Étude La Vigie n°3 -La France, l’État et la sécurité publique

À la suite de l’attentat de Nice (que La Vigie a évoqué ici et ici) puis de l’assassinat du père Hamel, le débat français estival s’est enflammé, une fois encore, autour de la question de la sécurité. Constatons que les esprits ont très rapidement évolué depuis deux ans. La Vigie a apporté sa pierre à ce débat, au gré d’une douzaine d’articles. Nous avons jugé utile en cette rentrée de les réunir en une Étude stratégique dédiée intitulée “La France, l’État et la sécurité publique“. Elle est ouverte par un préambule qui permet à la fois de rappeler le cadre général de l’action et de dresser les points de conclusion auxquels nous sommes parvenus. Vous aurez ci-dessous le préambule en lecture libre. Pour acquérir l’ensemble de l’étude stratégique, cliquez ici. JDOK

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160828 ES n°3

Préambule

            Les révolutions sont parfois silencieuses.  La France en connait une depuis près de 25 ans mais sans l’avoir bien identifiée et encore moins nommée.

C’est celle de sa défense nationale.

Les limites aujourd’hui atteintes du concept de défense nationale

Le cadre stratégique extérieur devenu brutalement très fluide diffuse en France une inquiétante incertitude, le monde semble se déconstruire. La précarité dans laquelle vit depuis la société française renforce ce sentiment partagé d’insécurité. Depuis plus de cinq ans, les attaques terroristes successives subies sur le sol national donnent l’impression que notre dispositif de défense était contourné. C’est qu’un ennemi extérieur s’est brutalement autodésigné en 2015 et nous assène des coups sanglants et inattendus. Par réflexe séculaire, on y a vu un nouvel avatar de la guerre mais sous la forme cette fois-ci d’un conflit sans guerre généralisée. Le premier désarroi passé, s’en est suivi pour la France un effort progressif de mise en garde sécuritaire auquel elle ne s’était pas bien préparée et qu’elle a abordé avec un dispositif souvent inapproprié et un appareil conceptuel décalé voire obsolète. Cette réalité nouvelle a été d’autant plus mal perçue qu’au sortir de la guerre froide s’annonçaient des temps nouveaux, dans une forme de crise générale de croissance salutaire qui éloignait le spectre d’une guerre qui fut trop présente sur le sol de France au cours des précédents siècles. On respirait enfin et, sans désarmer, on pouvait penser enfin à autre chose, on pouvait laisser la défense s’effacer devant d’autres priorités d’éducation, de justice sociale, de modernisation de la vie publique et d’épanouissement de nouvelles libertés dans la tradition des Lumières.

Le réveil est brutal et si la France qui s’est installée dans l’état d’urgence sécuritaire se retrouve fort dépourvue, c’est qu’elle a négligé de tirer pour sa défense les conséquences des fortes évolutions du monde qui l’entouraient et auxquelles elle n’avait pas manqué de contribuer, souvent imprudemment.

Dérive de la défense nationale depuis le début des années 1990.

À la fin de la guerre froide qui l’avait laissée à l’arrière-plan de l’alliance atlantique, la France avait cru discerner le moment où elle pouvait passer de la défense nationale à la sécurité collective à l’abri de sa dissuasion nucléaire stratégique qui lui garantissait une réassurance ultime, en toute autonomie. Et l’on vit alors se développer son militantisme pour une défense européenne, rêvée comme un système stratégique français vertueux, étendu à ses voisins européens. Ce parti-pris en agaça plus d’un en Europe et ne créa logiquement pas d’émules. En effet, le triangle Paris-Londres-Bonn/Berlin s’est alors montré incapable de s’accorder sur ce projet que Washington n’encourageait guère et que les autres pays européens subordonnaient à leur entente explicite. La crise larvée que connut d’emblée l’Union européenne, alors qu’elle émergeait difficilement à Maastricht d’une fin d’empire soviétique déséquilibrée par le maintien de l’alliance atlantique, suffisait à ruiner progressivement le projet de défense européenne. La France fut la dernière à percevoir puis accepter cette évidence, tant elle avait misé sur son projet d’une Union qui serait une plus grande France. Il a fallu la crise financière massive de 2008 qui suivit comme une boule de neige la faillite de Lehman Brothers pour que les doutes s’installent petit à petit. Et ce fut logiquement dans la foulée qu’intervint la normalisation otanienne de la France dans le cadre atlantique qui consacra son renoncement à une destinée stratégique autonome de l’Europe.

Bientôt se concrétisa ce retrait de l’ambition d’autonomie européenne alors que le centre de gravité de l’UE se déplaçait vers l’Est, l’entrainant dans une confrontation larvée avec la nouvelle Russie, celle qu’incarnait un Vladimir Poutine qui mettait un terme brutal à la décomposition russe des années 1990. Le terrain privilégié de cette tension fut l’Ukraine et la Transcaucasie et les révolutions de couleur furent la méthode choisie à l’Ouest. La Russie déjà très soucieuse du fondamentalisme musulman que soutenaient en Tchétchénie les dynasties wahhabites alliées de l’Occident se sentit dès lors encerclée dans son Sud par une dynamique otano-européenne. Elle réagit fortement, en cristallisant des alliances anciennes en Asie d’abord, au Levant ensuite. Et l’on vit parallèlement resurgir le concept d’Occident qui rassemblait des Européens à la remorque stratégique des Américains, ce qui se pratiqua « sans hésitations ni murmures » en Irak puis en Afghanistan et enfin aujourd’hui en Syrie.

