Contrepoint ukrainien à J 100

Voici un contrepoint aventuré tant est intransigeant l’unanimisme sur la guerre en Ukraine. Le désarroi règne face à ce grave accident inattendu de l’histoire moderne de l’Europe, encoche dans une trajectoire établie ou tournant d’une destinée ?

 

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Raisonnons obstinément en stratégiste. Nous sommes sans cesse divertis de cette tâche rationnelle sans laquelle aucune grande stratégie n’est praticable et aucune sécurité stable ne peut se concevoir. Nous nous adonnons sans retenue à la pression des émotions et des passions, au sentiment confortable du bon droit et à l’influence pernicieuse de multiples biais que nous véhiculons sans bien les identifier.

Prenons du recul. Et d’abord un constat simple : oui c’est la Russie qui a agressé l’Ukraine. Oui l’affaire vient de loin. Oui les puissances alliées extra-européennes, Grande Bretagne et États-Unis, ont poussé à cette guerre ; oui les puissances européennes continentales les ont laissé faire. Oui l’absurde attaque russe aurait dû être évitée et pouvait encore l’être fin 2021. Oui l’Ukraine est devenue en 2022 en quelques mois une nation accomplie qui va pouvoir désormais exister par elle-même.

Ceci est entendu, comme le fait que dans le brouillard des combats, des crimes sordides et des destructions massives sont commis qui exigeront procès et réparations.

Alors à J 100, prendre du recul c’est, en schématisant, élucider trois impasses : les Américains ont poussé trop fort ; l’UE a surenchéri sans trop réfléchir ; les Russes ont réagi trop brutalement. Ces trois protagonistes semblent le mesurer aujourd’hui, sans savoir comment sortir de leurs faux pas tragiques qui ont suivi la décision funeste de Moscou de lancer une opération militaire spéciale le 24 février 2022. Seule l’Ukraine, enjeu et acteur décisif de cette guerre, s’en sort à qui on fait miroiter imprudemment la victoire totale. Car elle pourrait se retrouver entravée durablement par une longue guerre d’usure ou un conflit gelé, comme au Kurdistan, en Palestine ou au Kosovo… Cet imbroglio stratégique produit une dangereuse fuite en avant et débouche sur un engrenage qui ne semble maîtrisé par personne. La France a plutôt bien réagi mais sa singularité stratégique gêne les trois acteurs qui ont les clés de la désescalade. Faute d’avoir valorisé à temps sa posture nucléaire militaire et fait preuve de fermeté diplomatique, la France a rallié par la voix de son Cem le consensus général d’une inévitable guerre de haute intensité en Europe. Ligotée par le consensus de Bruxelles, elle ne peut guère espérer jouer un rôle médiateur utile. On va y revenir.

Relevons pour l’histoire que si la France et l’Allemagne avaient réitéré fin 2021 leur pétition de 2009, pas de place aujourd’hui pour l’Ukraine dans l’Otan, que si les États-Unis avaient redonné à l’Ukraine une garantie de sécurité début 2022, l’agression russe en Ukraine aurait sans doute été évitée. Rappelons enfin qu’à Istanboul, sous égide turque, un accord de compromis territorial sur une base proche du statu quo ante 24 février a été trouvé entre envoyés russes et ukrainiens fin mars 2022, pour arrêter les combats. Il attend son heure.

 A J 100, prendre du recul, c’est évaluer le tempo de la campagne ukrainienne de Moscou. On a pu noter quatre phases. Une phase préliminaire de mi-décembre à mi-février 2022 : diversion, intimidation et observation laissant une place à la négociation, (c’est le temps des manœuvres en Biélorussie). Une phase d’assaut de Kiev par air le 24 février qui, mal montée et piégée, fut un fiasco instantané qui a invalidé le plan militaire de changement de régime ukrainien ; mais elle réussit sa progression dans le Sud et l’Est, selon 5 lignes d’attaque simultanée. Une phase de désengagement de Kiev très disputée sur le front biélorusse des forces russes d’occupation harcelées par des forces territoriales ukrainiennes agiles ; d’abord vers Kharkiv puis vers le front du Donbass pour engager le corps de bataille ukrainien embossé face aux républiques dissidentes ; avec des négociations actives sous égide turque à Istanbul fin mars. Une phase de consolidation ; celle des rives de la mer d’Azov désormais russisée après le siège épique de Marioupol qui subit l’épreuve du chaudron puis plus au Nord avec des forces russes régénérées se massant lentement aux limites administratives des républiques dissidentes du Donbass « libérées » pour en éloigner le corps de bataille ukrainien par des actions militaires en pinces et grignotages successifs et établir une nouvelle ligne de front. Partout dans les zones ukrainiennes occupées est entrepris un passage sous administration russe, y compris à Kherson, sur la rive droite du Dniepr. Ainsi peut se résumer le processus territorial de l’agression armée russe à J 100. Dans le reste de l’Ukraine, les attaques russes à distance relèvent de la fixation des forces ou de l’attrition du complexe militaro-industriel ukrainien. Rien n’indique qu’un plan d’invasion générale voire de destruction de l’Ukraine ait été envisagé par Moscou.

