Bilan hebdomadaire n° 48 du 5 février 2023 (guerre d’Ukraine)

La situation se dégrade pour l’Ukraine qui cède peu à peu dans le Donbass.

Au sud (de Zaporijia à Vouhledar), rien de significatif sinon des duels d’artillerie. Rien non plus dans le Donbass du sud (Donetsk). L’essentiel s’est passé dans le Donbass du centre (Bakhmout) et du Nord (Svatove – Koupiansk).

Au nord de Koupiansk, les Russes ont légèrement grignoté de Lyman Pershi à Dvorichne. Ces localités sont encore sous contrôle ukrainien mais il est clair que les Russes veulent rejoindre la rivière Oskil. Juste au sud-ouest de Svatove, poussée à l’ouest de Novodyane de façon à atteindre visiblement les limites de l’oblast de Lougansk. Ce point est à noter pour l’analyse. Cela nous amène à Kreminna, un des objectifs des Ukrainiens poursuivi depuis des mois. Les Russes auraient avancé depuis Chervonopopivka jusqu’aux limites de l’oblast ; depuis Dibrova complètement sous leur contrôle vers l’ouest jusqu’aux abords de Torske et au sud dans la forêt qui sépare de la rivière Siverski Donets.

Juste au sud, la pression sur Bilohorivka est désormais très forte, le village étant attaqué de trois côtés et les Ukrainiens étant obligés de se replier bientôt (ils l’avaient pris fin septembre). Cela signifie que peu à peu, le saillant de Siversk se réduit. En effet, si Spirne est toujours contrôlée par les Ukrainiens, les Russes attaquent du sud, depuis leur position de Soledar. Ils ont pris cette semaine Sacco&Vanzetti et Mykolaivka et poussent vers le nord : Rozdolivka est déjà menacé ainsi que Vesele.

De Sacco&Vanzetti, les Russes poussent aussi à l’ouest contre Vasioukivka. Au sud de Soledar, à partir de Blahodatne, ils progressent lentement vers le sud : Krasna Hora qui était sous contrôle ukrainine est en train d’être cédée. Or, c’était le nœud routier entre la M03 et la T 513, routes qui commandent les entrées nord de Bakhmout. Les Russes sont ainsi descendus de Pidhorodne et tiennent sous leur feu direct le carrefour : Bakhmout est coupée par le nord.

Bakhmout elle-même est en train de subir des assauts de tous côtés : nord (depuis Pidhorodne), est et sud. Ainsi, les Russes ont progressé au sud des deux côtés de la rivière et combattent désormais dans les zones habitées au nord d’Optyne et du cimetière. A l’est enfin, toute la zone résidentielle est désormais zone de combat dont les Ukrainiens refluent peu à peu. Mais c’est au sud-ouest de Bakhmout que la situation ukrainienne est la plus fragile.

En effet, les Russes contrôlent désormais toutes les hauteurs dominant Klichivka et progressent plein nord vers Bakhmout mais aussi plein nord-ouest vers Ivanivske. Ils sont aux lisières sud du village et tiennent sous leur feu direct la T 504 qui ne peut donc plus approvisionner la ville. Chasiv Yar, à l’ouest, qui commandait Bakhmout, est désormais sous pression, avec de premières reconnaissances russes vers le village de Stupochky, juste à son sud. Le canal marque à peine les zones contrôlées par les uns et les autres.

14/ Appréciation militaire. D’un point de vue tactique, la multiplication des poussées au nord montre l’objectif russe de reprendre bientôt la totalité de l’oblast de Lougansk. Cet objectif ne paraît plus hors de portée. Cela passe par la reprise des zones où les Ukrainiens avaient porté leurs efforts depuis des semaines, que ce soit à Svatove ou Kreminna. Les deux localités sont désormais complètement dégagées. La route P66 ne semble plus menacée. Désormais, ils semblent chercher à reprendre pied sur la rivière Zherebets. En relisant le point de situation n°31 du 2 octobre, je notais qu’ils chercheraient à installer une ligne d’arrêt entre celle-ci et la rivière Krasna (suivie par la route 66). Cette ligne a globalement tenu.

Ils visent probablement de poursuivre jusqu’à Yampil, juste au sud de Torske, ce qui leur permettraient de tenir sous leur feu le pont sur la Donets de la principale route qui approvisionne désormais Siversk. Siversk constitue à l’évidence le prochain objectif, qui explique la poussée au nord de Soledar depuis quatre semaines et la sortie de Kreminna depuis deux.

La prise de Bakhmout paraît lente. Observons que les Russes souhaitent visiblement tourner la ville pour l’encercler, de façon à la prendre avec le minimum de combats et donc de pertes. Ils continuent pourtant de bombarder copieusement la ville et de pousser à l’est. Cette manœuvre a un autre objectif, plus opératif : progresser sur le mouvement de terrain situé entre Bakhmout, Konstantinovka, Kramatorsk et Siversk, de façon à aborder à terme Kramatorsk par le haut. Chassiv Yar sera donc le prochain objectif tactique.

Stratégiquement, beaucoup parlent d’une grande offensive russe. Je suis beaucoup plus prudent. Plus exactement, cela renvoie à l’image des divisions blindées de Patton qui percent et avancent irrémédiablement pour prendre du territoire et forcer l’ennemi à reculer.

