Sauvons les huitres (Le Cadet n° 63)

Au lendemain de la bataille de Znaïm, l’Empereur se permit cette saillie demeurée célèbre : « Marmont, vous manœuvrez comme une huitre ! ». Aujourd’hui, il dirait « comme un Boris ». Car l’histoire réservera une place de choix à Cameron initiant par confort politique un référendum sur une question tirée aux dés, mais surtout à Johnson se prenant pour Cromwell et percutant de plein fouet le mur de Westminster sous les encouragements du visionnaire Trump : « Boris est un ami, il sait comment gagner. Ne vous inquiétez pas, ça va aller ». Boris vaincra parce qu’il est le plus fort. Que cette leçon d’inintelligence tactique permette au moins de réhabiliter les huitres : nous daubons sur Gamelin racrapoté en cinq jours, nos enfants rigoleront de Johnson scalpé en trois.

Comment ce petit caudillo a-t-il pu espérer un instant venir à bout de ce qu’il a fallu plusieurs siècles à ériger, le régime parlementaire, au prix de quelques bastilles et têtes couronnées ? Forcer la signature d’une très vieille dame à qui les compétitions de coucheries de ses petites brus prennent la tête, et ressusciter une prérogative monarchique dont on nous dit qu’elle est parfaitement constitutionnelle (mais la seconde dissolution de la Chambre par Charles X l’était tout autant), passe encore. Faire croire à tous les souveraino-populistes béats qu’on est le héraut du respect des urnes, alors qu’on n’a comme seul souci que de passer en force pour en remettre une couche de neo-thatchérisme et casser ce qui reste encore debout, est déjà plus culotté. Mais prendre les Communes pour un club de nigauds et aller jusqu’à faire honte aux huitres, voilà qui mérite de rester dans les annales. Tout a été fait de travers, jusqu’au calendrier qui laisse maintenant Johnson sans Parlement sur lequel s’appuyer, mais ligoté dans la malle au fond du lac. N’est pas Houdini qui veut !

On connait peu de rois, de généraux ou de ministres ayant aussi vite et aussi complètement, disons le mot en bon français, tout foiré. Si on voulait faire de la psychanalyse, on parlerait de pulsion d’autodestruction. Mettons plutôt ça sur le compte de la monstrueuse bêtise d’une génération de stratèges de bac à sable formés par des écoles de sciences politiques ineptes, dont il ne sort que des idéologues sans compétences et surtout sans savoir-faire, et qui se prennent pour Napoléon alors qu’ils ne savent même pas comment pointer un canon.

En souvenir de Jeanne, Montcalm et quelques amiraux, les larmes que je verse sur le Royaume Uni sont sans doute de crocodile. Mais pas seulement. Malraux disait que si la France est grande pour le monde, l’Angleterre n’est grande que pour elle-même. C’est injuste. Il y a quatre-vingts ans, les navires de la Royal Navy recevaient ce message : « Winston is back ! ». Les temps changent.

Le Cadet, n° 63

Histoire de la grenouille (Le Cadet n° 62)

La maquette 1/1 de l’avion de combat qui sera au centre du Système de combat aérien futur, a été dévoilée au Bourget. Première constatation, il ne ressemble à rien, et certainement pas à un avion. Peut-être un air de famille avec le J-20 chinois, copie du F-22 américain.

Il parait que c’est la firme Dassault, qui dessina naguère le Mystère et le Mirage, qui en est l’auteur. Mais leur génial créateur ne disait-il pas qu’un bon avion est un bel avion, et réciproquement ? On peut déjà être certain que, à l’image du F-35, l’aéronef volera mieux qu’un aspirateur mais moins bien qu’une planche à repasser. Seconde évidence : là où soixante-quinze ans d’art aéronautique français ont marié grâce et légèreté, ce machin est beaucoup trop lourd. On nous dit qu’il devra emporter ses bombes en soute, c’est le miracle de la furtivité. Comme l’a toutefois rappelé récemment le CEMAA, « c’est furtif quand on est en face-à-face, mais quand on arrive à passer à l’arrière, on est toujours capable de récupérer la chaleur et donc la signature infrarouge. »

Mais comme en 1940, l’ennemi n’a pas à faire ce qu’on n’a pas prévu qu’il fasse. Il nous faudra surtout un porte-avions de 20 000 tonnes de plus que le Charles-de-Gaulle, avec des catapultes magnétiques encore en développement et des chaudières nucléaires gonflées en conséquence, pour au final ne délivrer par frappe qu’à peine plus que ce que projettent les Rafale.

