C’est à vous, s’il vous plaît, que ce discours s’adresse ! (Le Cadet n° 69)

Comment ne pas devenir misanthrope devant l’impéritie qui préside à la crise du coronavirus ? On n’ose même plus de parler de poulets sans tête, par respect pour les gallinacés.

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Car après n’avoir contrôlé pour ainsi dire personne à Roissy et dépêché un A-340 du 3/60 Estérel en pleine zone épidémique, après que la Poste ait suspendu les envois vers la Chine mais pas l’inverse et que des milliers de conteneurs continuent à être déchargés dans nos ports, après avoir envoyé 17 tonnes de matériel médical de protection en Chine alors que la pénurie était déjà annoncée en France, voilà qu’on confine tout le monde, qu’on annule salons, expos et concerts, qu’on ferme écoles, églises et musées. Mais surtout ne paniquez pas ! Mais ce n’est pas la nation qui panique, même s’il y aurait motif devant ces homoncules qui ont tout faux mais se croient quitte en cochant des cases sur un plan de route. Ainsi pour l’Irak, la Maison Blanche avait mis en ligne le 12 juillet 2007 un document Initial benchmark assessment report, qui listait 18 implémentations – pour causer franglais – à satisfaire pour ne pas perdre la guerre. Il aurait été tellement plus simple de ne pas entrer dans Bagdad.

Durant la Seconde guerre, les Britanniques avaient choisi de ne mettre en marche les sirènes qu’une demi-heure avant l’arrivée d’escadrilles allemandes dont ils connaissaient pourtant l’objectif deux heures à l’avance, par recoupement des faisceaux porteurs qui guidaient les avions à partir de leurs bases. La raison en était que les dégâts occasionnés étaient minimes, au prix de quelques blessés, au regard de la perte de production qu’une interruption trop précoce induisait dans les usines visées. Mesure d’autorité, parfaitement comprise par la nation qui ne paniquait pas plus que son premier ministre.

Ainsi il est évident qu’il ne fallait pas aller chercher nos compatriotes à Wuhan pour ramener le virus à la maison. Mais c’est comme la montée en Belgique au matin du 10 mai 1940, on y va alors qu’on sait que c’est une monumentale bêtise, mais on y va tout de même.

Albert Mathiez écrivait dans les années vingt : « Quid leges sine moribus ? Les Républicains d’autrefois apprenaient la politique à l’école de Montesquieu, de Rousseau et des anciens. Peu à peu s’est miné chez les hommes publics le sens et le besoin des responsabilités, s’est détendu chez eux ce ressort moral, cette rigidité de principe, cet appétit de clarté qui ont fait la grandeur des ministres de l’ancienne monarchie comme leurs émules du Comité de salut public. »

Nous serions du temps de Molière, en l’An II ou sous la IIIe République, quelques ministres et généraux auraient déjà perdu la tête, et pas qu’au sens figuré. Sauf que pas plus que des mesures d’autorité ne font un Colbert, un Robespierre ou un Clemenceau, pas davantage un article 16 n’a fait de Gaulle ; c’est l’inverse. Sinon, ce sont les ordonnances de juillet 1830 de Charles X, prises contre une Chambre et une opinion rebelles. Mais toujours dans la panique.

Le Cadet n° 69

Le Grand bond en arrière (Le Cadet n° 68)

C’était à une réunion privée où Nassim Nicholas Taleb présentait son opuscule Le cygne noir ou la puissance de l’imprévisible. Je l’aborde aux petits fours et lui demande ce qu’est un cygne blanc. Il me répond la bouche pleine que tout est dans son bouquin. Non, lui réponds-je, vous y expliquez ce qu’est censé être un cygne noir mais pas un cygne blanc ? Il m’a fusillé du regard et tourné le dos.

Le cygne noir est, on le sait, Continue reading “Le Grand bond en arrière (Le Cadet n° 68)”

Sahelistan, poil aux dents (Le Cadet n° 67)

Les articles se multiplient, en France mais surtout à l’étranger, unanimes quant à l’échec annoncé de Barkhane – car il est inutile de se bercer de périphrases.

