Bilan hebdomadaire n° 80 du 23 janvier 2024 (guerre d’Ukraine)

La pause opérationnelle qui prévalait depuis quatre semaines semble s’être arrêtée. Les Ukrainiens tiennent toujours Avdivka, ce qui constitue un succès tactique. Les Russes reprennent leur lente poussée.

Source : ici Poulet Volant

Déroulé des opérations militaires

S’il y a toujours des frappes de missiles (des deux côtés), leur rythme s’est affaibli. Malgré tout, les Ukrainiens continuent à frapper aussi (cf. action contre Belgorod et surtout Saint-Pétersbourg).

Front de Kherson. La tête de pont ukrainienne de Krinski s’est légèrement réduite. Certaines sources suggèrent que les Ukrainiens n’y sont plus approvisionnés que par drones. Le maintien par Kiev de ce qui ne peut être considéré comme une tête de pont reste un mystère stratégique.

Front sud : Aucun mouvement notable dans ce secteur.

Front de Donetsk. Au sud de Novomykhailivka, les Russes ont avancé sur une bande assez large. Stabilité à Marinka. A Avdivka, la 47ème brigade ukrainienne tient fermement le nord du dispositif, vers Stepove. En revanche, les Russes ont percé au sud et ont atteint les premières zones habitées de la ville. Toute la place-forte ukrainienne au sud-ouest (au nord de l’aéroport) est menacée et il est probable que les Ukrainiens devront s’en retirer. On devrait donc avoir dans les prochains jours des petits mouvements dans la zone. Par ailleurs, à l’est, les Russes ont avancé dans la zone de Kamianka, Les Ukrainiens tiennent encore quelques positions en avant des étangs.

Front de Bakhmout : Ici aussi, pas de modifications, ni au sud (Klichkivka) ni au nord-ouest (Khromove). En revanche, au nord de Soledar, ils ont pris le village de Vesele qui résistait depuis des mois.

Front de Svatove/Koupiansk. Les Russes sont aux lisières de Bilohirivka. Rien n’a bougé à hauteur de Torske et de la Zerebets. Mais cette semaine les a vu avancer plus au nord de Svatove, avec une percée à hauteur de Krokhmalne puis une avancée le long de la H 26 pour menacer Kotliarivka (au sud de Yahidne). C’est toute la route qui mène à Koupiansk qui est désormais directement menacée.

Analyse militaire

L’observateur s’interrogeait sur la pause observée : fatigue ? déception pour la non-atteinte d’objectifs ? panne logistique ? tensions d’état-major ? raisons politiques ? Comme depuis le début, il est extrêmement difficile d’interpréter les décisions russes, toujours mystérieuses pour des regards occidentaux. Une hypothèse serait que les Russes ont fait une « pause » pour le Noël orthodoxe, de façon à assurer un peu de repos aux guerriers engagés depuis l’été. D’ailleurs, la poursuite des combats à l’automne, au moment de la raspoutitsa, m’avait surpris, tout comme cette « pause » m’a surpris. Gestion du temps et des ressources ? Elle tombe bien au moment d’une campagne électorale russe qui a été lancée en décembre : c’est plausible.

Toujours est-il que ces quatre semaines ont été bienvenues pour les Ukrainiens. Ainsi, les Russes avaient lancé de multiples offensives depuis octobre, notamment à Avidka. Il y a eu des succès mineurs, des progressions marginales, des grignotages mais pas de succès net. Certes, l’Ukraine avait perdu l’initiative, forcée à se réfugier dans une défense ferme. Or cela a fonctionné. Avdivka n’est pas tombée et cela constitue un succès tactique ukrainien. La maladresse initiale des Russes (lançant bille en tête des unités blindées dans un champ de mines, reproduisant l’erreur faite par les Ukrainiens au début de leur contre-offensive) a permis aux Ukrainiens de déplacer ce qu’il fallait de troupes pour résister sur l’ensemble du front. Simultanément, le temps gagné a permis de construire des lignes défensives dans la profondeur. Là encore, la posture opérationnelle est imposée par les Russes. Malgré tout, alors que personne ne voit l’Ukraine trouver les moyens de reprendre l’initiative en 2024, c’est une bonne attitude même si elle suggère l’abandon des territoires pris par la Russie.

Cependant, la reprise d’initiative la plus menaçante n’est pas Avdivka : les Ukrainiens pourraient en effet se replier sur la cokerie et rejouer une longue résistance dans ce combinat, à la manière de ce qui avait été fait dans Azovstal, à Marioupol. Il faut regarder plus haut. Si Siversk demeure un objectif opératif, il semble que ce soit plus au nord que les choses se jouent. Le dispositif ukrainien à l’est de la Zerebets est très tendu mais surtout, l’avancée russe au nord, à hauteur de Krokhmalne, pose la question du dispositif à l’est de la rivière Oskil. Il est possible que ce soit là l’objectif des Russes, afin de faire pression sur Koupiansk par le sud. Petit objectif tactique mais compte-tenu des moyens engagés, il semble juste atteignable.

