Bilan hebdomadaire n° 33 du 16 octobre 2022 (guerre d’Ukraine)

Encore une semaine relativement stable sur le front des opérations. Ce calme apparent peut signifier plusieurs choses.

A Kherson, les Ukrainiens n’ont pas avancé au-delà de la ligne qu’ils avaient atteinte la semaine dernière (reliant Sukhyi Stavok, Sadok, Borozenske et Kachkarivka) malgré des efforts réguliers qui ont été repoussés par les Russes. Le front de Zaporijia à Donetsk et Horlivka n’a pas non plus bougé : quelques escarmouches sans grande signification. Les réparations du pont de Kertch ont débuté : une double voie pour véhicules demeure praticable, on ne sait pas pour les voies ferrées (l’une fonctionnerait-elle ?).

Vers Bakhmout, les Russes ont un peu avancé : Le petit village de Vesela Dolyna qu’ils assiégeaient depuis des semaines serait passé sous leur contrôle. De même, ils auraient poussé quelques reconnaissances à l’ouest de la route 513, de façon à contourner Bakhmout par le sud-ouest. Des combats auraient débuté dans les faubourgs de la ville. En ce dimanche soir, elle reste sous le contrôle de Kiev malgré les rumeurs.

Plus au nord, le secteur entre Soledar, Siversk, Bilohortvka puis au nord de la Donets jusqu’à Torske est resté calme. La pression ukrainienne se manifeste plus au nord-ouest. Ainsi, les Ukrainiens ont terminé de prendre le contrôle de toute la rive orientale de la rivière Oskil, entre Lyman et Koupiansk. Cette longue bande de terrain leur permet désormais d’exercer une pression continue sur le dispositif russe qui s’est rétabli à hauteur de la rivière Zherebets. Ils auront ainsi mis plus de deux semaines à contrôler ce territoire de quatre-vingts sur vingt kilomètres.

Ce délai relativement long, comparé à la prise du secteur d’Izioum, s’explique par plusieurs raisons : tout d’abord, les Russes ont pu être surpris à Izioum, ils ne l’étaient plus à l’est de l’Oskil. Ils ont donc manœuvré, en bloquant notamment les sorties de Koupiansk. De même, le terrain était moins sûr pour les Ukrainiens qui de plus devaient se réorganiser. Ainsi qu’on l’a vu à plusieurs reprises au cours de ce conflit, du côté russe comme ukrainien, une subite avance laisse souvent place à une période plus lente, le temps de se réorganiser. L’ennemi qui a été défait en profite lui aussi pour se reprendre.

Enfin, les Russes ont visiblement décidé d’organiser une ligne d’arrêt entre les rivières Zherebets et Krasna. Ils semblent avoir choisi une position avancée intermédiaire : la rivière Zherebets ne semble pas un obstacle géographique bien gênant mais en fait, ils se placent sur le haut du coteau qui surplombe la Krasna, position plus aisée.

Enfin, la grande affaire de la semaine a été la reprise des bombardements russes dans la profondeur, notamment avec des missiles. Beaucoup y ont vu une stratégie anti-population. Cela reste peu logique.

Les commentateurs russes ont expliqué que ces salves visaient des cibles précises : soit des postes de commandement, soit des stations relais du réseau électrique. Force est de constater que pendant deux ou trois jours, 30 % du réseau électrique ukrainien a été hors d’usage. Il a été rétabli mais les salves de missiles dans la profondeur se sont poursuivies. Il faut donc examiner dans la durée si cette explication se vérifie. Pour ma part, je la juge plausible mais je crois depuis le début du conflit au rôle important de la logistique. Les Ukrainiens ont par exemple habilement mené une campagne contre la logistique militaire russe au cours de l’été, avec les succès que l’on sait. Il ne serait pas étonnant que les Russes fassent de même contre la logistique d’infrastructure ukrainienne.