Sans aborder les questions de stratégie militaire générale, les lacunes et les capacités, les excès, souvent surprenants, des combattants, réguliers ou non, relevons des indices qui nous renseignent sur les objectifs de cette campagne militaire russe aux contours opérationnels inattendus mais révélateurs de l’idée de manœuvre initiale et de ses développements. Faute d’avoir pu obtenir en 2021 des garanties de sécurité de l’Otan ou la neutralité de l’Ukraine dans ses frontières d’alors, la Russie va prendre de vive force les sûretés stratégiques qu’on lui refuse. Le Kremlin expose le 24 février, que pour compenser l’établissement d’une Ukraine vouée à l’Otan, il doit l’amputer des républiques dissidentes du Donbass sous statut ukrainien pour les intégrer comme la Crimée dans le territoire russe. La ligne de front stabilisée qui se dessine à J 100 va donc établir un nouveau rideau de fer à défaut d’une frontière juridique, que le compromis d’Istanbul a peut-être entériné. La poche de Kherson sur la rive ouest du Dniepr pourrait jouer le rôle d’un poste avancé de contrôle ou d’un gage négociable. En se tenant à cette lecture, on aurait pu augurer une sortie de crise dès qu’un statu quo mutuellement acceptable serait trouvé au sol par le sort des armes.

Mais après la surprise générale des observateurs devant l’impéritie opérationnelle russe (bévues, pertes, exactions) et l’impétuosité manœuvrière ukrainienne (audace, rapidité, sang-froid), on a vu le vent tourner au point que petit à petit s’est imposée l’idée d’une possible victoire militaire ukrainienne sur la Russie. Les enchères ont alors monté à Kiev au prix d’une mobilisation radicale des amis de l’Ukraine et d’une lecture simplifiée de la phase de désengagement russe du front Nord. Les soutiens des pays européens, anciens du Pacte de Varsovie très actifs à Bruxelles excluent tout dialogue avec le Kremlin et de son côté l’exécutif américain veut régler son compte au despote et affaiblir la Russie. Mais après la reddition d’Azovstal et la banalisation du rendez-vous patriotique du 9 mai, le tempo change avec un général russe avisé qui prend son temps pour réduire à grand renfort d’artillerie le corps de bataille ukrainien et le repousser vers l’Ouest. La masse militaire est du côté russe dont la logistique suit désormais. Le temps travaille alors pour Moscou malgré la pression des sanctions dont le nœud coulant reste acceptable pour Moscou et celle d’armes sophistiquées qui arrivent de partout mais qui sont moins décisives en guerre de tranchée. L’Ukraine continue d’appeler au secours mais les protagonistes européens et américains avisés font le point à J 100. Un créneau de négociation pourrait s’ouvrir d’ici la fin juin avec soit un règlement négocié partageant gains et pertes selon le compromis d’Istanboul, soit une longue guerre d’usure privant l’Ukraine du bénéfice de sa vaillance et la vouant au sort du Kurdistan. Ce sera à Kiev et Moscou d’en décider.