« Envieuse sétend, et senfle, et se travaille. »

Le fiasco de l’A-400 M n’a pas servi de leçon. La DGA vient de réceptionner le quinzième appareil et le compte n’y est toujours pas. « Les capacités tactiques de cet aéronef illustrent le chemin récemment parcouru vers le standard cible », souligne la DGA avec un art consommé de l’euphémisme qui semble étranger au CEMAT : « Je ne suis pas content de la transition entre le Transall et l’A-400M pour une raison simple : s’il est un avion exceptionnel en termes de transport logistique, il ne l’est pas du tout en termes de transport tactique ».

« Senfla si bien quelle creva. »

Et il y a notre matériel roulant, passé du roues-canon léger au standard OTAN. Un A-400 M pourrait aérotransporter trois VAB-NG, il ne projettera qu’un seul VBCI, VBRM ou EBCR, lesquels ne rentrent pas dans nos derniers Transall. « Nous allons équiper nos hommes, et non recruter pour notre équipement », disait un général des US Marines. Trop tard : voilà vingt ans que les ingénieurs n’en font qu’à leur tête et que les chefs d’état-major parlent dans le vide. « Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages. » La Fontaine, reviens, ils sont devenus fous !

Le Cadet (n° 62)

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Héros ( Le Cadet n° 61)

J’avais accompagné mon père lors d’une mission commerciale dans une île de l’Océan Indien, qui tentait de vendre le téléphone numérique français à une toute jeune république. Le marché avait été remporté non sans qu’il faille convaincre le ministre de tutelle. Mon père m’avait alors expliqué comment sont versées les commissions, pourquoi il faudrait aller voir au retour deux hauts fonctionnaires de la rue de Rivoli (on était du temps du contrôle des changes). Le jour de la signature je me trouve à la réception, sur une île au milieu du lagon, à l’écart des grandes personnes.

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Le ministre vient s’assoir à côté de moi, et on parle. Je ne sais pas comment la discussion est arrivée sur le Débarquement, il m’écoute et finit par dire sans forfanterie aucune : « Mais j’y étais dans les planeurs en bois de la 6th Airborne, tout jeune sujet de Sa Gracieuse Majesté… ! On s’est crashé juste à l’entrée du Pegasus Bridge, ça a été si violent qu’on s’est retrouvé les fers en l’air ou à quatre pattes. Et puis on est sortis, je n’y voyais rien, tout le monde tirait sur tout le monde. J’ai traversé le pont et je suis allé me planquer derrière un parapet. Et puis j’ai attendu, jusqu’à l’aube. » Ce type, qui se préparait une retraite confortable même si c’était pour le plus grand bénéfice de la balance commerciale française, venait de passer du statut de ripoux à celui de héros.

D’abord qu’est-ce que c’est, un héros ? Pas un saint, mon ministre ne l’était pas. Un type bien, avec ses faiblesses, un type qui fait le job au mieux, sans se poser de questions quand il faut y aller. Les questions il se les pose avant, pas pendant. Et quand il ne revient pas, nous nous les posons à sa place. Mais un héros ne se bat pas pour mourir, sa destinée n’est pas de se sacrifier pour rien : un héros se bat pour gagner. Un héros n’est pas héroïque, il est courageux, mais il ne le sait pas. Il vous raconte qu’il a couru pour aller se planquer des tirs croisés, alors qu’en fait il a repris le pont aux Allemands. Ou alors il cabotine pour minimiser son geste, comme Roger Stéphane qui racontait comment, à la Libération, il prit l’Hôtel de ville dans un costume de Jean Marais beaucoup trop grand pour lui, et qu’il répondit à Georges Bidault, qui s’étonnait qu’il n’ait réclamé que quatre mitraillettes, que l’Hôtel de ville n’avait après tout que quatre côtés.

