Bilan hebdomadaire n° 69 du 16 juillet 2023 (guerre d’Ukraine)

La semaine n’a pas été très bonne pour les Ukrainiens, notamment à Vilnius. Seule bonne nouvelle pour eux : la purge du haut commandement russe.

Source : https://twitter.com/Pouletvolant3/status/1680505326481580032

Déroulé des opérations

Pas de changement sur les rives du Dniepr, y compris entre Kamianske et Lobove. Situation équilibrée au sud d’Orikhiv. A Grand Novosilka, légère poussée ukrainienne mais Saromaiorske reste encore russe. Toutefois, combats aux lisières du village qui pourrait tomber la semaine prochaine.

Poussée russe sans progrès à l’est de Donetsk. Au sud de Bakhmout, Klichkivka toujours russe avec des informations contradictoires (combats aux lisières du village ou contrattaque russe qui aurait repoussé un peu les Ukrainiens ? la zone reste très disputée).

Dans le secteur de Kreminna, les Russes seraient parvenus aux lisières de Torske. Plus au nord, les Russes auraient un effort significatif vers Kuzemivka. De même, reprise de la poussée vers Lyman Perchi (nord de Koupiansk).

Analyse militaire

Si j’en crois les cartes de Poulet volant (ici : https://twitter.com/Pouletvolant3/status/1680505326481580032), les Russes auraient reprise dans le Donbass près de 80 km², soit un carré de 9 km sur 9 km : autant dire rien. Mais cela permet de relativiser tout ce que l’on a observé depuis un mois et demi et les micro progrès ukrainiens. Ces ajustements marginaux, en faveur des Ukrainiens ou des Russes ne contredisent pas une tendance structurelle : celle de la stabilisation du front.

Observons que les Ukrainiens font encore effort en deux endroits : Grand Novosilka et Bakhmout sud. Quant aux Russes, ils ont relancé une pression sur le Donbass, particulièrement au nord. Cependant, cela paraît également à relativiser tant cet effort semble décousu et non coordonné, comme s’il s’agissait d’une succession d’initiatives tactiques. Nous verrons la semaine prochaine si cette reprise d’activité est le signe d’un plan d’ensemble ou l’écume des combats.

Je lis par ailleurs beaucoup d’articles s’interrogeant sur l’artillerie et signalant la notion de RAPFEU : tant mieux. Il est évidement à l’avantage des Russes même si le ratio reste indéterminé : les plus optimistes parlent d’un rapport de 1 sur 2, les pessimistes d’un ratio de 1 sur 4. Cela concerne aussi bien les tubes que les obus. On peut certes estimer que la précision d’une partie de l’artillerie ukrainienne permet plus de précision et plus de profondeur, ce qui tendrait à diminuer le rapport. Malgré cela, on entend des rapports de pertes de 1,1 à 1,2 en faveur des Ukrainiens : ce rythme ne permet évidemment pas d’inverser rapidement le RAPFEU.

Dans une guerre d’usure comme celle à laquelle nous assistons, deux facteurs sont essentiels : le temps et la logistique. Or, ils ne jouent pas en faveur des Ukrainiens. Plusieurs retours du terrain suggèrent d’ailleurs un rationnement des obus ukrainiens. Si l’on entend également quelques diminutions du côté russe, le bilan ne laisse pas d’inquiéter. Certes, les Ukrainiens conservent encore plusieurs brigades en réserve (15 ? 20 ? 25 ? là encore, chiffre inconnu). Mais elles ne seront jetées dans la bataille qu’avec l’assurance d’un succès rapide. Il ne semble pas se profiler.

En effet, beaucoup parient sur la stratégie du casse-brique, exposée par Macette (https://twitter.com/escortert) à l’occasion de ses points de situation quotidiens. Il fait référence à l’ancien jeu vidéo simplissime où l’on doit envoyer une balle casser le mur de briques qui lui fait face. L’image est séduisante mais entraîne un biais : en effet, elle suppose que le mur de brique reste inerte. Je sais bien que les Russes ne sont pas très bons militairement. Malgré tout, en 2023, ils ont été globalement moins mauvais que l’année dernière. Ils ont tenu le choc de l’offensive lancée en juin. Il faut ici rappeler que la guerre est un duel (je vais faire mon pédant et citer Clausewitz) et que « chacun fait la loi de l’autre ». Autrement dire, même l’adversaire le plus stupide du monde rétroagira à vos actions. Il n’y a pas de mur de briques. Ou alors, il faut imaginer qu’il y en a deux et que chaque mur envoie des balles contre l’autre. Dans ce jeu, les Russes peuvent envoyer plus de balles contre le mur ukrainien. Aussi, même si les balles ukrainiennes sont meilleures (plus destructrices), il n’est pas du tout sûr que cette stratégie d’attrition obtienne les effets voulus.

En revanche, les Ukrainiens peuvent se réjouir de ce qui semble être une purge du haut commandement russe. Le général Sourovokhine aurait disparu depuis trois semaines (se méfier toutefois, on n’a pas vu à plusieurs reprises Gerasimov ou Schoïgou d’un côté, ni Zaloujny ou Boudanov de l’autre : les rumeurs de leurs disparitions courraient assidûment). En revanche, deux destitutions semblent confirmées : celle du général Popov qui commandait la 58e armée, celle du général Seliverstov qui commandait la 106e division aéroportée. J’ai lu beaucoup de commentaires, très affirmatifs, de la part d’analystes dont je ne savais pas la connaissance du monde russe si raffinée. Je n’ai pas ces assurances. J’en reste à formuler des hypothèses sans pouvoir les classer.