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Le sommet de Pau n’aura rien apporté, et la conférence de presse n’aura été qu’un déroulé de formules creuses. Ce ne sont pas 220 soldats français de plus ni même les drones Reaper qui vont nous faire gagner la guerre dans cette zone immense où la France n’a jamais été que tolérée par des peuples plus ou moins nomades qui n’avaient pas désarmé même du temps de la colonisation (relire Terre des hommes de Saint-Exupéry). C’est notamment ce que rappelle un essai paru récemment [1] : nous ne sommes au Sahel que les instruments d’un jeu africain sur lequel nous pensons encore peser, cultivant une nostalgie coloniale assez déplacée, finalement fiers de ce mot de Françafrique qui nous donne le rôle du vilain mais nous fait croire encore à un statut de moyenne puissance, et nous essayant comme les Américains au nation building.

Guerre contre le terrorisme, guerre préemptive, bataille de l’avant : voilà qu’on nous ressort la panoplie de Bush-le-petit, comme si les batailles perdues et les guerres ratées depuis 2001 n’avaient servi à rien. Sommet du vocabulaire d’importation, le concept de « Sahelistan », un mot (pour citer Robespierre, dans un tout autre contexte), inventé par des fripons pour faire peur aux imbéciles. Il est censé désigner un gigantesque no-man’s-land, sans ressource immédiatement négociable comme le pétrole, sans eau, sans infrastructure, sans débouché par la mer si ce n’est la Libye, mais dont la constitution serait un danger mortel pour l’Europe, à l’image de l’État islamique en Syrie et en Irak.

Sauf que ces pays présentent à l’inverse des facilités dans tous les domaines ci-dessus rappelés. Et surtout qu’ils n’ont pas constitué un front avancé dans la lutte contre les djihadistes – que la très fine manœuvre de Trump contre la Perse nous force désormais à récupérer – puisque ceux-ci sont nos propres gamins endoctrinés religieusement dans nos mosquées, partis pour d’emblée revenir, la grâce divine ne leur étant pas tombée dessus sur le chemin de Damas mais dans les rues de Seine Saint-Denis comme le rappellent deux autres ouvrages parus ce mois-ci [2].

Les Américains et les Européens l’ont bien compris qui nous laissent nous débrouiller au Sahel, puisque le risque que les Peuls, Dogons ou Touaregs provoquent des troubles en France est le même que celui de voir les Talibans faire des attentats sur les Grands boulevards : à peu près égal à zéro. Et si question religieuse il y a à régler, ce n’est pas au « Sahelistan », c’est à domicile.

Le Cadet

[1]           Marc-Antoine Pérouse de Montclos, Une guerre perdue. La France au Sahel. J.C. Lattès, 2020.

[2]           Bernard Rougier (dir.), Les territoires conquis de l’Islamisme, PUF, 2020.

            Hugo Micheron, Le jihadisme français : Quartiers, Syrie, prisons, Gallimard, 2020.

Je te ferai dire (Le Cadet n° 66)

Certes, l’Amérique a ceci de singulier qu’on ne cesse de la découvrir, elle qui pourtant n’a pas changé depuis deux siècles et demi, qui se vit tout à la fois premier matin du monde et empire des temps derniers. L’OTAN est à son image, un machin bureaucratique poussiéreux et soviétisant qui n’a jamais été une machine à faire la guerre mais à désarmer l’Europe. Quand la France reprit son strapontin dans le commandement intégré, qui crut qu’elle allait pouvoir réveiller ce dragon dormant ? Personne, du moins est-on en droit d’espérer que pas un de nos diplomates ou militaires ne se prit pour Siegfried. Pourquoi alors faire semblant de découvrir un état de mort cérébrale déjà autopsié il y a un demi-siècle par le dénommé Charles de Gaulle ? Pourquoi énerver nos alliés, qui n’étaient pas demandeurs de notre retour, en dénonçant une situation connue dès l’origine, et qui commanda notre premier départ comme notre improbable retour ? Pourquoi s’acharner également sur cette lubie récurrente d’armée européenne, sur ce fantasme d’un rééquilibrage dont personne ne veut sur le continent ?

Même pas peur ! On sent pourtant une urgence, de la fébrilité. C’est vrai que plus rien ne marche, ni en Syrie ni dans le Sahel. C’est vrai que le coût humain de nos expéditions apparaîtra un matin insupportable à la Nation. C’est vrai que notre nouveau matériel est trop lourd, trop sophistiqué pour l’art français de la guerre et pour les motos qui sont devenues l’engin de projection des Djihadistes (quatre-vingts ans après, la défaite asymétrique de 1940 n’a toujours pas été comprise), que nos hélicoptères sont toujours aveugles les nuits sans lune dans la poussière de sable, et que nos alliés nous décomptent chichement une logistique censée être mutualisée, en un mot que nous sommes désormais engoncés dans une pensée stratégique toute pourrite. C’est vrai enfin que la France n’a plus les moyens financiers, industriels et humains d’une puissance interventionniste. Mais ça on le savait déjà en 2009, on l’avait écrit dans les revues de l’Armée.

