La brigue des égos (sotie européenne) (Le Cadet 92)

– Humiliation ? Je ne disputerai pas la vanité de cette assertion, vu que le problème n’est pas qu’on risque d’humilier Poutine mais qu’on n’a pas les moyens de le faire. C’est bien sympathique d’aller faire la bise pour la photo de famille dans les rues de Kiev et de promettre le quart voire davantage des canons de l’Armée française, mais les Ukrainiens ne raccompagneront pas les Russes jusqu’à Moscou. L’oligarque en treillis et barbe de huit jours rêve d’aller dormir au Kremlin, mais il ne suffit pas pour cela de se prendre pour Napoléon.

– Il ne se prend pas pour Napoléon, Cadet, il se prend pour Churchill.

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Touché coulé (Le Cadet n° 90)

Rien ne se passe donc comme prévu. Oh ! je ne veux pas parler des déboires des généraux russes mais des nôtres, préoccupants car lourds de désillusions à venir.

On annonce le retour de la guerre – certains pour s’en réjouir, en haine de cette paix européenne qu’ils nous prient de considérer comme une monstruosité –, qui plus est de haute intensité, et voilà qu’un ex-KGBiste bunkerisé dans ce Kremlin aux interminables couloirs, découvre qu’il ne suffit pas de faire parader deux fois par an des spetsnatz en telniachka et rangs serrés sur la Place Rouge pour vassaliser un pays plus grand que la France. Il vient d’y brûler son crédit et surtout son potentiel militaire pour deux décennies au moins. On l’annonçait également hybride, cette cyberguerre de la modernité totalisante, mais les deux camps n’ont réussi qu’à se neutraliser ce qui montre, si besoin en était, qu’une guerre, une vraie, ne se perd ni ne se gagne sur le réseau… sauf à Hollywood [1].

Car une armée qui prend deux mois pour investir des villes à dix lieues de ses lignes de départ, qu’on suit comme le Petit Poucet aux carcasses calcinées de ses blindés, qui perd un de ses flagship, peine à contrôler les airs et qui ne tient même pas ses troupes, n’est pas prêt de se présenter demain matin Barrière du Trône. Et c’est contre elle, tenue en échec par des commandos planqués dans les fossés et invisibles aux drones, que nos Armées se préparent à combattre ? Nous les formatons pour une guerre qui n’aura jamais lieu.

Il faut tout remettre sur la table, jeter Livres blancs et LPM à la corbeille, revoir les programmes d’armement et refaire une liste de commissions. Imagine-t-on le Jaguar, cauchemar de maquettiste, ou le Griffon, copie du Lorraine 28 de 1940, moitié plus hauts que les T-72 et autres BMP et encombrés de prothèses, circuler sur ces mêmes routes ukrainiennes sous le feu croisé cette fois-ci des Russes, embusqués dans les champs alentour ?

On objecte qu’au Sahel nos blindés auraient donné satisfaction : aux auditeurs de Nexter et de la DGA certainement, comme ont fait merveille les Leclerc au Yémen, mais moins qu’aux djihadistes qui nous voient les rembarquer. La guerre ça n’est pas du benchmarking qui n’a pas plus de valeur qu’un défilé de petits soldats devant le Kremlin, et quand ça se perd, c’est que le matériel n’est pas bon, B1-bis en 1940 ou Scorpion en 2022. Ce sont les chefs rebelles qui nous font face, et non les minets de McKinsey, qui devraient remplir nos feuilles d’évaluation de RETEX. Allah ! qui me rendra ma formidable armée [2] ?

Le Cadet

[1] Voir Le Cadet in Revue Défense Nationale : « Cyber m’était compté », décembre 2014 ; « La guerre assise », novembre 2020. Et sur La Vigie : n° 53 « Un froid cybérien », septembre 2018 ; n° 54 « L’Empereur et le Félin », octobre 2018 ; n° 58 « L’art de perdre la guerre », février 2019 ; n° 59 « Le syndrome Grouchy », mars 2019 ; n° 77 « Le Cyber des Tartares », décembre 2020.