Prendre du recul à J 100, c’est revenir sur la trajectoire géostratégique des acteurs qui se confrontent en 2022. On se souvient de la première décennie post-soviétique : réunification allemande, création de l’Union européenne, guerre en Irak, dégel yougoslave, dénucléarisation de l’Ukraine, enjambement de Moscou par Washington pour traiter les richesses d’Asie centrale et commencer à encager la Chine, ouverture de l’Ouest à l’Est, partenariats spécifiques de l’Otan avec Moscou et Kiev, errances de la présidence Eltsine. La deuxième décennie voit émerger le pouvoir fort de V. Poutine qui tend la main à GW Bush après le 11 septembre, réduit les oligarques, soumet la Tchétchénie minée par le terrorisme islamique, établit Gazprom pour gérer la rente énergétique, verrouille la Géorgie en 2008 et dénonce déjà les révolutions de couleur et la poussée continue de l’Otan vers l’Est. La troisième décennie post-soviétique voit l’Ukraine s’adonner à l’Euromaidan avec le coup d’état antirusse de 2014 auquel répond l’annexion par Moscou de la Crimée qui renvoie à la régulation des accords de Minsk garantis par Allemagne et France, et entérinés par l’ONU en 2015. Les relations de Moscou avec Bruxelles deviennent peu coopératives du fait des sanctions représailles infligées par l’UE. Mais d’un autre côté la Russie s’accorde avec l’OPEP, s’active avec les BRICS et intervient en Syrie. En Asie, elle consolide l’OTSC, « l’Otan de l’Asie centrale » et s’associe à l’OCS, la coopération de Shanghai établie par Pékin dès 2001.

A sa prise de fonction début 2021, 21 ans après le Pdt Poutine, le président Joe Biden, ancien Vice-président de B. Obama, est un vieux routier de la guerre froide. Il revient d’emblée sur le gazoduc Nordstream 2 (NS2) que son rival Trump n’a pu empêcher la chancelière Merkel d’achever. Dès juin 2021, il part rencontrer le Pdt Poutine à Genève où Russes et Américains ont l’habitude de gérer en bilatéral leurs régulations stratégiques depuis la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe d’août 1975 et la Charte de Paris pour une nouvelle Europe de novembre 1990. Malgré les rencontres marathons de fortes délégations d’experts, les travaux sont infructueux. Car à la question NS2 se superpose un contentieux ukrainien qui s’est alourdi. Une assistance militaire anglo-américaine massive est fournie à l’Ukraine depuis 8 ans, on l’encourage à la non-application des accords de Minsk et on affiche son soutien à la reprise par la force la Crimée et des républiques dissidentes autoproclamées du Donbass. En expert, J. Biden affronte sûr de lui un Poutine résolu qu’il connait bien.

On a troqué l’affrontement idéologique de la guerre froide pour la compétition économique (NS 2) puis la contestation impériale radicale (émancipation de l’Ukraine).

Un cercle vicieux stratégique s’enclenche le 10 novembre 2021 avec la signature en marge des négociations américano-russes d’un partenariat américano-ukrainien prévoyant le rétablissement militaire de la souveraineté de Kiev sur ses frontières de 1991 préalable à des référendums d’autodétermination ; c’est un défi. Il met aux prises deux impérialismes aux racines différentes sur le sort politique du maillon européen et nœud énergétique qu’ils convoitent tous deux. Il révèle les deux aléas stratégiques européens qui grèvent les relations américano-russes ; l’hyperpuissance relativisée se concentre sur sa rivalité existentielle avec la Chine mais ne peut tolérer un fort partenariat continental entre les puissances allemandes et russes, Mackinder l’a explicité dès 1903 ; pour la grande Russie que veut fédérer Poutine, les 25 millions de russes laissés pour compte par la dissolution de l’URSS sont des obligés à protéger, c’est un devoir existentiel. On retrouve là la dialectique du « trou noir » eurasien de Z. Brezinski énoncé en 1997. Pour les deux protagonistes, mais à fronts renversés, l’émancipation de l’Ukraine combine à la fois les défis de la guerre d’indépendance américaine et les enjeux de la guerre de Sécession (qui fera 85 ans plus tard 600 000 victimes militaires en 4 ans d’une guerre civile impitoyable). Aucune échappatoire.

Là où Washington soutient une guerre de libération, fin de la désoviétisation de l’Eurasie, Moscou voit une ingérence inacceptable dans un vieux contentieux de la famille des Russies qu’elle fédère. Pour les deux aussi, l’enjeu est le contrôle d’une plaque tournante énergétique Est-Ouest et d’un grenier alimentaire vital ouvert sur le Sud. Etats-Unis, Russie, Allemagne, trois clés des conflits européens au XXe siècle.

Ceci posé à J 100, chacun mesure l’ampleur des dégâts causés par cette « guerre à l’ancienne » inattendue qui a éclaté sur le sol européen. On est allé trop loin.