On savait qu’une intervention en Libye allait engendrer des répliques, le Cadet l’avait même deviné en juin 2011, ce qui lui avait valu la critique d’un officier général qui trouvait ces objections scandaleuses. Ledit officier est depuis devenu depuis chef d’état-major de son armée. Après Serval, on savait que le déploiement pérenne dans le Sahel conduirait à l’impasse, pour des raisons qui se sont vérifiées. Les Américains eux-mêmes avaient prévenu, et la Rand l’avait déjà écrit dès cette date. Quelle crédibilité peuvent avoir nos stratèges de cour de récréation qui, ayant sous les yeux ces avis circonstanciés, nous ont tout de même mis dans la nasse et se récrient à la découverte de leur inconséquence ? OK les gars, nous disent les Américains, cassez-vous une nouvelle fois, de l’OTAN et du Sahel, ou alors encaissez ces coups de pied bien mérités. Alors on crâne en se frottant le derrière : même pas mal !

Source photo : https://www.menadefense.net/afric/attentat-kamikaze-contre-des-blindes-de-barkhane-a-gao/

Le Cadet (n° 66)

Bye-bye Brexit ? (Le Cadet 65)

Il n’aura fallu qu’un week-end de la Toussaint pour que les Brexiters les plus intransigeants, ceux prêts à se sacrifier pour la cause jusqu’au dernier Écossais, opèrent un spectaculaire empannage au lendemain d’une interview du président américain, le temps de prendre la mesure de l’amitié toute philanthropique que portent à l’Angleterre ses anciens colonists : si elle ne rompt pas totalement avec le Vieux Continent, avertit Trump, elle trouvera porte close et devra se passer d’un accord de libre-échange. La révélation récente des exigences américaines – que le Royaume Uni mette tout sur la table des négociations y compris le système de santé – a de quoi faire réfléchir les plus américanophiles – et contrairement aux idées reçues, les sujets de Sa Majesté en comptent assez peu. Plus question de jouer l’UE contre les USA et de faire monter les enchères. Mais entre se faire tondre comme un mouton des Shetland et que mort s’ensuive, ouse faire dévorer immédiatement par le loup, Londres a choisi la leçon de Brassens, de mourir pour une idée mais de mort lente. Vive l’Europe quand même, un pied dedans un pied dehors certes, mais plus question de No Deal.

D’autant que tout comme l’Écosse n’a aucune envie de se retrouver de nouveau seule dans son face à face pluriséculaire avec la paix des Gallois et celle des rois d’Angleterre, comme chantait de son côté Sardou, de même aucun insulaire n’a intérêt à discuter avec Trump sans solution de repli, ni envie de voir pillés les derniers atouts qui restent d’un demi-siècle de désindustrialisation. Il y a la City, me direz-vous. Mais combien de temps tiendra-t-elle face au rouleau compresseur américain, et aux appétits d’ogre d’une puissance improductive qui se sait en déclin. Répétition, qui plus est, d’une situation déjà vécue : la dernière fois que l’Angleterre s’est trouvée seule, à l’été 1940, elle dut se dépouiller au titre du Cash & Carry de tout son or, de la plupart de ses actifs coloniaux et d’une partie de ses confettis impériaux, avant que l’Amérique ne consente à l’aider dans son combat contre le nazisme, après huit longs mois de palinodies et de dérobades. Les mémoires de Churchill en témoignent amèrement.

Mais mauvais calcul également pour l’Amérique : à quoi, une fois quelle serait ravalée non pas simplement au rang de 51ème état mais à celui de 14ème colonie, pourrait bien lui servir la vieille Angleterre ? Les États-Unis ont d’autres affidés sur le continent surtout dans sa partie orientale, dans ces marches toujours dans la soumission à l’empire, qu’il souffle du Levant ou du Ponant. Ils n’ont pas davantage besoin de chevaux de Troie pour couler nos entreprises et siphonner nos brevets, Alstom hier, Latécoère demain. De leur côté les Anglais tiennent autant à leur Fish & Chips que les Écossais à leur panse de brebis farcie, et ni les uns ni les autres ne sont disposés à troquer nos bœufs de Salers contre du poulet chloré de Virginie. Le Grand Large n’est pas pour demain.