Il y a ceux qui minorent leur courage, soit par humilité soit par dandysme, mais tous prétextent qu’ils n’avaient pas le choix, qu’ils n’ont pas réfléchi, qu’ils ne voient pas ce qu’ils auraient pu faire d’autre : mais on a toujours le choix. Pourquoi un général de brigade reconnu de ses pairs, catholique pratiquant et modérément républicain, part-il à Londres relever la Gueuse ? A l’inverse, à Stéphane qui lui suggérait un jour que lui-même était résistant parce que juif, communiste et homosexuel, de Gaulle rétorqua : Oh Stéphane ! Vous ne croyez pas que vous exagérez tout de même un peu ?

Le Cadet

Don gratuit (Le Cadet n° 60)

Au lendemain de la Guerre de Sept ans, qui avait vu la perte de quatre-vingt-treize navires portant 3880 canons, Choiseul eut l’idée de faire appel à des financements privés sans avoir à augmenter un budget déjà déficitaire. Fut donc initié le Don des vaisseaux où provinces, villes et corps constitués offrirent au roi dix-sept vaisseaux de ligne et une frégate, soit une année de dépenses. L’appel aux dons fut renouvelé au lendemain de la Guerre en Amérique, puis sous la Convention et sous l’Empire. Les charpentiers savent les similitudes entre une coque de navire et un toit de cathédrale : voilà sans doute pourquoi, après l’idée d’un Loto né aussi sous Choiseul, l’Etat fait appel aux souscriptions pour rebâtir Notre-Dame et le patrimoine architectural. On peut accoler à l’idée l’adjectif de « participatif », tout ceci fleure tout de même l’Ancien régime.

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Le bal des généreux fortunés n’a pas attendu que les flammes de la cathédrale soient éteintes : question de bosse, de celle de Notre-Dame à celle de la rue Quincampoix. Continue reading “Don gratuit (Le Cadet n° 60)”

Le syndrome Grouchy (Le Cadet n° 59)

Le 13 juin 1807, le maréchal Lannes, qui flanc-garde le long de la Alle le reste de l’armée française en route vers Königsberg, voit les Russes traverser la rivière sous son nez au niveau du village de Friedland. A un contre quatre, il met immédiatement ses troupes en rideau et entame un de ces combats de retardement dont il avait le secret, tout en enjoignant Napoléon de rallier le plus vite possible avec les autres corps d’armée. Même si l’hypothèse a été prévue par l’Empereur d’une remontée de l’armée russe vers la Baltique, c’est bien Lannes qui prend la décision de l’arrêter ici et pas ailleurs : aurait-il eu un smartphone qu’il n’aurait servi qu’à informer Napoléon de sa décision. Lannes va disposer à sa guise des renforts de cavalerie arrivés dans la nuit, dont une division de dragons commandée par le général Grouchy, et Napoléon ne reprendra la main que le lendemain après-midi, anniversaire de Marengo. Car c’est ainsi qu’on gagne les batailles, et Napoléon n’a jamais procédé autrement.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/29/Friedland,_1807_(1875)_Ernest_Meissonier.jpg

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S’il avait dû attendre l’ordre du patron, Kellermann aurait chargé trop tard à Marengo et Dupont se serait replié devant Ulm, permettant aux Autrichiens de s’extraire du piège. Mais ça, c’est pour les livres d’Histoire de France, vu qu’on fait aujourd’hui exactement le contraire.