[2] Premier vers de « La bataille perdue », in Les Orientales (16e) de Victor Hugo (1829), cité par Charles de Gaulle dans ses Mémoires de guerre. Voir également : Le Cadet, « Regrets sur ma vieille armée de chambre », Revue Défense Nationale, Tribune n° 740, février 2016.

Leur joueur de poker et nos joueurs de billes (Le Cadet n° 89)

Entre l’hystérie médiatique des va-t-en-guerre du Flore et les déclarations intempestives et irresponsables de certain membre d’un gouvernement qui croit pouvoir gérer une crise nucléaire comme un virus chinois, on peine à articuler une réflexion au milieu de cet emballement qui se félicite du retour de la guerre en Europe.

Certains tentent de rappeler les promesses américaines non tenues et les mises en garde russes de 1994 et 2007, tandis que d’autres relisent les avertissements de Kennan ou Kissinger sur l’imbécilité à pousser l’OTAN toujours vers l’est. Tous sont piégés entre un droit à l’autodétermination sur lequel le vieux continent ne cesse de trébucher, de Munich à la Crimée en passant par le Kosovo, et des résolutions de l’ONU qui rappellent régulièrement que la prédation n’est plus un mode d’acquisition de territoire, qu’il s’agisse de Chypre, du Donbass ou de Jérusalem. Trop de cadavres dans trop de placards.

Aussi, comme la stratégie c’est penser local pour agir global, évitons l’erreur de Gamelin conjurant l’hypothèse des Ardennes par un brouillon de guerre totale. Poutine avait dit : « Ce n’est pas nous qui avançons vers l’OTAN, c’est l’OTAN qui avance vers nous ». Sauf qu’en ce mois de mars 2022 ce sont les Russes qui ont fait un bond en avant au contact de l’Alliance, huit cent kilomètres à l’ouest de ce que les brillants esprits du Pentagone avaient envisagé. C’est Bagration bis.

L’Ukraine, quoiqu’il advienne, n’a plus aucune chance d’intégrer l’OTAN sauf guerre continentale, la nucléarisation de la Biélorussie est entamée (et nous voilà revenu à l’époque des SS-20, traité INF dénoncé entretemps), l’oblast de Kaliningrad tient sous son feu la Pologne tandis que la Suède et la Finlande ont annoncé qu’elles ne postulaient pas pour l’OTAN, et la Crimée est devenue un gigantesque porte-avions. Si on s’en tient là, la Russie a son glacis et les États-Unis marchandent en ce moment un nouveau Yalta sur le dos des Européens.

Or lorsque Moscou proposa un accord de sécurité, la France aurait dû porter les bases d’une négociation pour un no-man’s-land militaire courant du nord au sud du continent : discutons de la Finlande, des États baltes et de l’Ukraine mais aussi de Kaliningrad, de la Biélorussie et de la Crimée. Brelan contre brelan, même un gamin de cours de récré sait négocier son chef indien en plastique contre trois billes de verre. La France a préféré s’embarquer dans la galère d’une Alliance castratrice de sa puissance nucléaire souveraine. L’Histoire jugera très sévèrement ceux qui n’ont pas saisi cette opportunité pour lui préférer la guerre, laissant le joueur de poker du Kremlin agir en primitif et prévoir en stratège (pour citer une nouvelle fois René Char). Qu’il reste ou non au pouvoir, la Russie a désormais un carré d’as qu’elle ne lâchera pas sans l’accord de sécurité qu’elle réclamait en décembre. Et il va falloir la faire reculer militairement, sans autre carte en mains que la levée de nos propres sanctions. Tout ça pour ça.

