Guerre au Rwanda, L’espoir brisé, 1991-1994 (GCA Delort)

Comment interpréter la guerre civile du Ruanda qui a conduit au génocide que l’on sait ? Un récent rapport a tenté de faire le point. Nous l’avions évoqué en parlant de la confrontation de la mémoire et de l’histoire (voir billet), registre souvent confondu dans les commentaires entendus ces dernières semaines.  Il nous a semblé important de rendre compte du livre d’un acteur de l’époque, le GCA (2S) Delort. Martine Cuttier et Jean Dufourcq signent ce billet, merci à eux. LV

Début mars 2021, les Mémoires du général (2S) Dominique Delort paraissent peu avant la remise, fin mars, du rapport Duclert sur le Rwanda au président de la République. Tous deux éclairent un épisode aussi sensible pour les militaires que précieux pour les sociologues, politologues et historiens des questions militaires. Il s’agit en effet du rapport, en temps de crise, entre pouvoir et armées, celles-ci formant avec la diplomatie l’instrument de conduite par l’exécutif de la politique étrangère.

En 1991, la guerre froide se termine mais elle a été vite remplacée par des crises qui éclatent un peu partout, dans les Balkans, dans le Golfe, en Afrique (Somalie, Zaïre, Tchad, Rwanda et bientôt Algérie et Afrique du Sud), en Asie (Cambodge). Le colonel Delort qui arrive en septembre au centre opérationnel des armées, le COA de l’État-major des armées, inaugure la fonction de « conseiller Afrique » du CEMA. Ce dernier, l’amiral Jacques Lanxade a pris ses fonctions en mai, après trois années passées comme chef d’état-major particulier du président François Mitterrand. Un an auparavant, le discours présidentiel de La Baule a tracé aux Africains un chemin démocratique et subordonné l’aide de la France à une évolution politique exigeante. Le colonel Delort connait bien le continent africain où il a servi plusieurs fois, lors de séjours longs comme de missions ponctuelles. Cette nouvelle fonction de conseiller chamboule les usages des Armées où tout est normé par la hiérarchie. Il en est de même lorsque le CEMA le nomme commandant opérationnel de toutes les forces françaises au Rwanda (p. 183) alors qu’une mission de coopération existe sur place avec des militaires relevant du ministère de la Coopération. Un dispositif symbolique de précaution opérationnelle, Noroît, est installé en octobre 1990 pour pouvoir évacuer nos ressortissants et réassurer la capitale rwandaise, Kigali, qui fait face à la rébellion menaçante du Front patriotique rwandais, le FPR, déclenchée à ses portes ougandaises. Pour maintenir un équilibre suffisant sur le terrain et préserver les chances d’une solution négociée, le CEMA établit l’unité du commandement aux ordres du colonel Delort avec le détachement appelé Chimère qui assure la formation des forces gouvernementales et le renforce peu à peu jusqu’à 800 hommes.

La tâche du colonel Delort à caractère tantôt politique, tantôt militaire dure un peu plus de deux années (fin 1991 à mars 1993). Elle consiste à évaluer en permanence le rapport des forces militaires et politiques en liaison étroite et confiante avec l’ambassadeur. Puis à créer dans un environnement mouvementé, tant à Paris qu’à Kigali, les conditions militaires d’une sortie de crise politique négociée entre gouvernementaux et rebelles. Leurs rencontres se tiennent à Arusha en Tanzanie. L’environnement politique est complexe avec un Ouganda engagé dont le président, Yoweri Museveni, qu’il rencontre à Kampala (p. 165), reconnaît fournir armement et instructeurs aux rebelles, des armes livrées par les Américains et cédées ensuite au FPR (p. 216). Ceux-ci laissent au début les Français gérer la crise au Rwanda. Mais leur politique d’influence dans l’Est africain, malgré un engagement en Somalie quittée après l’humiliation de Mogadiscio en octobre 1993, passe par le soutien direct du président Museveni. Engagés dans le processus d’Arusha mais proches du FPR, les Américains multiplient les échanges diplomatiques à Paris, à Washington et Kampala pour freiner le processus de stabilisation voulu à Paris. Le colonel Delort qui croise l’ambigu Anthony Marley « conseiller militaire du colonel Kagamé » (p. 210) relève leurs réticences sur la Minuar et le désarmement des rebelles (p. 275).

Cette tâche militaire ardue connaît de fortes tensions (p. 93 et 137), des pauses (p. 111 et 189) et 50 jours de manœuvres risquées d’intimidation militaire sur le terrain pour préserver Kigali (p. 246). Elle se conclut par un cessez le feu, un désengagement militaire français rapide (p. 225), des accords politiques (p. 255) et le passage de relais à l’ONU en application des résolutions 846 et 872 (Minuar) (p.275). Fin 1993, on espère à Paris que la stabilisation est en cours, que les protagonistes contiennent leurs extrémistes et que la réconciliation recherchée va s’opérer. Nul ne se doute alors que le pire est imminent et que la France dépêchera des forces pour évacuer les ressortissants étrangers de Kigali (opération Amaryllis) après que l’avion du président rwandais eut été abattu début avril 1994 créant un chaos immédiat au Rwanda et un massacre généralisé. Elle lance ensuite en juin, seule et dans l’indifférence générale (sous résolution ONU 929) l’opération Turquoise, une opération humanitaire de sauvetage de ceux qui peuvent encore l’être des mains des génocidaires qui ont fait plus de 800.000 victimes en quelques mois (p. 293). Cette opération risquée qui mobilise plus de 2.000 hommes fait cesser les massacres ; elle est à l’honneur de la France qui savait bien alors ce qu’il lui en coûterait.