A Washington, on a soutenu (avec Londres) la révolution orange de 2004 et l’Euromaidan de 2014 et on s’en est à peine caché. On a entrainé et restructuré l’armée ukrainienne et on l’a préparée à la reprise du Donbass. En 2021, il s’agissait pour J. Biden autant de faire oublier aux Européens le départ bâclé et non concerté d’Afghanistan que d’affirmer à l’Amérique son leadership en faisant monter les enchères à Moscou. L’objectif principal était domestique, pour reléguer Trump, énergétique aussi pour bloquer la connivence énergétique russo-allemande et préparer l’arrivée du GNL américain en Baltique et enfin politique pour réenrôler via l’Otan les Européens dans la rivalité avec Pékin par l’affaiblissement de Moscou. Au cours de l’été 2021, on a mal évalué au Capitole les risques de cette posture offensive. Et on s’est montré intransigeant sans bien comprendre que l’on poussait ainsi Moscou à la surenchère en exigeant des garanties formelles de sécurité puis à la rupture publique de la mi-décembre. Lors du repli sur Lviv mi-février 2022, on pouvait annoncer l’offensive à venir car on l’avait prévue, entérinée et préparée.

A J 100, après les succès remportés par les forces ukrainiennes, on mène à Washington une belligérance de fait. Avec un modèle historique de prêt-bail (1941) et un soutien financier massif de 40 G$, on affiche l’ambition d’affaiblir assez la Russie pour lui interdire tout recours militaire et on se prépare à la reconstruction (600 G$). L’économie de guerre américaine alimente désormais l’Ukraine. On est passé du nation building ukrainien au regime change russe. Pourtant des voix américaines avisées (Kissinger notamment) jugent sévèrement cet aventurisme stratégique et relève que le reste du monde ne prend pas parti dans cette énième guerre européenne et ne s’engage pas derrière Washington dont la bannière a pâli, notamment en Asie et en Afrique.

A Bruxelles-UE, on a été bien vite à prendre avec fatalisme et sans inventaire le parti de la guerre de haute intensité, à endosser ce cas non-conforme, cette encoche dans la perspective de paix européenne cultivée depuis 30 ans, à prévoir de militariser à outrance une nouvelle ligne de front intra-européenne, à renoncer sans inventaire à la réunification européenne envisagée ATTU, de l’Atlantique à l’Oural. Beaucoup le regrettent sans doute déjà sans savoir encore comment le formuler.

Alors, à J 100 on tergiverse et on se mesure entre clans, les Est et Ouest et Nord et Sud de l’Europe. On sait bien que les intérêts américains sont autant la démocratie et les libertés fondamentales, le soin des peuples qui se libèrent, que le business de l’America first servi par la force dominance de la « nation essentielle », ce côté obscur de l’hégémonie américaine. On sait aussi que l’Europe stratégique n’est en 2022 qu’une simple conjecture et on hésite sur l’émancipation de l’Europe. On devine qu’elle ne sera viable que si l’Europe est capable de se réunifier dans un concert européen « de l’Atlantique à l’Oural » incluant la Russie malgré la face sombre brutale qu’elle a conservée de l’ère soviétique et avant elle, de l’époque tsariste. Certes les Européens de l’Ouest avaient lancé la perspective de la centralité européenne avec l’UEO au début de la décennie 1990 mais trébuché sur l’ex-Yougoslavie. Londres et Washington ont méthodiquement contré cette approche européenne autonome qui ne leur convenait pas et la Russie a été progressivement rejetée vers l’extérieur européen, vers le trou noir eurasien.

Il faut dire qu’en 2022, les Européens de l’Est, pays baltes et d’Europe centrale et orientale hier assujettis au Pacte de Varsovie sont formels sur le côté intrinsèquement pervers de l’establishment russe à qui on ne peut accorder aucune confiance. Et les divers responsables de l’Union européenne, nourris à la négociation, à l’état de droit et au multilatéralisme efficace ont été surpris et indignés par les transgressions et les exactions russes. Ils ont tremblé d’effroi à l’invocation des intérêts existentiels russes qu’a brandie le Kremlin dans une classique rhétorique dissuasive à arrière-plan nucléaire. Ils ont instantanément condamné l’agression russe pour se réfugier sans réfléchir sous la bannière militaire américaine qu’incarne l’Otan. Certains plus pragmatiques ont vu dans cette conjoncture une deuxième chance après le Brexit de faire progresser l’intégration européenne via l’introuvable Europe de la défense. Car l’arsenal des sanctions progressives, arme principale de la boite à outil européenne se révèle peu opératoire faute d’analyse sérieuse, en raison du temps long pour produire des effets et des ricochets pénalisants sur des économies européennes disparates. Restent l’unanimisme politique des positions, le sentiment partagé d’indignation, la réelle solidarité envers le peuple ukrainien et un grand désarroi devant les très lourdes conséquences d’un désordre économique grandissant et face au coût vertigineux d’un réarmement massif et durable que beaucoup de responsables européens espèrent pouvoir éviter jugeant que la situation pourrait se dénouer avant de l’avoir entrepris.