Le Cadet

Le retour de Folamour (Le Cadet n° 88)

Après la Françafrique (voir Le Cadet du mois dernier), c’est la dissuasion, autre pilier du gaullisme, qui disparait. Il n’y a que deux puissances européennes et nucléaires, la Russie et la France. Nos voisins ne sont pas nucléaires, les Anglo-américains (les Trident britanniques sont sous double-clef, pour peu que nos cousins d’outre-Channel se sentent encore européens) ne sont pas continentaux. Si les choses dégénèrent, si nous faisons la guerre en Europe, même à son extrémité orientale, nous montons aux extrêmes. Notre force de frappe interdit aux Russes de nous faire la guerre, mais elle nous interdit également de faire la guerre aux Russes. C’est une bivalence que le général Claude Le Borgne, récemment disparu, avait parfaitement comprise. Aussi, quand nous prenons le chemin de Moscou, ce ne peut être qu’en tant qu’ordonnateur du feu nucléaire français et non d’une présidence européenne, ni comme membre de l’OTAN.

Sommes-nous prêts, Français, à entrer dans une confrontation nucléaire avec la Russie pour l’empêcher d’avancer jusqu’au Dniepr qui serait la nouvelle ligne bleue des Vosges de nos intérêts stratégiques vitaux ? La question est vite répondue, comme dirait l’autre. Dès lors à quoi riment ces tartarinades qui émasculent notre capacité de raisonner souverainement ? Pourquoi surtout, au-delà de la crise de nerfs autour de l’Ukraine, inverser le précepte clausewitzien pour se rallier au fantasme américain qu’on est consterné de lire dans la dernière Vision stratégique du CEMA, qui fait de la politique l’antichambre de la guerre, une guerre avant la guerre, tout étant toujours de la guerre ? Qui a décrété, pour complaire à notre protecteur jusqu’à recopier les vieilles antiennes de la riposte graduée (seuil d’acceptabilité, seuil d’antagonisme et seuil de déclenchement d’une riposte), qu’Hobbes avait définitivement raison sur Rousseau ? La guerre en Europe a toujours été de la politique et ce n’est pas la Bombe qui y change quoi que ce soit, bien au contraire. C’est ce que vient incidemment de rappeler Poutine à l’issue de son entretien avec Macron : même pour la reconquête d’un seul village du Donbass ou d’un port de Crimée, la guerre sera nucléaire.

Fort heureusement l’article 5 du Traité n’impose rien de plus qu’un rappel d’ambassadeur, placebo en vogue en ce moment. A part satisfaire le rêve des généraux américains de planter leur bannière étoilée sur les tours du Kremlin, là où les Français plantèrent leurs trois couleurs en 1812, à quoi sert alors de s’avancer jusqu’en Ukraine ou en Finlande ? Moins les Russes auront de temps pour réagir, plus ils devront mettre en place des mécanismes de riposte automatique comme dans le film War Games, où l’ordinateur du Pentagone joue tout seul à la guerre nucléaire, nous menant dans la situation de Fail Safe et Doctor Strangelove. Espérons que ceux qui confondent guerre et cinéma, et ont fait monter la mayonnaise, sauront faire retomber le soufflé. Espérons.

Le Cadet

OSS 117, rentre à la maison ! (Le Cadet n° 87)

Une maladie de vaincus : on connait cette réponse de Foch aux négociateurs allemands qui se lamentaient à Rethondes de capituler non parce que leur armée était défaite, mais parce que les rues outre-Rhin se couvraient de barricades. Comment ne pas faire le rapprochement avec des médias africains remontés, nos convois attaqués, notre drapeau piétiné et brûlé et une junte malienne félicitant outrageusement les mercenaires russes de Wagner de premiers succès après tant d’années d’échecs français ? L’Afrique ne nous reproche pas tant de perpétrer le système colonial que d’être incapables de gagner la guerre contre le djihad. En un mot, de ne plus servir à rien. France go home ! Toute proportion gardée, la désillusion des Africains est la même qu’au soir du 17 juin 1940.

