Borodino, épisode VI (Le Cadet 94)

Borodino, épisode VI [1]

En conclusion de chaque défilé sur la Place Rouge, l’orchestre s’avance vers la tribune officielle et les musiciens entonnent a capella un chant de La Grande Guerre Patriotique, dont le refrain se traduit ainsi : « Ces mots sacrés, Moscou est derrière nous, nous rappellent l’époque de Borodino » Diantre ! voilà une victoire française célébrée tous les ans au pied du tombeau de Lénine ? Sauf que pour les Russes, cette bataille fut certes une défaite tactique mais une victoire stratégique car, venant après les très durs combats de Smolensk, les Français entrèrent dans Moscou épuisés, sans vivres et sans fourrage. On sait la suite.

Les Russes en fêtent ces jours-ci le 210ème anniversaire et leur armée ne compte plus le nombre de chars détruits et les pertes humaines dans le Donbass. Mais leurs banques croulent sous les liquidités et, si leur industrie est en panne du fait des sanctions et ses perspectives totalement bouchées, ils auront cet hiver de quoi se chauffer, s’éclairer, et leurs magasins d’alimentation seront garnis y compris de porc chinois. Nous ne pouvons en dire autant. Les effets en cascade (les mauvais esprits diront : de ruissellement) de décisions inconséquentes prises sans débat et sans concertation, sur des considérations prétendument historiques où les fantasmes d’empire russe et de panslavisme ont volé au secours du sempiternel joker de Munich (« Il est des idées d’une telle absurdité que seuls les intellectuels peuvent y croire », disait George Orwell) n’ont servi à des anecdotiers de Franprix qu’à se monter le bourrichon sur les plateaux TV pour tenter de faire oublier que ce n’est pas l’invasion qui nous met en danger, c’est notre surréaction qui nous revient dans la gueule.

Mais nous devons bien « ça » à l’Ukraine ! a dit le président de la République, sans qu’on comprenne ce que cette diplomatie du « ça » recouvre. Et rien ne dit que la Russie ne parvienne à négocier ce glacis stratégique, cette zone tampon de maîtrise de l’escalade et d’arbitrage entre ses armées et celles de l’Otan, qu’elle réclamait en décembre dernier et que n’importe qui de censé peut tracer sur une carte dans son agenda.

Comme tous les dix ans, Normandie-Niémen a repeint un de ses Rafale pour célébrer la création, en 1942, de l’escadrille, avec une livrée blanche tachetée de motifs épars comme on en trouvait sur les housses de couette du catalogue de la Redoute à Roubaix. Mais pas une seule étoile rouge. Maurice de Seynes, qui se sacrifia pour tenter de sauver la vie de son mécanicien Vladimir Belozub, apprécie sûrement, du haut du paradis des héros, que l’Armée de l’Air se prête à ce genre de mesquinerie. Or s’il est un « ça », c’est à eux que nous le devons.

[1] Voir : n° 88, « Le retour de Folamour », février 2022 ; n° 89, « Leur joueur de poker et nos joueurs de billes », mars 2022 ; n° 90, « Touché Coulé », avril 2022 ; n° 91, « Une connerie », mai 2022 ; n° 92, « La brigue des egos (sotie européenne) », juin 2022.

Le Cadet n° 94

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