On a aussi trop vite vu dans le nationalisme ukrainien coagulé en quelques mois par l’opération militaire spéciale, -mais honni par ailleurs en Europe centrale (Hongrie, Pologne) -, un bon nationalisme, une posture légitime quand le nationalisme russe est perçu comme dangereux, aveugle et justifiant un affaiblissement par des sanctions, voire un regime change résolu. Ce nationalisme ukrainien qui mérite le respect à Bruxelles, c’est celui du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Une donnée qui transforme le paysage du continent européen. Il faut la prendre en compte soigneusement, car ce nationalisme sourcilleux peut rebondir et proliférer dans toutes les régions composites qui ont connu semblable subordination aux empires, dans les Balkans occidentaux à l’évidence, mais pourquoi pas dans la vieille Europe aux exécutifs fragilisés par des inégalités de développement régional ou des réminiscences culturelles à vif, comme en Irlande, Écosse, Catalogne, Lombardie, Wallonie …

A J 100, cette nouvelle réalité du local-nationalisme exige des Européens d’agir sans délai pour désactiver le contentieux russo-ukrainien et de refuser collectivement la perspective d’un conflit conventionnel de haute intensité en Europe. Elle réclame de préserver la possibilité de la pacification voire de la réunification du continent pour surplomber la rivalité sino-américaine. Il leur faut échapper aux menées radicales de totalitarismes incompatibles conduits par deux anciens acteurs belliqueux de la guerre froide qui ont été trop loin et ne savent plus comment éviter leur confrontation. Si les Européens mal avisés et pacifistes les ont suivis pour exister un peu plus, ils ne se sont pas assez rendu compte des risques que fait courir à la construction européenne l’alignement réflexe sur l’un pour contrer l’autre. En soutenant sans réserve un nationalisme ukrainien héroïque mais manipulateur, en s’alignant sur le parrain américain, en validant une nouvelle ligne de fracture au cœur de l’Europe ATTU, ils ont faussé pour plusieurs décennies la trajectoire européenne.

A Moscou aussi on a agi trop durement et on en a assumé les conséquences, nous n’avons tout simplement pas la possibilité de reculer, c’est bien là la question déclare publiquement le Pdt russe à son conseil stratégique mi-décembre. On choisit l’affrontement en brisant le monopole américain de la transgression armée. On peut penser que la planification opérationnelle de l’opération commence aussitôt. On doute qu’elle soit le fait des seuls militaires, vu les défauts de l’idée de manœuvre, trop classique et visiblement percée par les services américains. Et contrairement à ce que la presse rapporte, il s’agit bien du Donbass qu’on veut protéger par un classique changement à la tête de l’État, comme celui qu’une opération éclair réussira en janvier 2022 en une semaine au Kazakhstan sans coup férir. En Russie, on soutient d’emblée l’opération dès le 24 février à l’annonce d’une résurgence néo-nazie en Ukraine, en mémoire de la grande guerre patriotique de 1942, même si on n’est pas dupe du nouveau tsar autoritaire. On sait que Poutine est tout ce que l’on dit de lui, patriote intransigeant et oligarque en chef impitoyable mais on sait aussi que l’establishment ukrainien n’est pas moins rude et retors que l’establishment russe, car ils sortent de la même matrice politique et se disputent les mêmes intérêts. On le soutient donc sans réserve et on affiche la résilience russe habituelle face aux conséquences des multiples embargos.

A J 100, pourtant la dignité nationale retrouvée par Kiev associée à la modernité dont sont privés désormais les citadins russes sont de puissants facteurs politico-sociaux dont le Kremlin va devoir tenir compte s’il veut continuer à espérer fédérer les peuples de la grande Russie, de la Biélorussie et les frères séparés d’Europe centrale.

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L’intelligence du nouveau monde requiert une Europe pôle de stabilité, recentrée géopolitiquement, au-dessus de la mêlée et hors d’atteinte des rivalités hégémoniques. Aux Européens de le vouloir et d’y pourvoir.

CA2 Jean Dufourcq, 4 juin 2022, www.lettrevigie.com

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