L’opération était globale, s’excuse-t-on à Paris, et ce sont ses aspects politiques et économiques locaux qui n’ont pas été implémentés (comme on dit dans les cabinets de consultants américains qui nous gouvernent). Mais c’est précisément parce que le plan était global qu’il a échoué ; non qu’une victoire militaire soit le sésame de la géopolitique, mais sans elle il n’y a rien de pérenne. Et il ne peut plus en être autrement : il est loin le temps de Serval, quand nos unités aéroblindées étaient fêtées en libératrices, nous sommes désormais incapables de rééditer l’exploit, et avant longtemps [1]. On a ainsi appris en fin d’année, la même semaine, que si la Corée du Sud et Israël ont budgété des hélicoptères lourds, ceux qui nous manquent dans le Sahel et que Barkhane a dû se faire prêter, les actuaires de Bercy ont opposé une fin de non-recevoir à nos Armées, qu’il s’agisse d’achats américains ou d’un appareil européen à concevoir. Faut pas jouer les riches quand on n’a pas le sou, chantait Brel. Quoique, quand il s’agit de nettoyer les bas de bilan des banques d’affaires ou de subventionner des start-up éphémères, les sous, on les trouve rapidement. La dépense oui, la défense jamais !

Et tandis qu’Américains et Russes se découpent une nouvelle fois le continent, les Français et cette fois les Britanniques étant aussi absents qu’à Yalta, l’Union Européenne annonce une réflexion, envisage de débattre, prévoit de se doter d’une boussole stratégique dans un futur hypothétique à anticiper à l’horizon d’une décennie. Mais les institutions censées la représenter sont aux abonnés absents. Si Kissinger se plaignait que l’Europe n’ait pas de numéro de téléphone, le progrès est qu’il sonne désormais dans le vide – à supposer que l’Amérique appelle. Quand on est incapable de formuler l’ombre du soupçon d’un semblant de volonté pour son voisinage, on ne prétend pas régenter des horizons lointains. Le temps de Faidherbe et Laperrine est clôt. Celui d’OSS 117 également.

[1] Voir Le Cadet : n° 67, « Sahelistan, poil aux dents », janvier 2020 ; n° 77, « Le Cyber des Tartares », décembre 2020 ; n° 82, « Sur la pointe des pieds », juin 2021.

Le Cadet

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Et maintenant ? (Le Cadet n°86)

« Il n’y a pas d’orgueil à être Français, écrivait Georges Bernanos en 1939, mais beaucoup de peine et de travail, un grand labeur. » Un très grand, effectivement, quand on relève que la presse, les médias et les sites se demandent depuis plusieurs semaines pourquoi le gouvernement français passe en force sur un dossier pourtant tranché il y a trente-trois ans, lorsque les Français ont approuvé par référendum le principe de l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie.

Qu’est-ce qui a changé entretemps, qui mérite qu’on reparte pour un tour dans une crise d’un autre siècle, à part un nouveau mot à la mode, celui d’Indo-Pacifique ? Il serait désormais d’une importance vitale de conserver une facilité navale dans la région. Mais de quelle région parle-t-on ? Le Cadet n’y est allé qu’une fois et à l’escale de Hong Kong il lui a fallu encore douze heures de vol, soit autant que pour venir de France, ce qui veut dire que Nouméa est aussi voisine de Shanghai que l’est Paris, ou que Paris l’est de San Francisco. Les Australiens eux-mêmes ont fini par comprendre que leur île-continent ne pouvait servir de base arrière, et qu’il leur faudrait projeter leurs sous-marins dans le détroit de Taïwan de manière permanente. Et nous, nous sommes encore 600 milles nautiques plus loin.

Il faudrait que nos géostratégistes de gare jouent au Risk sur un globe terrestre et pas une projection de Mercator. Et comprennent que ce n’est pas avant vingt ans qu’on verra des porte-avions chinois patrouiller en mer de Corail – pour obtenir quoi, d’ailleurs, vu que la Chine achète déjà 90 % du nickel calédonien ? –, soit le temps que les ingénieurs chinois apprennent, autrement qu’en lisant Buck Danny, le management de ces navires, l’ergonomie entre le hangar et le pont, que leurs pilotes s’entrainent aux appontages avec autre chose que des copies d’avions russes qui ne donnent pas satisfaction et que leur industrie conçoive des réacteurs fiables et puissants (la motorisation est la grande faiblesse de l’aviation chinoise, militaire et civile). A ce moment-là, que mettra en face notre Marine, elle qui aura tout juste assez de frégates pour sécuriser la Méditerranée et va devoir partager ses Rafales M avec une Armée de l’Air devenue exsangue parce que nos clients du Golfe passent devant elle ?