Mais tout cela semblait lointain à une France toujours tentée par le grand jeu stratégique que permettaient sa place au conseil de sécurité et son appareil militaire en régression mais professionnalisé et réagissant efficacement aux ordres du politique, sans grande contrainte ni contrôle parlementaire. Car la transition européenne avait été précédée dix ans auparavant, à la fin des années 1990 par un autre renoncement, l’abandon de l’armée nationale et le choix des armées professionnelles. La suspension consensuelle du service national fut vécue par certains comme la libération d’une astreinte, puis vinrent la contraction des effectifs, des budgets et de l’empreinte militaire sur le sol de France, le retour des opérations expéditionnaires, les OPEX, réplique des temps coloniaux, et enfin le passage de la Gendarmerie au Ministère de l’intérieur. La défense nationale avait muté, silencieusement.

À l’étiage des effectifs et des budgets, la défense nationale fut en fait alors détournée de la « défense du territoire et de la protection de la population » par toute une catégorie de missions et d’activités hétéroclites devenues progressivement prioritaires : la participation militaire française à une certaine forme d’organisation de la planète avec des OPEX libellées soutien à la paix et à la sécurité internationale en Somalie, Libye, Côte d’Ivoire, RCA, Mali, Sahel, pour finir par un engagement politico-militaire en pointe mais hasardeux en Syrie ; la participation d’office à l’aménagement du territoire avec le développement de programmes d’armement à vocation régionale puis la création des bases de défense ; et enfin le soutien exigeant aux exportations d’armement vues comme le relais aventureux d’une croissance en berne. La manœuvre principale, la défense nationale, s’effaçait progressivement devant des manœuvres secondaires, une politique extérieure contingente, des priorités socio-économiques contraignantes, toutes entreprises produisant des effets boomerang souvent pervers en matière de sécurité nationale. On développa des concepts subtils pour justifier ces évolutions pragmatiques, le continuum entre sécurité intérieure et sécurité extérieure et le postulat du retour positif des opérations extérieures en termes de sécurité intérieure ; on engloba la défense nationale dans un concept élargi de sécurité nationale d’un côté et de l’autre les opérations extérieures françaises dans des coalitions avec des partenaires parfois douteux aux forces très spéciales. Mais on laissa aussi les armées avec des moyens vieillissants ou inadaptés, des programmes opérationnels étirés, voire incohérents -comme ce porte-avions Charles De Gaulle si déployé mais resté célibataire par impéritie, et des pans entiers de vulnérabilités technologiques nouvelles sans soins suffisants. On soutint l’industrie hardiment jusqu’à décommissionner des unités flambant neuf pour les vendre au plus offrant, on ouvrit nos tiroirs technologiques et nos chaînes de production à des clients contestables mais on se déconsidéra aussi sur le marché export en reprenant notre parole après signature de garanties étatiques. La défense nationale se voulait d’abord un vecteur politique et stratégique, bien plus géoéconomique que géostratégique, bien plus socio-économique que sécuritaire.

Tout ceci supposait que l’ordre public fut assuré par ailleurs et que les vulnérabilités sociales, sociétales et économiques ne dopent pas nos vulnérabilités sécuritaires. C’est pourtant ce qui advint et qui marqua fortement la fin de la législature précédente avec l’affaire Merah qui sonna les trois coups d’une fragilité intérieure qu’on ne pouvait plus feindre d’ignorer. L’actuelle législature qui s’achève en aura été également profondément marquée au point d’avoir profondément modifié la posture sécuritaire du pays. Le retour aux priorités sécuritaires intérieures d’une défense nationale exagérément extériorisée et complaisamment enrôlée dans des manœuvres subalternes qui en détournaient les fondements est la réalité qu’il faut aujourd’hui affronter. Une vraie mise en garde sécuritaire est rendue aujourd’hui nécessaire par la succession des attaques spectaculaires de ces deux dernières années, Charlie Hebdo, Bataclan et promenade des Anglais à Nice sans oublier d’autres accidents graves.

Où en est-on ? La limite sans doute atteinte de l’actuel concept de Défense nationale.

Pour s’en convaincre, on lira avec attention cette étude stratégique qui récapitule les questions de sécurité publique qu’a abordées La Vigie depuis son lancement fin 2014. Cette chronique révèle au jour le jour la marée montante des préoccupations sécuritaires des Français et la succession des tentatives politiques pour faire face aux attaques terroristes subies par la France depuis plus de 5 ans.

Pas moins de douze analyses ont été publiées sur ce thème depuis deux ans, et parfois de façon redondante, tant l’actualité l’exigeait. Elles révèlent l’inadéquation d’un certain nombre de principes tenus pour acquis par les précédents Livres blancs et dont il va falloir prendre la mesure et tirer les conséquences sans tarder. Au mitan de l’été 2016, cette prise conscience de la précarité sécuritaire de la France est un avertissement à prendre en compte en 2017, car dans ce domaine aussi « rien ne sera plus vraiment comme avant ».