Le Cadet (n° 65)

American Predator (Le Cadet n° 64)

C’était à l’IRIS il y a quelques années, au cours d’une réunion avec la ministre de la défense équatorienne, jolie dame poétesse qui, après avoir occupé plusieurs postes ministériels et internationaux, est aujourd’hui présidente de l’Assemblée générale des Nations Unies. Son message était en substance : “ne vous faites aucune illusion, ce que les Etats-Unis ont perdu en puissance y compris militaire, ils vont tenter de le regagner sur le mode de la prédation qui n’épargnera personne. Car il n’y a pas de doux commerce pour l’Amérique, il n’y a que la victoire totale, et l’extraterritorialité de son droit n’est qu’un des instruments d’intrusion et de destruction des autres nations”.

Nous étions avertis, à dire vrai depuis fort longtemps. Un des premiers articles parus sur le sujet chez nos amis de la Revue de Défense Nationale était titré « Le droit en état de guerre », et il date de décembre 2001. On pouvait y lire : « Il est désormais clair que, dans l’optique américaine, le droit n’est qu’un des instruments de mainmise économique, industrielle et financière, acquise elle-même par la puissance militaire… Il ne faut pas se tromper, ce n’est pas le droit américain qui s’impose par la grâce d’une supposée supériorité conceptuelle ou d’une capacité d’adaptation que n’auraient pas les autres systèmes juridiques : ce n’est qu’une volonté de puissance, qui ne cherche plus à limiter ses ambitions ni à les cacher… Les mécanismes juridiques qu’imposent les États-Unis ne sont pas porteurs de droit en tant que tels, mais d’intérêts autour desquels ce droit a été structuré pour lui donner corps. Ce n’est donc pas un problème de droit mais de souveraineté. » Dix-huit ans plus tard, d’aucuns semblent tomber de l’armoire, et cette extraterritorialité est devenue le dernier sujet à la mode dans les revues de géopolitiques et les colloques. Mais c’est dix-huit ans trop tard.

Au commencement du scandale Crédit Lyonnais – Executive Life, un avocat aux barreaux de Paris et New York m’avait dit qu’il n’y avait qu’une manière de bloquer ça : que l’Inspection et la Médecine du travail fassent une descente en force à Eurodisney. Les Américains ne comprennent que le coup de pied au cul. Ainsi pour le dossier Airbus, il faudrait que l’UE annonce d’ores et déjà que, quelque-soit la décision de la FAA, aucun Boeing 737 MAX, avion mal conçu, ne revolera jamais au-dessus de l’Europe.

Et nous serions outre-Atlantique, et une usine de produits dangereux sous capitaux français brûlerait, le Procureur local aurait déjà ouvert une enquête de flagrance, les dirigeants seraient sous les verrous, la comptabilité saisie, les fichiers informatiques décortiqués, les comptes bancaires bloqués si ce n’est pas siphonnés.

C’est ce qu’aurait fait une France héritière de Brennus, le guerrier qui occupa Rome il y a deux mille quatre cents ans, si elle existait encore. Vae Victis !

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Le Cadet, n° 64

Sauvons les huitres (Le Cadet n° 63)

Au lendemain de la bataille de Znaïm, l’Empereur se permit cette saillie demeurée célèbre : « Marmont, vous manœuvrez comme une huitre ! ». Aujourd’hui, il dirait « comme un Boris ». Car l’histoire réservera une place de choix à Cameron initiant par confort politique un référendum sur une question tirée aux dés, mais surtout à Johnson se prenant pour Cromwell et percutant de plein fouet le mur de Westminster sous les encouragements du visionnaire Trump : « Boris est un ami, il sait comment gagner. Ne vous inquiétez pas, ça va aller ». Boris vaincra parce qu’il est le plus fort. Que cette leçon d’inintelligence tactique permette au moins de réhabiliter les huitres : nous daubons sur Gamelin racrapoté en cinq jours, nos enfants rigoleront de Johnson scalpé en trois.