Et maintenant qu’allons-nous faire, tandis que les tensions sur le Caillou vont de nouveau s’exacerber et qu’une indépendance inéluctable – dont le principe est acquis depuis 1988 – et mal négociée profitera in fine à nos « alliés et amis » de l’AUKUS, qui feront de la Kanaky leur condominium comme durant la Seconde guerre mondiale ? Nous allons avoir de plus l’ONU sur les bras, le territoire est sur sa liste des dix-sept encore à « décoloniser ».

Arbitrage inepte pour un gain stratégique inexistant. « Il y a quelque part dans le monde, poursuivait Bernanos, un jeune Français qui se demande : Mon pays vaut-il la peine d’être sauvé ? A quoi bon ? ». C’est vrai qu’il y a parfois de quoi baisser les bras.

Le Cadet

American Bashing (Le Cadet n° 84)

C’est un refrain ! C’est un chant ! C’est un hymne ! Que dis-je, c’est un hymne ? C’est un oratorio d’anti-américanisme débridé qui est entonné par nos cousins d’outre-Channel depuis le 15 août, mettant à l’unisson la presse de tous bords et les Communes, là où Tory et Labour communient dans une même dénonciation de leurs anciennes Treize Colonies, ajoutant les récriminations de Theresa May aux éditoriaux ravageurs de The Economist. Outre-Rhin ce n’est pas mieux, les plus hautes autorités ont fait part de leur amertume devant le lâchage américain.

Car par-delà une défaite programmée et datée (voir le Cadet du 24 juillet), débâcle très relative et déjà consommée militairement sur le terrain dès 2010, retraite que les États-Unis encaisseront toute honte bue et amortiront comme toutes celles qu’ils ont subies depuis 1945, par-delà le sort des femmes afghanes instrumentalisées comme vitrine de ce qui n’était qu’une occupation, ou des auxiliaires de l’OTAN dont on ne commence l’évacuation que lorsqu’elle devient impossible, c’est le ridicule d’Européens suivistes et aveuglés par un mythe de puissance sur lequel les Américains eux-mêmes sont beaucoup plus lucides, qui provoque un tsunami dans les relations transatlantiques. Et encore, tsunami est un grand mot pour ce qui n’est déjà qu’une vaguelette. L’OTAN ne serait qu’un piège à cons ? Charles de Gaulle le disait déjà il y a soixante ans [1].

Car quelle différence entre Kaboul et Saïgon, entre la Géorgie en 2008 et Suez en 1956 ? À quoi rime cette découverte toujours renouvelée d’une Amérique qui ne cesse de se dérober alors que nous savons, depuis vingt ans, l’ineptie de cette guerre expéditionnaire, son inconsistance militaire et son inutilité diplomatique ? Il faut revoir – sur Netflix – le film War Machine, bancale adaptation de l’essai de Michel Hastings, The Operators : The Wild and Terrifying Inside Story of America’s War in Afghanistan, le journaliste qui fit tomber Stanley McChrystal avec son article de 2010 paru dans Rolling Stone, « The Runaway General ». Tout était écrit, et ce n’est pas le retrait qu’on dit précipité qui est déroutant, c’est que l’Amérique ne soit pas partie il y a déjà dix ans. Ce qui choque ses alliés est que, durant cette décennie, ils n’ont ni rechigné ni objecté, ils ont fait ce que le Pentagone commandait en croyant que l’Article 5 valait engagement réciproque. Leur dépit théâtral est à la mesure de leur aveuglement proverbial.

