Bilan hebdomadaire n° 28 du 11 septembre 2022 (guerre d’Ukraine)

Encore une semaine folle qui permet d’éclairer beaucoup d’obscurités, de confirmer de nombreuses estimations, même s’il reste encore maintes incertitudes. D’un mot : les Russes en ont rêvé, les Ukrainiens l’ont fait.

Passons peu de temps à décrire ce qui s’est passé sur le terrain puisque finalement, les choses sont assez simples : les efforts russes entre Bakhmout et Donetsk n’ont rien donné (peut-être la prise complète de Kodema, peu significative).

Vers Kherson, les UKR ont confirmé leurs positions : consolidation de la poche de Sukhy Stavok au centre, légère progression au N, stabilisation au sud et poursuite des frappes dans la profondeur. Malgré tout, les troupes russes tiennent le secteur.

La surprise est venue d’ailleurs : à partir de mardi, l’armée UKR a attaqué dans la région de Balaklia, entre Izioum et Kharkov. Dès mercredi, la percée est faite et au lieu d’assiéger Balaklia, les forces UKR poursuivent leur avancée plein Est. Elles foncent vers Shevchkove puis vers Koupiansk, sur la rivière Oskil. La brusquerie de l’avancée force les Russes à lâcher le terrain. Ils se replient en désordre de Balaklia en abandonnant matériels et munitions derrière eux, puis lâchent Koupiansk. Izioum est clairement menacée par le nord, l’ouest et bien sûr le sud. Là aussi, les Russes retraitent malgré des conditions géographiques peu favorables (deux routes et une ligne de chemin de fer).

Les Ukrainiens poussent alors vers le Nord de Koupiansk, entre les rivières Oskil et Donets. Samedi, les Russes ordonnent le repli de toutes leurs positions au N de Kharkov et à l’ouest de l’Oskil. L’Ukraine a repris plusieurs milliers de km² aux Russes. Dès jeudi, des unités UKR franchissent la Donets face à Slaviansk : Lyman, qui avait été prise de haute lutte par les RU à la fin du printemps, serait reprise. Beaucoup de rumeurs circulent par ailleurs, sans forcément d’intérêt. Fin de la description succincte des événements.

Appréciation militaire : Depuis plusieurs semaines nous signalions l’épuisement russe. Ils semblaient au bout de leur effort et leur stratégie de pression généralisée sur tout le front Est ne payait pas. Simultanément, nous constations la résistance UKR même si nous doutions de la possibilité d’une reprise rapide de la poche de Kherson. Aussi les déclarations régulières depuis deux mois de la priorité UKR donnée à ce secteur nous laissaient dubitatifs. La lancée de cette offensive la semaine dernière ne levait que très partiellement nos doutes. Malgré tout, nous signalions plusieurs facteurs : prise de l’initiative par les UKR, point culminant RU, entrée dans une cinquième phase de la guerre. Ils sont confirmés.

En revanche, le plan stratégique s’éclaircit brusquement. Décrivons-le. En attirant l’attention sur la poche de Kherson, les UKR ont forcé les RU à y investir un certain nombre de troupes. Les commentateurs expliquaient avec conviction la semaine dernière qu’il s’agissait de les fixer sur place puis de les réduire méthodiquement grâce aux bombardements et aux faibles renforts logistiques. Admettons que cette explication reste en partie valide. Mais là n’est pas le principal. En attirant les RU à Kherson, il s’agissait d’affaiblir leur dispositif ailleurs.

Finalement, trois zones étaient possibles : Nord de Kharkov (mais avec des gains potentiels limités) ce qui explique que régulièrement, les UKR ont lancé des escarmouches dans cette zone pour maintenir un dispositif RU ; Secteur S de Zaporija, mais les RU ont fait attention à maintenir là encore assez de troupes car la zone fait la liaison entre Donbass, Crimée et Kherson ; enfin, zone d’Izioum. A un moment (début juillet ?), les UKR ont testé le dispositif à l’E d’Izioum. Ils ont ensuite régulièrement poussé la ligne au S d’Izioum, face à Sloviansk, une fois qu’ils ont compris que les RU ne pourraient pas avancer plus. Et peu à peu, la FOB d’Izioum s’est dégarnie.