Comment ce petit caudillo a-t-il pu espérer un instant venir à bout de ce qu’il a fallu plusieurs siècles à ériger, le régime parlementaire, au prix de quelques bastilles et têtes couronnées ? Forcer la signature d’une très vieille dame à qui les compétitions de coucheries de ses petites brus prennent la tête, et ressusciter une prérogative monarchique dont on nous dit qu’elle est parfaitement constitutionnelle (mais la seconde dissolution de la Chambre par Charles X l’était tout autant), passe encore. Faire croire à tous les souveraino-populistes béats qu’on est le héraut du respect des urnes, alors qu’on n’a comme seul souci que de passer en force pour en remettre une couche de neo-thatchérisme et casser ce qui reste encore debout, est déjà plus culotté. Mais prendre les Communes pour un club de nigauds et aller jusqu’à faire honte aux huitres, voilà qui mérite de rester dans les annales. Tout a été fait de travers, jusqu’au calendrier qui laisse maintenant Johnson sans Parlement sur lequel s’appuyer, mais ligoté dans la malle au fond du lac. N’est pas Houdini qui veut !

On connait peu de rois, de généraux ou de ministres ayant aussi vite et aussi complètement, disons le mot en bon français, tout foiré. Si on voulait faire de la psychanalyse, on parlerait de pulsion d’autodestruction. Mettons plutôt ça sur le compte de la monstrueuse bêtise d’une génération de stratèges de bac à sable formés par des écoles de sciences politiques ineptes, dont il ne sort que des idéologues sans compétences et surtout sans savoir-faire, et qui se prennent pour Napoléon alors qu’ils ne savent même pas comment pointer un canon.

En souvenir de Jeanne, Montcalm et quelques amiraux, les larmes que je verse sur le Royaume Uni sont sans doute de crocodile. Mais pas seulement. Malraux disait que si la France est grande pour le monde, l’Angleterre n’est grande que pour elle-même. C’est injuste. Il y a quatre-vingts ans, les navires de la Royal Navy recevaient ce message : « Winston is back ! ». Les temps changent.

Le Cadet, n° 63

Histoire de la grenouille (Le Cadet n° 62)

La maquette 1/1 de l’avion de combat qui sera au centre du Système de combat aérien futur, a été dévoilée au Bourget. Première constatation, il ne ressemble à rien, et certainement pas à un avion. Peut-être un air de famille avec le J-20 chinois, copie du F-22 américain.

Il parait que c’est la firme Dassault, qui dessina naguère le Mystère et le Mirage, qui en est l’auteur. Mais leur génial créateur ne disait-il pas qu’un bon avion est un bel avion, et réciproquement ? On peut déjà être certain que, à l’image du F-35, l’aéronef volera mieux qu’un aspirateur mais moins bien qu’une planche à repasser. Seconde évidence : là où soixante-quinze ans d’art aéronautique français ont marié grâce et légèreté, ce machin est beaucoup trop lourd. On nous dit qu’il devra emporter ses bombes en soute, c’est le miracle de la furtivité. Comme l’a toutefois rappelé récemment le CEMAA, « c’est furtif quand on est en face-à-face, mais quand on arrive à passer à l’arrière, on est toujours capable de récupérer la chaleur et donc la signature infrarouge. »

Mais comme en 1940, l’ennemi n’a pas à faire ce qu’on n’a pas prévu qu’il fasse. Il nous faudra surtout un porte-avions de 20 000 tonnes de plus que le Charles-de-Gaulle, avec des catapultes magnétiques encore en développement et des chaudières nucléaires gonflées en conséquence, pour au final ne délivrer par frappe qu’à peine plus que ce que projettent les Rafale.

« Envieuse sétend, et senfle, et se travaille. »

Le fiasco de l’A-400 M n’a pas servi de leçon. La DGA vient de réceptionner le quinzième appareil et le compte n’y est toujours pas. « Les capacités tactiques de cet aéronef illustrent le chemin récemment parcouru vers le standard cible », souligne la DGA avec un art consommé de l’euphémisme qui semble étranger au CEMAT : « Je ne suis pas content de la transition entre le Transall et l’A-400M pour une raison simple : s’il est un avion exceptionnel en termes de transport logistique, il ne l’est pas du tout en termes de transport tactique ».

« Senfla si bien quelle creva. »

Et il y a notre matériel roulant, passé du roues-canon léger au standard OTAN. Un A-400 M pourrait aérotransporter trois VAB-NG, il ne projettera qu’un seul VBCI, VBRM ou EBCR, lesquels ne rentrent pas dans nos derniers Transall. « Nous allons équiper nos hommes, et non recruter pour notre équipement », disait un général des US Marines. Trop tard : voilà vingt ans que les ingénieurs n’en font qu’à leur tête et que les chefs d’état-major parlent dans le vide. « Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages. » La Fontaine, reviens, ils sont devenus fous !