On n’entend d’ailleurs pas, pour cette fois, les Trissotins de l’Atlantisme tenter de renverser la cabane et s’extasier sur le fait que les Américains finiront bien par gagner une guerre, vu qu’ils restent les plus forts et seuls à pouvoir mettre en place un pont aérien qui évacue 100 000 réfugiés en trois semaines. Il est vrai que, depuis Valley Forge, les anciens Insurgents ont une longue expérience des retraites. Et ce n’est peut-être que cela, l’American Way of War. Les Polonais et autres Ukrainiens feraient bien d’y penser tant qu’il est encore temps.

[1] « (Les Américains) veulent rester bien au chaud. Ce qui peut se passer, en réalité, ils s’en foutent complètement, même s’ils font semblant de s’y intéresser. Ce n’est pas ça qui les empêchera de dormir. » Verbatim du 22 août 1962, rapporté par Alain Peyreffite.

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La diagonale de la défaite (Le Cadet n° 83)

C’était une défaite annoncée, prévisible et prévue. Le Cadet, qui y a consacré plusieurs billets, n’écrivait-il pas il y a huit ans que « nous allons devoir dégager d’Afghanistan après plus de dix ans d’une guerre introuvable » [1] ? Un journaliste du Daily Telegraph rapportait dès juin 2006 ce constat d’une armée américaine en pleine débandade, uniquement préoccupée de sa survie, bande d’irréguliers incapables d’initiatives (voir l’opinion de Churchill à propos du fiasco d’Anzio) mal entraînés et mal équipés, MASH en moins drôle. La Rand Corporation avait elle-même annoncé la défaite dans plusieurs rapports circonstanciés en 2008 [2].

Qu’est allée faire la France dans cette galère, et que fait-elle dans une alliance militaire avec une nation de Puritains qui ignorent d’autant plus le monde qu’ils s’en croient rejetés et vont finir par l’être ? Pourquoi titrer, comme certain hebdomadaire, sur la déroute de l’« Occident » ? On va encore mettre cette débâcle sur le compte de l’ineptie du projet de nation building, pour ne pas voir celle d’une armée américaine qui ne connaît que la répétition du trauma, qui crut venger à My Lai la déculottée de Québec de 1775, qui envoya son 7th Cavalry tenter de gagner à Bagdad, comme à Wounded Knee, la bataille perdue de Little Big Horn. Une armée qui, profitant du débarquement à Newport d’un contingent de troupes françaises en 1778, ne trouva rien de plus pressé, après trois ans d’inaction contre les Red Coats, que de faire une razzia sur les villages indiens de l’Ohio ; dont l’urgence, en pleine Guerre de Sécession et poussée confédérée, fut de pendre en 1862 une trentaine de Sioux Lakota. Une armée de carabiniers d’opérette et de tortionnaires acnéiques livrés en Afghanistan aux mêmes pulsions que dans leurs collèges du Middle West, de faux caïds suprémacistes à qui les Britanniques ne parvinrent jamais à faire ôter les lunettes teintées, à qui les Français tentèrent en vain d’expliquer qu’il faut boire le café que le chef de village vous offre de mauvaise grâce, le village étant rasé le lendemain par un de ces AC-130 Gunship inventés au Viêt Nam (The aircraft that the Taliban feared most, se vante pornographiquement l’USAF), parce qu’un opérateur de drone, devant son écran dans le Nevada, a cru apercevoir un Taliban au milieu de la noce.

Mais l’Amérique ne se sent ni responsable ni coupable, et surtout pas d’abandonner les Afghans. « Les Soviétiques avaient laissé un gouvernement qui tint encore trois ans : combien de temps faudra-t-il aux barons de la drogue à qui nous confions les clefs du pouvoir, pour les abandonner aux Taliban ? [3] » Le temps qu’il faudra pour publier ces lignes. Mais pas beaucoup plus.

Le Cadet

[1] Pour la Revue Défense Nationale : « En attendant, mon officier… » Tribune n° 116, juillet 2011 ; « Drone mon amour », RDN, n° 761, juin 2013 ; « COIN COIN », RDN n° 767, février 2014. Sur La Vigie : « L’art de perdre la guerre », n° 58, février 2019.