A partir de juillet, les RU, on l’a vu, ont changé leur zone d’effort. Ils poussaient du Nord-Est pour prendre Severodonetsk. Celle-ci prise, ils sont passés à autre chose : poursuite de la poussée vers Bakhmout et poussée pour dégager Donetsk. Ce faisant, Izioum qui avait été un de leur point fort a été peu à peu délaissé. Ce qu’ont vu les UKR. Dès lors, il s’agissait de frapper le dispositif russe aux deux extrémités du croissant qu’il forme autour de la partie orientale de l’Ukraine. Les UKR ont d’abord frappé au Sud avant d’entrer dans le point faible et dégarni du flanc E d’Izioum. Celui-ci n’était gardé que par une ligne de territoriaux de la République séparatiste de Lugansk. Une zone oubliée mais fragile. Cela explique la rapidité de la conquête UKR. Depuis le début du conflit, nous évoquons la possibilité d’écroulement localisé de l’une ou de l’autre partie. C’est ce à quoi nous venons d’assister cette semaine. Cette éclatante victoire UKR constitue un évident revers russe, qui rejoint les nombreuses débandades que ce pays a connu dans son histoire.

Analysons maintenant les raisons de la victoire de l’un et de la défaite de l’autre. Côté UKR, il y a évidemment un moral qui tient et qui constitue une motivation permettant de traverser les épreuves. Ceci explique la capacité à tenir, dans les circonstances les plus dures. Notons également une profondeur d’infanterie qui permet de tenir les fronts, malgré l’artillerie et de toujours aligner des troupes fraiches face aux assauts russes. Ainsi s’explique la tenue de la ligne Siversk-Bakhmout, qui était peu prévisible au départ. Beaucoup vont pointer le matériel occidental. Nous ne le minorons pas mais il ne nous semble pas essentiel, même s’il a évidemment contribué au succès. Je pense en fait que l’aide occidentale décisive se situe ailleurs, dans des aspects invisibles du commun.

Évoquons d’abord la formation : chacun a vu quelques images des unités UKR formées en GB. Je constate que cette semaine, les unités engagées avaient de meilleurs réflexes de soldat que bien des unités observées depuis le début du conflit. Mentionnons bien sûr le renseignement et l’action cyber (même si celle-ci joue un rôle mineur dans le conflit). Qu’on me comprenne bien : par appui-rens (américain, disons les choses clairement), il ne s’agit pas seulement des moyens techniques (IMINT, SIGINT, ELINT, CYBINT, …) mais surtout de l’armada d’analystes qui passent leurs journées avec de l’IA, à interpréter ce qui est récolté pour en faire des synthèses exploitables, qui comptent les chars, véhicules, hommes sur telle zone tel jour par rapport à tel jour. Grâce à cela, on est capable d’estimer assez précisément le rapport de force localisé. Grâce à cela, on arrive à l’essentiel à mon avis, la planification.

Disons-le tout net : cette manœuvre envisageant deux actions opératives de grand niveau à 1000 km d’intervalle, très peu d’armées en sont capables. Ce n’est pas faire injure aux UKR que d’estimer qu’ils n’ont pas fait ça tout seuls et qu’ils ont bénéficié de l‘aide planificatrice d’un grand frère bien disposé. Ça a marché. Cette addition de facteurs a permis la victoire cette semaine. Observons que maintenant, les Russes vont probablement se rétablir de l’autre côté de l’Oskil à l’E et de leur frontière au N. Que les UKR vont probablement stabiliser et digérer.

3Côté russe, maintenant, on ne peut qu’être frappé de la somme des faiblesses accumulées. Bien sûr, il n’y a aucun piège dans cette déconfiture. Ils se sont fait avoir. De même, ce ne sont pas les manœuvres Rostov qui peuvent servir d’alibi sérieux. Le mal est plus profond.