Le Cadet (n° 62)

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Héros ( Le Cadet n° 61)

J’avais accompagné mon père lors d’une mission commerciale dans une île de l’Océan Indien, qui tentait de vendre le téléphone numérique français à une toute jeune république. Le marché avait été remporté non sans qu’il faille convaincre le ministre de tutelle. Mon père m’avait alors expliqué comment sont versées les commissions, pourquoi il faudrait aller voir au retour deux hauts fonctionnaires de la rue de Rivoli (on était du temps du contrôle des changes). Le jour de la signature je me trouve à la réception, sur une île au milieu du lagon, à l’écart des grandes personnes.

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Le ministre vient s’assoir à côté de moi, et on parle. Je ne sais pas comment la discussion est arrivée sur le Débarquement, il m’écoute et finit par dire sans forfanterie aucune : « Mais j’y étais dans les planeurs en bois de la 6th Airborne, tout jeune sujet de Sa Gracieuse Majesté… ! On s’est crashé juste à l’entrée du Pegasus Bridge, ça a été si violent qu’on s’est retrouvé les fers en l’air ou à quatre pattes. Et puis on est sortis, je n’y voyais rien, tout le monde tirait sur tout le monde. J’ai traversé le pont et je suis allé me planquer derrière un parapet. Et puis j’ai attendu, jusqu’à l’aube. » Ce type, qui se préparait une retraite confortable même si c’était pour le plus grand bénéfice de la balance commerciale française, venait de passer du statut de ripoux à celui de héros.

D’abord qu’est-ce que c’est, un héros ? Pas un saint, mon ministre ne l’était pas. Un type bien, avec ses faiblesses, un type qui fait le job au mieux, sans se poser de questions quand il faut y aller. Les questions il se les pose avant, pas pendant. Et quand il ne revient pas, nous nous les posons à sa place. Mais un héros ne se bat pas pour mourir, sa destinée n’est pas de se sacrifier pour rien : un héros se bat pour gagner. Un héros n’est pas héroïque, il est courageux, mais il ne le sait pas. Il vous raconte qu’il a couru pour aller se planquer des tirs croisés, alors qu’en fait il a repris le pont aux Allemands. Ou alors il cabotine pour minimiser son geste, comme Roger Stéphane qui racontait comment, à la Libération, il prit l’Hôtel de ville dans un costume de Jean Marais beaucoup trop grand pour lui, et qu’il répondit à Georges Bidault, qui s’étonnait qu’il n’ait réclamé que quatre mitraillettes, que l’Hôtel de ville n’avait après tout que quatre côtés.

Il y a ceux qui minorent leur courage, soit par humilité soit par dandysme, mais tous prétextent qu’ils n’avaient pas le choix, qu’ils n’ont pas réfléchi, qu’ils ne voient pas ce qu’ils auraient pu faire d’autre : mais on a toujours le choix. Pourquoi un général de brigade reconnu de ses pairs, catholique pratiquant et modérément républicain, part-il à Londres relever la Gueuse ? A l’inverse, à Stéphane qui lui suggérait un jour que lui-même était résistant parce que juif, communiste et homosexuel, de Gaulle rétorqua : Oh Stéphane ! Vous ne croyez pas que vous exagérez tout de même un peu ?

Le Cadet

Don gratuit (Le Cadet n° 60)

Au lendemain de la Guerre de Sept ans, qui avait vu la perte de quatre-vingt-treize navires portant 3880 canons, Choiseul eut l’idée de faire appel à des financements privés sans avoir à augmenter un budget déjà déficitaire. Fut donc initié le Don des vaisseaux où provinces, villes et corps constitués offrirent au roi dix-sept vaisseaux de ligne et une frégate, soit une année de dépenses. L’appel aux dons fut renouvelé au lendemain de la Guerre en Amérique, puis sous la Convention et sous l’Empire. Les charpentiers savent les similitudes entre une coque de navire et un toit de cathédrale : voilà sans doute pourquoi, après l’idée d’un Loto né aussi sous Choiseul, l’Etat fait appel aux souscriptions pour rebâtir Notre-Dame et le patrimoine architectural. On peut accoler à l’idée l’adjectif de « participatif », tout ceci fleure tout de même l’Ancien régime.

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Le bal des généreux fortunés n’a pas attendu que les flammes de la cathédrale soient éteintes : question de bosse, de celle de Notre-Dame à celle de la rue Quincampoix. Continue reading “Don gratuit (Le Cadet n° 60)”