De l’exposé minutieux, quasiment au jour le jour, fait par le colonel Delort des évaluations de situation et des mesures de précaution opérationnelle prises sur le terrain après validation à Paris au COA, ressort comment se sont balisées les voies de la sortie de crise tout en évitant l’engagement direct des forces françaises. Car empêcher un effondrement des forces gouvernementales, les FAR, éviter une prise de Kigali et du pouvoir par la force ne signifiait nullement que les militaires français se substituent aux FAR. On le rappelle au président rwandais, en février 1993 (p. 157). On mesure aussi l’efficacité du processus décisionnel et notamment la place du conseil restreint, véritable centre d’évaluation et de décision, aux mains du président de la République qui y transmet ses instructions au CEMA. Celui-ci s’attache ensuite à mettre en place les moyens militaires nécessaires pour obtenir les effets politiques arrêtés en conseil, un processus qui n’est pas modifié par la cohabitation mise en place avec le gouvernement Balladur en 1993. La chronique du colonel Delort montre également l’importance des briefings quotidiens du COA qui permettent au CEMA d’orienter en temps réel les actions politico-militaires en cours. Mais le colonel ne s’interroge pas sur le bienfondé du soutien politique accordé par le chef de l’État à Juvénal Habyarimana, président d’un Rwanda « hors champ » appartenant à la sphère coloniale belge et que la France ne connait guère. Il rappelle sans cesse dans ses propos que le pouvoir politique définit seul les buts, le niveau de l’intervention militaire et l’état final attendu dans un pays de la région des Grands lacs que les médias couvrent peu alors que l’ex-Yougoslavie fait les titres de l’actualité. Comme le veut l’adage, l’art militaire est un art simple et tout d’exécution.

Cette période de trois années tendues terminées sur une guerre civile et un massacre fut le révélateur des difficultés d’application des prescriptions du discours de La Baule. Elle montra les limites d’une posture politico-militaire de stratégie indirecte et la difficulté insurmontable de l’assistance opérationnelle d’urgence à un pays divisé contre lui-même. Elle laissa la France bien seule face aux postures distantes d’une communauté internationale chahutée par les crises à répétition, face aussi à la difficulté de l’ONU d’y faire face et à l’action plus qu’ambiguë des intervenants américains.

Dès 1998, après une violente campagne de presse contre l’action française au Rwanda, une mission d’information parlementaire sur le Rwanda dirigée par Paul Quilès a éclairé le cadre politique, militaire et juridique de cet engagement complexe. Mais les mémoires précises et circonstanciées du vrai praticien militaire de cette crise arrivent à point et en phase avec le rapport Duclert sur « le génocide des Tutsis » de 1200 pages qui concède que la France n’a pas été complice du génocide, mais, que par son aveuglement, elle en porte une lourde responsabilité. De façon symétrique, le projet de rapport commandé par le président Paul Kagamé au cabinet américain Muse conclut que l’Etat français porte une lourde responsabilité pour avoir rendu possible un génocide prévisible. Aujourd’hui donc en 2021, même si une certaine normalisation des relations entre les deux capitales se profile, les controverses militantes sur l’engagement français au Rwanda entre 1990 et 1994 perdurent mais la repentance n’est pas de mise à Paris.

L’analyse que nous avons faite des « mémoires » du colonel Delort s’est limitée à la question rwandaise vue sous l’angle militaire alors que l’auteur nous livre aussi une vision humaniste de la responsabilité humaine et de l’esprit d’équipe militaire, ainsi qu’une fine approche de stratégiste de la décennie heurtée qui a suivi la fin de la guerre froide. Il répond aussi vivement aux détracteurs qui ont mis en cause l’honneur des armées françaises France au Rwanda et évalue les causes profondes et les auteurs possibles de l’assassinat du 6 avril 1994 qui a déclenché le génocide rwandais. Tout cela aussi qui est passionnant aurait mérité d’être détaillé.

On ne peut manquer pour finir de tenter un délicat parallèle avec 2021 où l’action militaire de la France dans la bande saharo-sahélienne menée sous la bannière très générique de la lutte antiterroriste, la GWOT des Américains, est montrée du doigt. Comme en 1992, la France se sent bien seule dans un environnement de plus en plus hostile et conduit des engagements sensibles qui durent depuis plus de huit ans, sans qu’une stratégie de sortie se dessine, et ce d’autant plus que le pivot tchadien est fragilisé et que la doctrine de La Baule a un pendant exigeant à Bruxelles. On prête à la France bien des arrière-pensées et ses forces qui vont au contact des djihadistes pour les détruire sont vues de plus en plus comme des forces d’occupation dans la région. Si on peut imaginer que le processus de prise de décision politico-militaire n’a guère évolué, si on voit bien qui sont les pouvoirs extérieurs qui cherchent à nous chasser de la région, on est plus en mal pour déterminer les voies de la stabilisation du Sahel. Comme hier le CEMA ajuste les moyens militaires aux effets politiques recherchés par le chef de l’État, conseillé par son état-major particulier et sa cellule diplomatique. Mais comment se détermine en 2021 l’intérêt supérieur de la France au Sahel ? Selon quelle ligne stratégique, quelle grande stratégie de moyen terme ? Qui en est comptable ? Qui en contrôle la pertinence immédiate ? Qui en évalue les conséquences au long cours ? Comme en 1994, ces questions restent posées. On peut s’en inquiéter.

Général Dominique Delort, Guerre au Rwanda, L’espoir brisé, 1991-1994, Perrin/Pierre de Taillac, 2021 (ici)

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