Que nous disent en effet les syndicats de policiers depuis le saccage des Champs-Élysées perpétré sous leurs yeux ? « Les forces de l’ordre perdent toute initiative, c’est-à-dire qu’elles n’agissent que sur ordre, elles n’interviennent que sur ordre. On était en mesure d’intervenir, on ne nous a pas autorisés à le faire. Je mets en cause ceux qui ont décidé que ça se passe comme ça et qui n’ont pas donné les instructions pour que ça se passe autrement. »

Car c’est un choix, on l’a vu lors du massacre du Bataclan durant lequel les militaires de Sentinelle sont restés l’arme au pied. La leçon de Friedland et de tant d’autres batailles est délibérément rejetée ; sur les Champs, c’était aux commandants d’unités d’agir et de demander des renforts. Or la numérisation impose une centralisation pyramidale qui crée l’illusion que si les informations remontent instantanément, les ordres doivent pouvoir redescendre tout aussi vite. Sauf que même avec des Gopro, Napoléon aurait été bien incapable d’avoir une aussi bonne évaluation de la situation que son ami Jean. En pensant pouvoir réinventer un Bonaparte numérique, on fait une grave erreur d’analyse historique et on commet une faute politique qui grève l’avenir.

Ce que nous suggèrent les policiers à Paris comme les artilleurs en Syrie, c’est que la technologie impose un paradigme qui nous mène droit à la débâcle. A Waterloo, un des généraux qui avait pourtant vu Lannes manœuvrer à Friedland attendra lui aussi les ordres. Un précurseur, ce Grouchy, en quelque sorte.

Le Cadet (n° 59)

L’art de perdre la guerre (Le Cadet n° 58)

Un article plein d’à-propos publié ce mois-ci par la Revue Défense Nationale fait polémique : il y est dit que l’Occident a perdu stratégiquement en Orient, mais surtout qu’il ne sait plus faire la guerre.

L’Occident, ou le degré zéro de la pensée stratégique ...

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Le scandale est là, pour peu qu’on prenne la peine de lire les passages qui ne font qu’exposer, retour d’expérience irakienne et syrienne à l’appui, ce que beaucoup d’officiers ne cessent de dire depuis qu’ils ont quitté la Grande Muette. La RDN elle-même avait su publier très tôt des mises en garde qui auraient pu, et dû, être salvatrices : ainsi, dès avril 2002 et l’engagement américain en Afghanistan, en prévenant que l’hypertechnologie déboucherait sur une impasse, alourdirait les armes et ralentirait la guerre au lieu de l’accélérer (La guerre introuvable). Ou six ans plus tard, au moment du double retour de la France à Kaboul et à Mons, un article repris par la presse qui dénonçait notre aveuglement à croire que nous allions subvertir la bureaucratie otanesque (Le degré zéro de la pensée stratégique). Les Britanniques ont fini par le comprendre[1], et c’est ce que Legrier écrit dans son article : mais le colonel a dit la vérité, il doit être exécuté, aurait chanté Guy Béart.

Car le drame du retour dans l’OTAN ne fut pas de se mettre sous commandement américain : le drame est que les Américains ne savent pas gagner une guerre. D’ailleurs, me disait un jour un professeur d’Oxford, qu’ont-ils jamais gagné seuls, à part leur Guerre de Sécession ? Leur but n’est pas de gagner mais de faire la guerre, et de coloniser leurs alliés en leur imposant l’hypercentralisation et la débauche de moyens qu’ils sont les seuls à pouvoir se permettre. Churchill, parlant du fiasco américain d’Anzio, ironisait sur cette armée prussienne, sans Frédéric, exclusivement composée de chauffeurs et de mécaniciens. Et Winston ne connaissait pas l’interopérabilité et cette guerre des normes que nous n’avons même pas livrée. Nous sommes les otages du Califat cybernétique américain.

Est-il trop tard pour en sortir sans casse, revenir à ce que nous savons le mieux faire, refondre entièrement la pensée militaire française et entretemps arrêter les programmes d’armement en cours, pour autant que le traquenard otanesque est de faire croire qu’on gagne une guerre parce qu’on est le plus fort ? Répétons-le : là où nous abordons la numérisation de la guerre comme une opportunité récente, l’esprit totalisant y voit la réalisation d’un vieux projet dystopique. Il s’agit d’un choix philosophique qui n’est pas le nôtre. Voilà le fond du problème soulevé par l’alliance américaine, il est déterminant pour l’avenir des armées françaises, comme le furent les débats des années trente. Mais mon billet a dit la vérité, vous allez m’exécuter.

