Les inconnues de l’équation géostratégique 2017 (Pr. Khalifa Chater)

Nous sommes heureux d’accueillir cet article important du professeur Khalifa Chater, analyste tunisien réputé. Il est paru la semaine dernière dans l'”Economiste maghrébin”, (n°704, du 25 janvier au 8 février  2017). Merci à lui et à nos confrères de l’EM. Voici une vision maghrébine des évolutions en cours dont nous n’avons habituellement que des perceptions occidentales. JDOK

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Notre analyse de l’équation géopolitique 2017 prend nécessairement compte de l’évolution de la grille des valeurs de la connaissance. Nous appréhendons actuellement le défi de la nouvelle ère médiatique “post-vérité”. Le dictionnaire d’Oxford a choisi comme mot de l’année 2016 l’adjectif « post-truth » – en français, « post-vérité ». Apparue il y a une douzaine d’années, ce concept s’est cependant imposé en 2016 à la faveur de deux scrutins qui ont secoué le monde : le référendum du 23 juin sur le Brexit, qui a décidé de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, puis l’élection présidentielle américaine, dont Donald Trump est sorti vainqueur, le 8 novembre. (…)

Ce qui est nouveau, “ce n’est pas que la vérité soit falsifiée ou contestée, mais qu’elle soit devenue secondaire” (Eugénie Bastié, “«Post-vérité» : les politiques mentent-ils plus qu’avant ?”, Le Figaro, 21 novembre 2016). Peut-on expliquer cette situation par l’émergence et le développement des réseaux sociaux, occultant l’autocritique ? La nouvelle donne met à l’épreuve la crédibilité de l’information. Les faits sont, en effet, la base de l’analyse géopolitique, qui les rapporte et les commente.  Or, dans l’ère “post-vérité”, appelé aussi “post-faits”, la vérité n’est plus toujours la valeur fondatrice.

Les inconnues de la géopolitique internationale : La principale inconnue vient des USA où les discours du  nouveau président annoncent un changement d’envergure de la politique étrangère américaine. “América first“, ce slogan de campagne, fait valoir son programme populiste, sa priorité intérieure et annonce une révision de l’engagement international américain : un assouplissement avec la Russie, une ligne dure avec la Chine et une  critique sévère de l’Union Européenne. L’Amérique essaie de rétablir un partenariat stratégique avec la Russie.  Mais la praxis internationale peut-elle s’accommoder d’une “alliance contre-nature”, transgressant l’état actuel des rapports de forces ? D’autre part, Donald Trump a placé le protectionnisme au cœur de son programme, ce qui risque d’engendrer des tensions commerciales avec le monde en général et avec la Chine en particulier. Le risque d’une guerre commerciale bilatérale est évident. En tout cas, la remise en cause de la politique de la “Chine unique”, le rapprochement avec Taïwan et l’annonce  la militarisation de la mer de Chine méridionale mettent à l’ordre du jour une conjoncture de tensions.

Réservé sur l’Union Européenne, Donald Trump A affirmé : “Cela m’est parfaitement égal, que les Européens soient unis ou non”. Un observateur français évoqua même “l’europhobie de Trump”. Mais il nuance son opinion, en affirmant que son europhobie sera “à l’épreuve des faits” (Frederic Autran, site Libération, 17 janvier 2017).  Donald Trump approuve  le Brexit. Il affirme qu’il est certain que  le Royaume-Uni ne sera pas le seul pays à tourner le dos à Bruxelles. Selon lui, «d’autres pays vont quitter » l’Union européenne, en grande partie à cause de la crise migratoire. «Les peuples, les pays, dit-il, veulent avoir leur propre identité, comme le Royaume-Uni ». Pour Donald Trump, pas de doute à avoir : le Brexit «sera un succès («a great thing»), notamment grâce à un accord commercial entre Washington et Londres. Cela montre qu’il accorde un intérêt prioritaire au Royaume-Uni, adoptant une attitude critique vis-vis d’Angela Merkel et s’abstenant de citer la France  (son interview au quotidien britannique Times et au tabloïd allemand Bild, le 15 janvier 2017).  Il affirme, par ailleurs, que l’Otan est une organisation «obsolète»Quelle est la portée de cette dénonciation de l’alliance atlantique ? Fut-elle une structure de la guerre froide, qui explique sa raison d’être,  elle a sauvegardé et adapté ses objectifs en faveur de la défense du partenariat USA/Europe. L’arrivée au pouvoir du nouveau président américain   mettra-t-il à l’épreuve l’ordre international ? Titre significatif de l’éditorial du journal français Le Monde du 15 décembre 2016 : “l’équipe Trump : attachez vos ceintures”. Mais cette peur des observateurs occidentaux devraient être ramenée à ses justes proportions.

L’aire arabe, la fin de la mise à l’épreuve ? La stratégie du chaos a bouleversé l’aire arabe.  Elle affronta  ce chaos, privée d’un contre-récit mobilisateur et d’un rêve d’avenir. La guerre civile a remis en cause les Etats-nations, en Syrie, au Yémen et en Libye. Alors que les révoltes mises à l’ordre du jour, dans le “printemps arabe”, “cherchaient désespérément un horizon de possibles, la guerre, tout comme la rhétorique  apocalyptique, finit par se substituer à la politique” (Alain Berthe, ”l’islamisation de la radicalité est née de la perte de l’espérance”, le monde, 13 octobre, 2016). La bataille d’Alep a confirmé le retournement de la situation, en Syrie et bien au-delà.  Trois composantes sont en jeu, dans la guerre de  Syrie : internationale, régionale et nationale. Sa résolution nécessiterait donc un accord russo-américain et un compromis irano-saoudien.

La nouvelle donne annoncera-t-elle une sortie de crise, fut-elle progressive, dans la région ? L’actualité a montré un désengagement américain qui s’expliquerait par la conjoncture de transition et une mobilisation diplomatique du Kremlin. Peut-on parler d’un “nouvel ordre poutinien” , selon la thèse de Christophe Ayad (“la disparition des Arabes”, chronique internationale, Le Monde, 30 décembre 2016) ? Attitude similaire de Renaud Girard : “Les Russes se substituent  aux Américains comme grande puissance de référence, dans la région” (“2016, l’année de toutes les surprises”, Le Figaro, 30 décembre 2016). Relativisons ce diagnostic, sur le désengagement américain, qui est vraisemblablement conjoncturel.

Faudrait-il sous-estimer la dynamique interne, expression d’un sentiment national ou arabe ? Le proto-état, établi par Daech, dans certaines régions d’Irak et de Syrie, a été mis en échec. Les nouvelles circonstances favorisent-elles alors la reconstitution d’Etat-nations, admettant la coexistence, le mutuel respect et la coopération ? L’ère post-crises pourrait-elle favoriser la nécessaire réconciliation entre les protagonistes sunnites, chiites, kurdes, chrétiens etc.  ? Fait évident, nul ne sait à quoi ressemblera l’après- guerre.   

Pr. Khalifa Chater

 

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