[2] Parmi ces Counterinsurgency Studies publiées en cinq parties et une synthèse : Volume 4, Counterinsurgency in Afghanistan ; Volume 5, Rethinking Counterinsurgency in Afghanistan.

[3] « COIN COIN », op. cit.

Sur la pointe des pieds (Le Cadet n° 82)

Du temps de Giscard – comme on dit du temps de Foccart –, on racontait cette histoire d’un chef d’État africain houspillant un de nos ambassadeurs parce qu’un bataillon de Marsouins s’était installé dans l’État voisin, interrompant les excuses embarrassées de notre diplomate rassurant le président qu’il n’y avait pas d’intention maligne, d’un tonitruant : « J’entends bien. Mais j’y ai droit, moi aussi ! ». Voilà que l’heure de vérité a sonné. Les Africains s’aveuglent : non, la France ne traite pas ses ex-colonies comme des sous-préfectures ; non, le retrait de Barkhane n’est pas une fausse sortie pour se faire supplier de revenir, coup de bluff pour revivifier la Françafrique ; c’est le signal que la France s’en va. Elle le savait depuis la faute de l’intervention en Libye, qui lui revient en boomerang.

Qu’apporte-t-elle de différent des autres, à part ses Légionnaires qu’on y croit toujours disponibles parce qu’ils sont prépositionnés et connaissent le continent ? Depuis le Rwanda et les délires sur sa prétendue responsabilité, le ressort s’est cassé. L’armée française est usée de décisions politiques inconséquentes qui ont découragé plusieurs CEMA, comme la France l’est des flatteries d’Africains qui la prennent pour une puissance surtout lorsqu’ils la traitent de faiseuse de rois et de pilleuse de minerai. Elle ne veut plus tenir ce rôle de gendarme auquel elle tient moins que ceux qui croient ne pas pouvoir se passer d’elle, soixante ans après les indépendances. Elle s’épuise au moment où elle doit redéfinir son format – pas celui OTAN-Scorpion qui ne fait qu’accélérer sa déqualification, mais celui qui lui permettra de retrouver l’art français de la guerre. Elle tire sur la corde d’un matériel chichement compté et inadapté au Sahel (bombardement de Bounti le 3 janvier 2021 [1]), et de militaires qui ne reçoivent en retour de leurs efforts que l’accusation de perpétrer le régime colonial de grand-papa.

Même si nous allons en partir sur la pointe des pieds, comme demandait naguère Antoine Pinay de l’Indochine, il s’agit d’une vraie décision stratégique qui solde un passé suranné qu’il ne sert à rien de pérenniser. Les Africains découvriront l’ouverture d’esprit des soldats russes et l’amabilité, dénuée de toute trace de racisme, des bataillons d’ingénieurs chinois qui s’isoleront dans leurs dortoirs sécurisés, avec leurs magasins interdits aux locaux et leur remake du Paris-Dakar dans les rues de Bamako. Ils savent déjà apprécier l’empathie des rares membres des forces spéciales américaines qu’ils aperçoivent parfois de loin au côté de Barkhane. Et quand la Banque de France cessera de contre-garantir la nouvelle monnaie africaine sur ses propres réserves, les grands argentiers du continent iront négocier à la BCE de Francfort sa libre convertibilité avec l’Euro et un taux de change fixe, avec des Allemands et des Néerlandais qui adorent qu’on leur parle de relance par le déficit et l’inflation. Mais ne rêvons pas : l’Afrique regrettera aussi peu la France que la France regrettera l’Afrique.

Cadet n° 82

[1] Le problème n’est pas que la présence d’hommes en armes ait induit en erreur sur la nature festive du regroupement, mais que le matériel made in USA et le mode opératoire qui lui est consubstantiel – on l’a vu à d’innombrables reprises en Afghanistan, mais c’était déjà le cas au Viêt Nam – arbitre en faveur de la destruction d’un mariage lorsqu’il permet de neutraliser quelques djihadistes, et non l’inverse. L’otanisation de nos armées est à ce prix, qu’il faut désormais assumer – ce qui posera un jour la question de l’adhésion de la France à la CPI.