Le Cadet

[1] Le Cadet, « L’Empereur et le Félin », n° 54, La Vigie, octobre 2018.

La guerre est finie, l’Europe d’hier aussi (Le Cadet n° 57)

Je me souviens : c’était fin janvier 2002, cela faisait un mois à peine que l’Euro était dans nos poches, on continuait à faire la conversion en Francs, à tenter de reconnaître les pièces à leur couleur et à leur taille sans avoir à lire les chiffres inscrits. Passant à la caisse de la supérette en bas de chez ma petite maman chez qui je venais dîner, je n’ai d’abord pas compris quel était cet arc de triomphe au pile de la pièce de 20 centimes que j’examinais. Ça ressemblait à la Porte de Brandebourg, mais je devais me tromper. J’ai alors sorti de ma poche une autre pièce, celle de deux Euros, et j’ai reconnu immédiatement l’aigle allemand. (cliquez pour lire la suite)

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Désordre de résonance (Le Cadet n° 55)

Puisque nous serions revenus dans les années trente, relisons ce que Paul Valéry y prophétisait : « Toute politique jusqu’ici spéculait sur l’isolement des évènements. L’histoire était faite d’évènements qui se pouvaient localiser. […] Ce temps touche à sa fin. Toute action désormais fait retentir une quantité d’intérêts imprévus de toutes parts, elle engendre un train d’évènements immédiats, un désordre de résonance dans une enceinte fermée ». Nous ne répèterons pas ici qu’une stratégie relocalise les champs de pensée et d’action, qu’il faut penser local pour agir global et non l’inverse : pour notre malheur, les zélites passées par la matrice de Sciences-Po ratent exactement le contraire.

Paul Valéry – Tais-toi (1939) | BEAUTY WILL SAVE THE WORLD source (Paul Valéry)

Prenons le Service National Universel. L’idée est de ramener les gamins des quartiers dans le droit chemin. En attendant, on exige des enseignants agressés ou menacés qu’ils ne fassent pas de vague. Mais qui croit que l’armée va réussir là où parents, professeurs, avocats et juges échouent ? Depuis combien de temps nos zélites n’ont-elles pas joué à la petite souris dans une salle de classe ou une chambre correctionnelle ? Que va-t-on apprendre aux bandes qui se massacrent qu’elles n’aient pas déjà rejeté, abreuvées de séries américaines et de préceptes soi-disant révélés ? Certainement pas à marcher au pas, vu qu’on ne veut plus de défilé militaire le jour de nos victoires. Surtout, au nom de quoi une République qui privatisa une plage publique et mit en congé une CRS pour satisfaire aux caprices d’un roitelet du pétrole, va-t-elle leur enseigner l’égalité des droits de 1789 ? Comment parler de liberté quand on se prend en selfie avec ces mêmes autocrates bouchers de journalistes, ou de fraternité quand récemment on se vantait encore de l’excellence du matériel tricolore au Yémen ? Dans les années trente les démocraties ne se sont certes pas bougées pour l’Éthiopie ou l’Espagne, mais elles ne se vantaient pas d’armer le Duce ou le Caudillo.

Comment une troisième génération, qui s’approprie un soi-disant traumatisme familial et croit venger l’humiliation des grands-pères, ne triompherait-elle pas de voir l’ancien colonisateur se prostituer pour vendre une frégate ou un char ? Par quel désordre de “raisonnance” ne réalise-t-on pas que ces accommodements raisonnables sapent tous les efforts pour ramener des territoires perdus à trois stations de RER de Notre-Dame ? Et puis allez expliquer à un petit-fils de résistant FLN qu’il n’est comptable ni de la Bataille d’Alger ni de la Bleuite, alors que nos psychanalystes dissertent sur la dette transmise par les parents !