  • A la suite de l’affaire Wagner, le pouvoir russe (le lecteur observera l’imprécision voulue de l’expression) se débarrasse de tous les soutiens de Prigojine dans l’armée, dans une sorte de purge idéologique.
  • Tous ces généraux avaient la réputation d’être « bons » (du moins à nos yeux d’Occidentaux : là aussi, méfions-nous de notre regard) et exprimaient leurs critiques sur la façon dont la guerre était conduite (visant implicitement Gerassimov) : pour assurer l’unité du commandement (silence dans les rangs), on s’en débarrasse.
  • Nous surinterprétons des mouvements naturels et des absences qui ne sont que passagères. Version complotiste : les Russes nous montent une intoxication.
  • Plus compliqué encore (idée proposée par un de mes correspondants) : Poutine fait le ménage en dessous pour préparer le départ de Gerassimov dont il voudrait se débarrasser.

Si donc il me semble impossible de discerner les raisons de ces mouvements, sinon une recherche générale de « loyauté » (quoi que ce mot signifie dans l’optique du Kremlin), force est de constater que des généraux qui avaient fait leurs preuves sont écartés. En soi, c’est une bonne nouvelle pour Kiev. Certes, une nouvelle génération de chefs, aguerris et au fait du terrain peut les remplacer. Mais cela prendra du temps et on peut aussi bien imaginer que les remplaçants seront obséquieux avec encore moins d’initiative.

Analyse politique

Pour les Ukrainiens, le sommet de Vilnius (11 et 12 juillet) a été très décevant. Si un club des F16 s’est constitué, il n’aura pas d’impact sur les opérations avant l’an prochain. Si l’Allemagne ou la France ont annoncé l’envoi de quelques matériels, cela ne devrait pas changer grand-chose (la France ne pourra envoyer que quelques dizaines de SCALP, pas plus). On attendait des garanties de sécurité solides et significatives : c’est du moins ce que j’avais compris des débats qui se déroulaient depuis deux ou trois mois. Il n’en est rien (du moins officiellement).

Le texte de la déclaration est lénifiant : « Nous serons en mesure d’adresser à l’Ukraine une invitation à rejoindre l’Alliance lorsque les Alliés l’auront décidé et que les conditions seront réunies ». Une telle tautologie diplomatique illustre bien l’impasse dans laquelle se trouvait l’Alliance. En effet, les États-Unis avaient annoncé à plusieurs reprises avant le sommet qu’il n’y aurait pas d’adhésion de l’Ukraine à Vilnius. Malgré cela, l’engagement américain depuis un an était tel, soutenant l’Ukraine à bout de bras, qu’on s’attendait à plus.

Que le texte ait été aussi pauvre signifie qu’un désaccord sous-jacent existe. Comme je l’ai signalé à plusieurs reprises, il existe un vrai débat à Washington dont les Européens n’ont pas vraiment conscience : pour beaucoup d’Américains (dans les deux partis), la priorité est la Chine quand pour les Européens dans leur ensemble, la priorité est la Russie. Il y a donc un décalage qui n’a pas été résolu. C’est d’abord une affaire entre alliés mais le résultat est cette déclaration insignifiante. Au moins les Alliés auraient-ils pu s’accorder sur un message plus fort que la réitération du compromis pris à Bucarest en 2008. Le résultat est très décevant et le président Zelensky a pu, à raison, se montrer très amer. Nous y reviendrons dans la Vigie n° 222 qui paraît mercredi.

Marginalement, l’accord sur l’exportation de céréales à travers la mer Noire reste l’objet de débat. Les Russes ne voulaient pas le reconduire mais la Turquie aurait obtenu qu’il soit prorogé. Les jeux troubles entre ces deux puissances restent très byzantins pour l’observateur.

 

A la semaine prochaine.

OK

One thought on “Bilan hebdomadaire n° 69 du 16 juillet 2023 (guerre d’Ukraine)

  1. La Russie ne reconduit pas l’accord sur les céréales (le 17/72023) et instaure un blocus de fait des rivages ukrainiens de la mer noire, jugés origine d’attaques terroristes (le pont de Crimée est encore une fois attaqué). Ils sont donc maintenant buts de guerre officiels.
    On parlait des « lignes rouges » à franchir ou pas, et le général Trinquand se permettait de mépriser le pauvre Poutine incapable de les faire respecter.
    Nous voilà face à une conquête territoriale digne de celles du XVIIIème siècle sur les Tatars, devenue indispensable à une puissance dont la victoire prochaine va être difficile à gérer en Europe, du point de vue de la communication gouvernementale et médiatique…

    Pour ce qui concerne Macette, son éloge du « maitre » , le colonel Goya, (meilleur spécialiste etc) est un peu forcée. Le colonel, surnommé « Le Goyafi » considère Bakhmut sans intérêt stratégique, annonce l’épuisement prochain des munitions russes depuis un an, et nous a magnifiquement décrit l’offensive ukrainienne vers la mer noire sans mentionner le scénario le plus probable, qui s’est hélas réalisé.

Laisser un commentaire