Constatons enfin un changement de tactique de la part des Russes : si le RAPFEU demeure toujours très à leur avantage (7 à 8 pour 1), ils engagent leurs unités d’infanterie avec plus de précaution et d’économie. Il s’ensuit que l’option d’attrition, souvent énoncée par les Ukrainiens, ne joue plus. La pression des Russes n’entraîne plus de « pertes massives » de leur côté.

Analyse politique

En Russie, la campagne électorale suit son cours. Tout est fait pour que la guerre d’Ukraine ne soit pas un sujet. C’est pourquoi je reste dubitatif à l’idée d’une « grande offensive russe » déclenchée d’ici mars. Certains l’annoncent bruyamment, elle me paraît peu probable à court terme (à supposer que l’appareil militaire russe en soit capable, ce qui reste discutable). De même, je ne crois pas qu’il y ait de pression politique pour obtenir des résultats militaires. S’ils arrivent, tant mieux. Aussi faut-il se méfier de ceux qui diront que « la non-progression de l’armée russe » au cours des deux mois à venir est un échec de Moscou. Ça le serait si c’était un objectif de court terme mais je ne le crois pas. Conserver l’initiative en maintenant la pression et en gardant la prudence suffit dans l’immédiat.

C’est une bonne nouvelle militaire pour les Ukrainiens. Les difficultés politiques intérieures se poursuivent, ce qui est normal en temps de guerre quand on fait face à des blocages militaires. Zelesnky est allé à Davos et l’on sent que les Européens se saisissent du sujet. Beaucoup de commentateurs battent les tambours de guerre pour espérer mobiliser l’opinion. Ils ont compris que les Américains ne pourraient en faire plus et que l’année 2024 serait de toute façon compliquée pour l’Ukraine. L’hypothèque Trump hante désormais les esprits. Si l’opinion publique européenne reste favorable à Kiev, il n’est pas dit qu’elle soit prête aux sacrifices qu’on lui demande.

Le président Macron a fait des annonces (dont de SCALP et de bombes, promesse d’un partenariat de long terme). Notons une offensive informationnelle contre la France qui existe depuis des mois et qui devrait s’aggraver au moins jusqu’aux Jeux Olympiques.

Pendant ce temps, aucun signe de négociation… Les deux pays gardent des canaux ouverts (au moins pour les questions de prisonniers) mais cela ne va pas plus loin, semble-t-il.

OK

3 thoughts on “Bilan hebdomadaire n° 80 du 23 janvier 2024 (guerre d’Ukraine)

  1. Dire que le fait qu’Avdiivka ne soit pas tombé constitue un succès tactique est un euphémisme rigolo ou partisan (c’est selon) un peu étrange. On est là dans le psychologique, il me semble.

    Parler de frappes de missiles « des deux côtés » n’a pas de sens non plus. Les Russes continuent à frapper en profondeur régulièrement avec des dizaines de missiles, détruisant aéroports (les Scalps français auront du mal à être lancés), et usines ou stockages d’armement sur tout le territoire ukrainien tout en mettant à mal une défense antiaérienne qui s’épuise.

    Les quelques frappes désespérées des ukrainiens en retour s’apparentent, elles, à du terrorisme. Les bombardements de Belgorod ou du marché de Donetsk (une vingtaine de civils massacré, ce qui a beaucoup ému en Russie) n’ayant aucun intérêt militaire et les passionaria ukrainiennes qui sur LCI expliquent qu’il s’agit de « sensibiliser » les populations civiles de l’agresseur finissent de déshonorer leur cause.
    Les missiles ukrainiens, ce sont surtout quelques incendies sans conséquences, et surtout la preuve d’une capacité certaine des Russes à abattre une grande partie des missiles de croisière franco-britanniques. Les vantardises ukrainiennes concernant la destruction de Kinjal n’ont bien sûr, en retour, aucun sens.

    On rappellera que du fait des drones d’observation et d’attaque, qui ont révolutionné la guerre de haute intensité, les grandes concentrations de blindés à des fins offensives sont rendues impossibles, et cela des deux côtés. Entériné pourtant depuis le début, ce principe fut violé (et au combien) par les Ukrainiens cet été et ponctuellement par les Russes à quelques occasions dont une récente, personne n’est parfait.
    On assiste donc à l’étreinte de deux judokas, l’un plus grand et plus fort, en train d’étouffer l’autre en minimisant les douleurs de coups de pieds mal(bien) placés de son adversaire.

  2. « Si l’opinion publique européenne reste favorable à Kiev, il n’est pas dit qu’elle soit prête aux sacrifices qu’on lui demande. » Il est vrai que l’une des revendications, des agriculteurs européens, est de stopper les importations agricoles ukrainiennes aux motifs que les produits ukrainiens ne respectent pas les normes européennes… Fin mars 2022, j’avais écrit qu’il était impératif que l’Ukraine négocie avec les Russes car l’aide occidentale n’était pas obligatoirement pérenne et ne ferait que prolonger, inutilement, le calvaire ukrainien.

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