuré. Sauf que pas plus que des mesures d’autorité ne font un Colbert, un Robespierre ou un Clemenceau, pas davantage un article 16 n’a fait de Gaulle ; c’est l’inverse. Sinon, ce sont les ordonnances de juillet 1830 de Charles X, prises contre une Chambre et une opinion rebelles. Mais toujours dans la panique.

Le Cadet n° 69

Le Grand bond en arrière (Le Cadet n° 68)

C’était à une réunion privée où Nassim Nicholas Taleb présentait son opuscule Le cygne noir ou la puissance de l’imprévisible. Je l’aborde aux petits fours et lui demande ce qu’est un cygne blanc. Il me répond la bouche pleine que tout est dans son bouquin. Non, lui réponds-je, vous y expliquez ce qu’est censé être un cygne noir mais pas un cygne blanc ? Il m’a fusillé du regard et tourné le dos.

Le cygne noir est, on le sait, Continue reading “Le Grand bond en arrière (Le Cadet n° 68)”

Sahelistan, poil aux dents (Le Cadet n° 67)

Les articles se multiplient, en France mais surtout à l’étranger, unanimes quant à l’échec annoncé de Barkhane – car il est inutile de se bercer de périphrases.

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Le sommet de Pau n’aura rien apporté, et la conférence de presse n’aura été qu’un déroulé de formules creuses. Ce ne sont pas 220 soldats français de plus ni même les drones Reaper qui vont nous faire gagner la guerre dans cette zone immense où la France n’a jamais été que tolérée par des peuples plus ou moins nomades qui n’avaient pas désarmé même du temps de la colonisation (relire Terre des hommes de Saint-Exupéry). C’est notamment ce que rappelle un essai paru récemment [1] : nous ne sommes au Sahel que les instruments d’un jeu africain sur lequel nous pensons encore peser, cultivant une nostalgie coloniale assez déplacée, finalement fiers de ce mot de Françafrique qui nous donne le rôle du vilain mais nous fait croire encore à un statut de moyenne puissance, et nous essayant comme les Américains au nation building.

Guerre contre le terrorisme, guerre préemptive, bataille de l’avant : voilà qu’on nous ressort la panoplie de Bush-le-petit, comme si les batailles perdues et les guerres ratées depuis 2001 n’avaient servi à rien. Sommet du vocabulaire d’importation, le concept de « Sahelistan », un mot (pour citer Robespierre, dans un tout autre contexte), inventé par des fripons pour faire peur aux imbéciles. Il est censé désigner un gigantesque no-man’s-land, sans ressource immédiatement négociable comme le pétrole, sans eau, sans infrastructure, sans débouché par la mer si ce n’est la Libye, mais dont la constitution serait un danger mortel pour l’Europe, à l’image de l’État islamique en Syrie et en Irak.

Sauf que ces pays présentent à l’inverse des facilités dans tous les domaines ci-dessus rappelés. Et surtout qu’ils n’ont pas constitué un front avancé dans la lutte contre les djihadistes – que la très fine manœuvre de Trump contre la Perse nous force désormais à récupérer – puisque ceux-ci sont nos propres gamins endoctrinés religieusement dans nos mosquées, partis pour d’emblée revenir, la grâce divine ne leur étant pas tombée dessus sur le chemin de Damas mais dans les rues de Seine Saint-Denis comme le rappellent deux autres ouvrages parus ce mois-ci [2].

Les Américains et les Européens l’ont bien compris qui nous laissent nous débrouiller au Sahel, puisque le risque que les Peuls, Dogons ou Touaregs provoquent des troubles en France est le même que celui de voir les Talibans faire des attentats sur les Grands boulevards : à peu près égal à zéro. Et si question religieuse il y a à régler, ce n’est pas au « Sahelistan », c’est à domicile.

Le Cadet

[1]           Marc-Antoine Pérouse de Montclos, Une guerre perdue. La France au Sahel. J.C. Lattès, 2020.

[2]           Bernard Rougier (dir.), Les territoires conquis de l’Islamisme, PUF, 2020.

            Hugo Micheron, Le jihadisme français : Quartiers, Syrie, prisons, Gallimard, 2020.