Je ne sais par quoi commencer. L’aviation, déjà. Comment ne pas avoir, à l’instar de ce que font les Américains, abattu toute l’aviation UKR et annihilé tous les systèmes Sol-air sérieux ? incompréhensible, alors que l’AA Ru reste en assez solide condition  au bout de six mois de guerre. Elle n’a pas été engagée sérieusement, preuve d’une déficience à organiser du combat interarmées (sans même parler de multi-mission multi-champ). Par ailleurs, le renseignement a encore une fois magistralement échoué. Il avait déjà mal évalué au début du conflit la capacité de résistance UKR, il n’a pas décelé cette fois-ci la préparation de forces UKR vers Balaklia. Ne parlons pas des moyens satellitaires qui semblent aux abonnés absents.

Les limites portent également sur l’infanterie. On peut choisir de vouloir détruire les positions d’en face à coup d’artillerie mais à un moment, il faut aller planter le drapeau sur le champ de ruines qu’on a créé. Les Russes en ont été incapables. Le plus grave n’est pas là, mais dans l’évidente incapacité de commandement, à la fois de contact mais aussi de niveau interarmes voire interarmées. L’armée russe paye là des années d’entraînement Potemkine, où « tout va bien chef » et où l’on ne progresse pas.

Le rude contact avec la réalité va forcer des adaptations vigoureuses mais probablement trop tardives pour pouvoir espérer l’emporter. Pour autant, l’armée russe est experte dans ces défaites énormes auxquelles elle réussi à survivre au prix de sacrifices énormes. 1812 ou 1942 viennent notamment à l’esprit. Mais il s’agissait alors de réagir à l’envahisseur et de sauver le pays. On parlait de guerre, non d’opération militaire spéciale. Cela laisse peu de possibilités à Moscou, ce qui nous conduit aux dimensions politiques du conflit.

Appréciation politique. Pour les UKR, tout a changé. Il y a quinze jours, personne ne croyait vraiment à une victoire UKR sur le terrain. Les débats portaient plutôt, sotto voce, sur la manière de trouver une voie négociée au conflit. Ce dimanche, l’état d’esprit est autre. Désormais, chacun estime que la Russie peut être défaite sur le terrain. Dès lors, tous les efforts (sanctions, privations d’énergie, récession) valent le coût. Et donc, il faut continuer de soutenir l’Ukraine. Pour Kiev, la victoire de cette semaine et aussi une victoire politique.

Pour Moscou en revanche, la situation est tout autre. Il est symptomatique que les troupes russes se soient retirées au N de Kharkov jusqu’à la frontière. De même, on a rappelé la concentration sur les objectifs des deux républiques séparatistes.

Je rappelle régulièrement, dans mes enfilades, que le seul objectif énoncé officiellement par Moscou a été de « libérer » les oblasts de Lugansk et Donetsk. Constatons qu’en se retirant de la majorité des positions tenues de l’oblast de Kharkov, Moscou abandonne des objectifs plus ambitieux et plus cachés. Notons également que S. Lavrov a mentionné cette semaine la notion de négociations, pour dire aussitôt qu’elles étaient impossibles. Figure classique pour entamer sans le dire le mouvement.

Il reste que plusieurs options restent sur la table. Il semble bien que V. Poutine veuille aller jusqu’au bout. Mais où est ce bout ? Une option serait une politique de représailles contre l’Ukraine : elle a déjà commencé puisque plusieurs centrales électriques ont été bombardées et qu’une partie de l’Ukraine est dans le noir (je rappelle ce que je disais à propos de la centrale de Zaporija et de ses enjeux de guerre économique). Il peut entamer des négociations. Il peut poursuivre une guerre longue et espérer que l’automne et l’hiver lui permettront une remise à niveau aussi bien de ses matériels, de ses troupes, de ses stocks, de son commandement. Il peut décider l’escalade enfin, en haussant l’enjeu et décidant qu’il s’agit d’une guerre, ce qui entraînerait une mobilisation générale.

Nul ne le sait. Observons simplement que comme toute guerre, celle-ci est pleine de rebondissements à l’avantage de l’un ou de l’autre. La guerre de position cède soudainement la place à la manœuvre, avant de revenir à l’usure…

Il est en revanche peu probable qu’elle cesse de sitôt. Nous devrions donc nous retrouver dimanche prochain. Bonne semaine.

OK

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