Je ne suis pas sûr que cela reflète l’approche russe. J’observe que depuis plusieurs semaines, outre le grignotage que nous avons noté, il y a une sorte de dispersion des attaques, sur l’ensemble du front. Nous verrons comment cela est possible mais observons plutôt que cette apparente dispersion des efforts peut interroger : pourquoi ne pas choisir un endroit et pousser dessus ? Justement parce que c’est extrêmement prévisible. En multipliant les assauts d’un bout à l’autre du front, de façon suffisamment significative, on force l’adversaire à répondre à chacun des points agressés. L’attaque doit être suffisamment sérieuse pour que l’adversaire soit obligé d’y consentir des efforts, d’y amener des réserves : en clair, de se disperser. Cela n’est possible que dans un contexte de rapport de forces et de feu favorable, donc au terme d’une longue campagne d’attrition. Si cette analyse est exacte (je rappelle au lecteur que je n’ai aucune information particulière et que j’analyse ce que je vois au fils des semaines, en « histoire immédiate »), cela expliquerait ce que nous voyons : un lent étiolement des Ukrainiens qui sont obligés de se garder sur tous les points du front et donc de céder peu à peu, là où la pression est trop forte. J’émets aussitôt la contre hypothèse tout aussi possible : celle du sang-froid ukrainien qui conserve des réserves suffisantes pour reprendre l’offensive en un point déterminé par lui, au moment qu’il jugera bon. Les légers retraits observés ces dernières semaines ne seraient à cette aune que de petits sacrifices.

Revenons à l’hypothèse principale : celle d’une pression russe permise par un rapport de forces et de feu favorable. Le rapport de forces tient aux hommes et aux matériels. Rappelons la mobilisation partielle russe décidée fin septembre qui logiquement peut commencer à donner des effets sur le terrain. Contrairement à ce que je lis parfois, les Russes semblent faire attention à leur infanterie et miser surtout sur leur artillerie. C’est ici où le rapport de feu intervient. Cette notion n’est pas enseignée dans les écoles de guerre. Elle m’est utile pour décrire ce que je vois, dans cette guerre industrielle (cf. mon livre où j’explique cela) qui est donc longue et parie sur l’usure. Or, l’usure s’obtient par le feu plus que par le choc. On évoque souvent la Première guerre mondiale.

Mais si vous regardez Verdun, vous observez qu’il y avait une parité d’artillerie entre les deux camps. Or, si je reprends les observations faites la semaine dernière par @pouletvolant3 (dont je ne remercierai jamais assez l’aide qu’il apporte), on s’aperçoit qu’en janvier, il y a eu sur l’ensemble des fronts deux fois plus de frappes d’artillerie russes que d’ukrainiennes. On parle de frappes, non d’obus. Certains objecteront que les canons ukrainiens sont plus précis : vrai pour les Himars (16 exemplaires) et les Caesar (18 exemplaires) mais cela ne suffit pas vraiment à rétablir l’équilibre des feux. Le rapport de feux est à l’avantage des Russes (2 pour 1). Or, « le feu tue ». Luddendorf disait « l’artillerie française, je la hais ». Nul doute que Zaloujny doit penser chaque matin : L’artillerie russe, je la hais. Aujourd’hui, l’artillerie permet à la Russie de prendre un léger avantage. Observons enfin que son objectif n’est peut-être pas d’abord de conquérir des territoires, mais de détruire les forces opposées.

En cela, l’approche se distingue clairement de celle des Ukrainiens dont l’objectif avoué est celui de : a) tenir à tout prix les territoires sous contrôle 2) conquérir les territoires tenus par les Russes pour les bouter hors d’Ukraine. Ceci explique les stratégies observées depuis le début, quels que soient les sacrifices consentis : tenir les villes et zones à tout prix : Marioupol, Severodonetsk, Bakhmout aujourd’hui. C’est politiquement justifié mais c’est sanglant.

Est-ce à dire que les Ukrainiens doivent céder ici ou là de façon à se réorganiser en arrière ? Cette option serait valable si on était assuré d’une part de la solidité de la ligne de repli, d’autre part d’avoir assez de réserves pour relancer l’offensive. On revient à l’incertitude que je mentionnais tout à l’heure. L’hypothèse est possible mais pour l’instant, nous ne la voyons pas sur le terrain.

Analyse politique. Pas grand-chose à dire cette semaine. Le ton médiatique change, le président Zelensky reconnaît lui-même que la situation est difficile sur le terrain. Même le renseignement britannique annonce que Bakhmout est virtuellement encerclée.

L’UE européenne s’est réunit à Kiev. C’est un symbole, mais guère plus. On recommence à entendre des rumeurs de négociations. A mon avis, l’heure n’en est pas encore venue. Notez cependant qu’on a surtout parlé cette semaine d’un ballon météo chinois ayant survolé les États-Unis plus que de la guerre en Ukraine.

A dimanche,

OK

One thought on “Bilan hebdomadaire n° 48 du 5 février 2023 (guerre d’Ukraine)

  1. Si je puis me permettre, et sans en aucune façon croire (en fait pour les mêmes raisons) les rodomontades style Xavier Tytelman sur la supériorité raciale et technologique des Ukrainiens, le fait est que le front évolue lentement et que la supériorité des Russes en bien des domaines ne suffit pas à leur assurer des percées décisives, ou les effondrements adverses qu’on pourrait imaginer…
    L’assaut d’Ugledar par exemple, fut clairement un échec récent des Russes.

    Comme si l’offensive qu’elle soit ukrainienne et écrasée systématiquement par la supériorité en artillerie des Russes avait son pendant: qu’est-ce qui explique la résistance ukrainienne ?

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