Bilan hebdomadaire n° 17 du 26 juin 2022 (guerre d’Ukraine)

A la différente de la semaine dernière, cette semaine a connu une évolution sensible avec un revers ukrainien manifeste dans le Donbass : l’oblast de Lugansk est désormais perdu.

Comme nous le disions la semaine dernière (ici), la possibilité d’un écroulement soudain d’un dispositif était envisagée. Ce qui était prévisible est advenu. En effet, les UKR avaient engagé depuis plusieurs semaines une « défense de l’avant », à la surprise des observateurs dont votre serviteur. Une raison politique (ne rien lâcher) se doublait d’un motif militaire : user les RU le plus possible.

Cependant, le dispositif adopté ne laissait guère de doute : la tenue de la zone industrielle de Severodonetsk (SK) sans possible d’approvisionnement, le maintien de la poche de Zolote et l’endiguement de la pression RU sur les bords de la « fleur de Popasna » semblaient un objectif très ambitieux. Le réalisme opératif commandait d’organiser un repli méthodique sur une ligne en arrière, en ayant le contrôle de la manœuvre, plutôt que de devoir le faire dans l’urgence. Ce réalisme n’a pas été retenu. Le revers était donc probable.

Dès la semaine dernière, nous signalions la possibilité de la prise par les RU de Vrubivka. Le village de Rai-Olexandrivka permettait de fermer la poche en faisant la liaison avec Toshkivka. Les troupes UKR restées dans Zolote et Hirske étaient enfermées. Certaines avaient réussi à s’extraire avant, beaucoup se rendaient aux RU, quelques isolés s’enfuyaient par les champs. Si les 2000 h de départ n’ont pas tous été pris, les UKR ont néanmoins perdu 2 à 3 bataillons dans l’affaire. La fermeture de la poche entraînait la remontée vers le N de la pression RU. Myrna Dolina et les faubourgs de Bila Hora, le village de Vovchoyarivka de l’autre, constituaient des positions pour menacer directement Lyssytchansk (LK) par le sud.

Les chefs UKR se résolvaient logiquement à abandonner les dernières positions dans SK et même à se préparer à céder LK. En effet, la route Bakhmout- LK était désormais totalement sous le feu de l’ennemi et celle du N, menant de LK à Siversk, était également sous le feu RU. Ici aussi, ce repli dans l’urgence force à laisser des pertes et des matériels, aussi bien à SK qu’à LK. Si LK n’est pas encore sous le contrôle RU à l’heure où nous parlons, ce n’est qu’une question de jours.

Le point d’attention se situe désormais à Bakhmouth : les UKR renforcent les positions avec les restes récupérés du saillant, tandis que les RU, avec les unités Wagner, poussent depuis l’O de Popasna vers Soledar – Pokrovske – Klynove. Ici également, des progressions millimétriques laissent entrevoir des écroulements soudains. Au sud de la « fleur de Popasna », l’encerclement du réservoir de Luhans’ke est en passe d’achèvement. Là aussi, l’abandon de cette position aura des conséquences tangibles : D’une part en dégageant Holirvka mais aussi en permettant aux RU de contourner Bakhmouth par le sud.

Sur les autres fronts : Rien de notable à Kharkov. Le front d’Izioum est resté stable ce qui offre un répit à Slaviansk. Au sud, à l’O de Donetsk, les UKR auraient repris 4 villages, pour eux la seule bonne nouvelle de la semaine. Le front de Kherson reste stable malgré les échanges d’artillerie. Les UKR bombardent l’île aux serpents, toujours tenue par les RU.

Appréciation militaire : Les événements de la semaine ne constituent une surprise pour aucun analyste sérieux. Le choix UKR d’il y a trois semaines étonne encore puisqu’il semble bien que ce soit les UKR qui aient le plus perdu dans l’affaire.

Les RU réussissent à progresser lentement, dans un RAPFOR probablement de 1,5 contre 1, grâce à leur artillerie et leur aviation. Cela permet de composer leur infanterie faible mais du même niveau que l’infanterie UKR. Les retranchements UKR, qu’ils soient en ville (on pense ici aux combats urbains de Marioupol ou de SK) ou en campagne ne tiennent pas, surtout si la dissymétrie des artilleries est notable. Rappelons le chiffre cité la semaine dernière d’un rapport de 1 à 10, probablement exagéré. Mais il suffit visiblement d’un rapport de 1 à 3 ou 5 pour l’emporter. Ce n’est peut-être pas brillant ni médiatique mais c’est efficace : les RU ont conquis plusieurs centaines de km² cette semaine. Or, le dispositif UKR est durablement fragilisé dans le N Donbass.

Il faut en effet qu’ils se rétablissent sur une ligne à l’O. La première possibilité relie Bakhmouth à Siversk. Mais elle suit un thalweg et est déjà menacée directement par la pression RU. La deuxième est placée un peu en arrière, sur le coteau. Elle relierait Kostiantynivka à Mykolaivka, juste en avant de Slaviansk. Cette dernière localité devrait subir, dans les jours à venir, l’effort du groupe de manœuvre placé à Izioum et à Lyman. Autant dire que les UKR sont confrontés à des choix difficiles.

Un analyste anglais voyait un point positif dans l’affaire : la réduction de 50 km de front ce qui constituerait un avantage pour les UKR : observons simplement que cette réduction de front opère également au profit des RU qui pourront concentrer encore leurs coups.

Les RU ont quant à eux plusieurs opportunités : ils devront contrôler les zones conquises mais l’exemple de Marioupol suggère que cela ne devrait pas consommer trop d’efforts. Ils peuvent profiter de l’occasion pour organiser des relèves de leurs troupes fatiguées. Ils peuvent également relancer l’action et profiter de la désorganisation du dispositif UKR pour tenter des percées. Cette option serait la plus logique si les RU avaient montré des qualités manœuvrières au cours de ces trois derniers mois. Or, cela n’a pas été leur qualité la plus évidente, pour dire le moins.

Appréciation politique : sans surprise, le succès russe et le revers UKR ont été peu commentés par les responsables politiques. Chacun attend désormais une certaine stabilisation des opérations. Ici, la direction politique du Kremlin a un choix à faire : soit relancer le tempo de la manœuvre pour tenter de conquérir plus de terrain ; soit au contraire laisser une certaine stabilisation. La 2ème option ouvrirait clairement le signal d’une possibilité de négociation. La 1ère suggérerait la volonté de poursuivre le conflit jusqu’à l’obtention de tous les buts de guerre. Elle n’est cependant possible qu’en fonction du potentiel résiduel RU : il nous est inconnu. Aussi faudra-t-il être prudent dans l’interprétation des événements de la semaine à venir.

A dimanche prochain, donc.

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