Comme écrivait également Valéry : ” Qui veut faire de grandes choses doit penser profondément aux détails“. Voilà un savoir qui semble perdu.

Le Cadet

L’Empereur et le Félin (Le Cadet n° 54)

Les vacances furent studieuses et corses : l’exposition « Napoléon Stratège » aux Invalides, le numéro hors-série de Guerres & Histoire sur les 45 batailles du quidam, et un article dans le DSI de rentrée sur les rapports de l’Empereur avec ses maréchaux. Avec en filigrane cette interrogation qui hante nos stratèges : peut-on dupliquer ses victoires et suppléer à son génie par la technologie ?

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On le sait, l’épopée napoléonienne tient à la conjonction de trois facteurs : une individualité hors du commun, une nation qui déborde comme jamais de ses pesanteurs, un outil et une culture militaires en avance sur leur temps. Mais il ne suffit pas d’avoir des soldats endurants et des canons performants, encore faut-il avoir l’instrument tactique pour les exploiter au mieux. Bonaparte avait hérité la division Carnot et des généraux de l’An II qui avaient fait des prodiges avec cette panzerdivision avant l’heure. Car c’est ce qui cloche dans les modélisations qui présentent un chef génial donnant ses ordres à une masse obéissante et à des officiers dévoués mais piètres tacticiens : l’oubli des commandants des grandes unités qui n’étaient pas de simples exécutants d’un plan préconçu mais de véritables décisionnaires. Quand on se plonge dans le récit de ses batailles on réalise vite que Napoléon Bonaparte, qui ne fut jamais divisionnaire, attendait que les initiatives de ses maréchaux et généraux, ou les fautes de ceux d’en face, lui suggèrent une manœuvre conclusive. Encore fallait-il que les enfants de Lazare Carnot aient chacun suffisamment de puissance pour agir ; c’est ce que Napoléon leur offrit en passant de la division au corps d’armée.

La logique est désormais inverse et la pyramide fonctionne de haut en bas : la numérisation du champ de bataille atomise, disperse et bureaucratise. L’armée se voit comme un tout dont aucune partie ne peut manœuvrer seule, alors que le principe des corps d’armée était de les rendre autonomes jusqu’à l’engerbement la veille des batailles. Le combattant engoncé dans son Félin, sous surveillance constante du sommet, est devenu l’esclave de sa GoPro et l’exécutant servile d’un plan qui se veut global parce qu’il est décidé dans une War Room à trois mille kilomètres de sa bulle opérationnelle (1). Un colonel de la Garde était plus autonome qu’un Marsouin au Niger et l’article de 1999 du général Charles C. Krulak, « The Strategic Corporal : Leadership in the Three Block War », n’était que de l’enfumage. La France de 2018 a renoncé à ce qu’elle savait bien faire, pour se fondre dans une guerre que les Américains ne gagneront jamais. On est passé du « sans vouloir interférer » de Gamelin, à « je vais me mêler de tout puisque la technologie me le permet ». Mais c’est toujours l’erreur de 1940, que Napoléon n’aurait jamais faite. Vive l’Empereur !

Le Cadet (n° 54)

  • « British Mission Command and performance has regressed, largely as a result of our headquarters incorporating American military information technology as well as replicating American headquarters structures and manning. » Eitan Shamir, Transforming Command, Stanford University Press, 2011, cité dans « Mission Command : The Fall of Strategic Corporal & Rise of the Tactical Minister », article du 23 avril 2017 non signé sur le site Wavell Room. « During recent counterinsurgency operations we have employed increased quantities of manpower, technology and process to try and make sense of the exponentially increasing volumes of information piped into an increasingly static headquarters. These bloated headquarters have bred a culture of over planning and control. The information technology revolution has allowed Ministers and UK based senior officers to directly reach down to the tactical level in distant operational theatres. General Lamb in his speech “In command and out of control” described a creep at the National Level to from Mission Command to Mission Control. Prolonged campaigning in Iraq and Afghanistan has created an expanded bureaucracy with a function of identifying and mitigating risk that has not receded. »