Les principaux enseignements que l’on peut tirer de cette nouvelle réalité de l’insécurité sur le sol de France tiennent en quelques constatations souvent cruelles. Elles portent en elles-mêmes les pistes d’effort à développer pour redonner vie à une défense nationale digne de ces temps difficiles et pour orienter différemment les investissements publics en matière de sécurité.

  • On peut attaquer assez facilement la population française dans ses œuvres vives, là où elle emblématiquement rassemblée dans une forme d’insouciance. Ceux qui l’ont fait de façon sanglante étaient principalement des Français, souvent de fraîche date.
  • Leurs motivations terroristes dérivent de frustrations internes à la société française, stimulées du dehors et justifiés par les engagements extérieurs de la France, récents ou non. Il s’agit de punir la France autant pour ce qu’elle est que pour ce qu’elle fait.
  • Les forces de sécurité intérieure n’ont pas su prévenir ces actes criminels à relent religieux par manque de renseignement préalable, de coordination et de concentration des efforts.
  • Les forces armées ont donc dû être requises en masse pour occuper le terrain, protéger et rassurer la population, immobilisant plus de 10% des effectifs de la force terrestre dans des gardes statiques.
  • Les Français connaissent de moins en moins leurs armées et ceux qui les servent devenus marginaux dans la société, tant par leur nombre réduit (moins de 250.000 sur 66 millions d’habitants) que par les valeurs patriotiques de service et de loyauté dont ils se réclament. Les militaires ont perdu le contact avec une jeunesse qu’ils n’incorporent plus régulièrement même si les forces armées restent le premier employeur de France.
  • La sécurité de la France n’est plus dès lors l’affaire de tous mais celle de forces publiques souvent décriées, mal dotées, peu considérées et à la citoyenneté encadrée.
  • Le peuple français attaqué a fait preuve de résilience et de responsabilité collective.
  • La régression constante du budget de la défense qui convenait à tout l’échiquier politique a dû être interrompue et la baisse des effectifs suspendue pour faire face à des opérations intérieures inattendues, bien au-delà du contrat militaire exigé de soutien à l’ordre public.
  • Mais la structure budgétaire du Ministère de la Défense continue à faire la part belle à des grands programmes d’armement complexes et coûteux liés à l’état du monde à la fin de la guerre froide, qui constituent de fait de véritables tracteurs en matière technologique pour l’industrie française. La souveraineté technologique de la France bien souvent invoquée a servi de prétexte à de lourds investissements à la priorité discutable.
  • La coordination sécuritaire au niveau européen s’est révélée insuffisante et le traitement différencié de la vague d’immigration massive, provoquée autant par la crise syrienne que par la précarité économique et climatique, a divisé les voisins européens et renvoyé chacun des Etats membres de l’UE à ses propres moyens.
  • L’Otan n’a joué aucun rôle dans la réduction de l’insécurité sur le sol national mais a contribué à aggraver la tension européenne, notamment avec la Russie en Ukraine.
  • Le pourcentage recommandé par l’Otan de 2% du PIB pour les affaires de sécurité est une résurgence inappropriée des postures de la guerre froide. Le pourcentage de sa richesse nationale que la France consacre à sa sécurité est sans doute suffisant s’il se concentre sur celle-ci.
  • Une politique de défense nationale n’est moins une affaire de budget et d’effectifs que de mise en garde collective et de réduction de vulnérabilités.
  • La France n’est pas en guerre, sinon en risque de guerre civile, et tous les efforts doivent être faits pour reconstituer un tissu politique produisant de la responsabilité collective nationale et de la solidarité sécuritaire avec nos voisins européens et méditerranéens.
  • Le concept de défense nationale doit donc être réévalué car la réponse à l’insécurité actuelle n’est sans doute pas, pour la première fois dans l’histoire de France, d’abord d’ordre militaire.
  • L’état de précarité généralisée qui s’est installé depuis deux ans demande une stratégie globale qui garantisse la sécurité et donc la pérennité de la France.

Sommaire

  1. Mise en garde nationale                                1er avril 2015        p. 8
  2. Contrecourants                                                 6 mai 2015          p. 10
  3. Militaires à tout faire ?                                  13 mai 2015        p. 12
  4. Défaire Daech                                                    30 sept. 2015      p. 15
  5. La guerre encore et toujours                       11 nov. 2015       p. 18
  6. En garde !                                                            25 nov. 2015       p. 21
  7. Urgence sécuritaire                                        3 février 2016     p. 24
  8. Pour sortir de l’impuissance                       17 février 2016   p. 27
  9. Paravents et remparts : l’État en danger 13 avril 2016       p. 30
  10. La théorie de l’ennemi                                   6 juillet 2016       p. 33
  11. Après Nice                                                           20 juillet 2016     p. 36
  12. Précarité sécuritaire de la France.           3 août 2016         p. 39

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Photo credit: Serge klk via VisualHunt / CC BY-NC-ND

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