Appréciation militaire : les deux parties connaissent toutes deux une relative pause opérationnelle ce qui ne signifie pas qu’elles soient inactives. Les Ukrainiens poursuivent leur pression sur les fronts de Kherson et de la Zherebets. Dans ce dernier secteur, ils visent clairement à prendre Zvatove au nord, ce qui expliquent qu’ils ne poussent pas pour l’instant plus au sud, à hauteur de Kreminne comme on l’avait envisagé. Mais malgré leurs succès passés, ils doivent se réarticuler. Nous ne connaissons pas leurs pertes mais il est fort possible qu’elles soient élevées. L’autre possibilité, plus encourageante, serait qu’ils préparent une nouvelle surprise opérative à l’instar de ce qu’ils ont déjà démontré.

Du côté russe, il s’agit d’établir le plus rapidement et solidement possible une ligne de résistance pour tenir le maximum de l’oblast de Lougansk. Les images montrent ainsi des creuse-tranchées en action. Les chaines russes annoncent que la mobilisation partielle se poursuit et que plus de 200.000 soldats ont été enrôlés. Il faut prendre ces chiffres avec circonspection mais ils traduisent en creux la difficulté russe en ce début d’automne : son manque criant d’infanterie. Or, chez les Russes comme chez les Ukrainiens, il faut du temps pour former un soldat. Les Ukrainiens ont subi tout l’été avant de pouvoir lancer leur offensive de fin août. Les Russes subissent depuis un mois et demi mais personne ne croit qu’ils pourront reprendre une offensive sérieuse avant l’hiver. On peut donc dire que pour les Russes, toute semaine gagnée sans trop céder de terrain constitue un micro-succès. Mais ils ont appris à leurs dépens que le temps qui passe est aussi utilisé par les Ukrainiens.

Il reste que d’un point de vue opératif, on peut discerner deux idées de manœuvre, toutes deux dans le Donbass du Nord. En effet, la ligne de front suit globalement une verticale qui remonte d’Horlivka jusqu’à l’est de Koupiansk. Chaque camp cherche à percer pour aller prendre l’autre à revers : les Ukrainiens veulent percer au nord et prendre Zvatove afin d‘aller coiffer Severodonetsk et de reprendre tout le nord de l’oblast de Lougansk jusqu’à la frontière.  Cela leur permettrait de revenir dans ce secteur aux lignes du 24 février. Quant aux Russes, ils veulent prendre Bakhmout pour attaquer sur les arrières du dispositif ukrainien et les forcer à retraiter de leurs positions avancées entre l’Oskil et Lyman.

Voici probablement ce que cachent l’apparente pause opérationnelle que nous observons.

Appréciation politique : La dimension nucléaire de la guerre a été à nouveau mise au grand jour avec l’entretien donné par le président Macron. Il explique qu’il n’utilisera pas l’arme nucléaire à propose de l‘Ukraine ni dans la région : une telle déclaration a beaucoup surpris les spécialistes de la dissuasion nucléaire, car elle sort de l’ambiguïté inhérente à la rhétorique nucléaire. Par ailleurs, le président a utilisé la notion d’intérêts fondamentaux, quand le vocabulaire agréé utilisait jusque-là le concept d’intérêts vitaux. Nous y reviendrons en détail dans le prochain numéro de La Vigie mais cette déclaration, toute controversée qu’elle soit, manifeste la nouvelle dimension du conflit, depuis le 30 septembre.

Par ailleurs, un discret échange de prisonniers entre les deux belligérants a eu lieu cette semaine, signe que des négociations se déroulent en arrière de la scène. Beaucoup de rumeurs ont agité les experts, certains estimant qu’il y a peut-être une fenêtre d’opportunité pour ces discussions. Cela est douteux tant chaque partie a bon espoir de voir les événements tourner en sa faveur.

Enfin, ce dimanche bruisse de multiples rumeurs : appel des gouvernements chinois, kazakh et serbe (entre autres pays proches de la Russie) que leurs ressortissants quittent l’Ukraine ; mais aussi débat sur les modalités d’une possible implication de la Biélorussie dans la guerre, même si beaucoup de commentateurs n’y croient pas et estiment qu’il s’agit juste d’une manœuvre pour fixer des troupes ukrainiennes dans le nord du pays.

A la semaine prochaine.

OK

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