Point de situation Ukraine, aspects militaire, n°5

Ce billet reprend une enfilade publiée par Olivier Kempf sur Twitter le 3 avril 2025. Il s’agit du cinquième billet hebdomadaire analysant le déroulement des opérations.

La semaine a été importante à maints égards.

Mais d’abord un petit détour théorique. Depuis une bonne vingtaine d’années, nous étions habitués à des conflits « asymétriques ». Cela signifie que l’un des deux belligérants refusait les « règles du jeu » et trouvait d’autres moyens de faire la guerre. Cela a donné les guerres irrégulières (Afghanistan, Moyen-Orient, Sahel). Les armées se sont adaptées et ont donc inclus des modalités nouvelles pour conduire la guerre, en sus des méthodes traditionnelles : ce furent les guerres hybrides ou, plus récemment, les MDO et autres M2MC. On avait donc oublié (un peu) les guerres dites classiques ou conventionnelles. Celles-ci se déroulent en effet sous un plafond nucléaire (qui empêche l’escalade).

Traditionnellement, on distingue dans ce cas les conflits dissymétriques des conflits symétriques. Dans un conflit dissymétrique, les deux adversaires pratiquent la même façon de se guerroyer mais l’un est beaucoup plus fort que l’autre et donc, mécaniquement, il doit gagner. Dans un conflit symétrique, les deux adversaires sont de valeur équivalente et on ne sait pas qui va « gagner ». C’est d’ailleurs dans ces cas là que les deux parties prennent le risque de conduire une guerre. Dans le cas ukrainien, nous avions une puissance nucléaire face à une puissance non nucléaire et le rapport de force, sur le papier, penchait clairement en faveur des Russes. C’est pourquoi les observateurs pensaient initialement à un conflit dissymétrique. Or, le déroulement des combats nous amène à penser que nous faisons face désormais à un conflit symétrique. Ainsi, la semaine dernière, le vice CEMA russe annonçait une deuxième phase des opérations, indiquant que les Russes se retireraient de Kiev. Tout le monde, moi le premier, avaient pris cette déclaration avec prudence. La maskirovska russe n’est pas une légende. Et pourtant….

Les Russes se sont effectivement retirés cette semaine de leurs positions autour de Kiev. Je pensais un moment qu’ils garderaient le contrôle de Tchernihiv, de façon à pouvoir relancer, si nécessaire la pression contre la capitale. Cela permettait de fixer des troupes ukrainiennes en défense de Kiev. Il semble que ce ne soit pas le cas et que les Russes replient effectivement leur dispositif. Cela se fait en relatif bon ordre et constitue pour l’instant la manœuvre militaire la mieux conduite depuis le début. Cependant, ce retrait laisse aussi la place à des poses des mines et des exactions contre les civils qui témoignent de troupes mal commandées (ce qui confirme les observations depuis le début). Nous sommes plus que probablement en présence de crimes de guerre.

Sur le deuxième front, celui du nord est, les choses sont un peu moins claires. Si les UKR ont fait des avancées, notamment en dégageant Soumy et Kharkov, on ne sait pas encore si les RU se désengagent réellement ou s’ils ajustent seulement leur dispositif, de façon à subir moins de pression. Cela reste à déterminer dans la semaine à venir. Cependant, cette réorganisation du front a permis à l’ALAT UKR de réussir un raid hélicoptère très audacieux et dont peu d‘armées au monde sont capables (infiltration en vol tactique avec faible luminosité, à l’intérieur du dispositif ennemi) : c’est remarquable. Je relativiserais ici les conclusions de certains sur la faiblesse de la défense sol-air RU car justement, ce genre de manœuvre parie sur la surprise et la discrétion. Et surtout énormément d’audace…

Ainsi, le font nord est désormais abandonné par les RU et le front Nord-Est est beaucoup moins actif ; Il s’agit clairement d’une victoire UKR. La « bataille de Kiev » leur revient, étant entendu qu’il ne s’agit pas d’une bataille de rencontre comme dans notre imaginaire, mais d’une bataille défensive, d’usure, qui ressemble (toutes proportions gardées) à la bataille de Verdun en 1916.

Sur le front sud, les RU tiennent Kherson qui leur permet d’avoir un pont sur le Dniepr. Je ne les vois pas abandonner ce point fort opératif, d’autant qu’ils ont encore des unités avancées sur la rive droite du fleuve, en mesure de pousser vers l’arrière de Dniepropetrovsk. Cependant, même cette option est aventureuse car les UKR menacent les ravitaillements de cette colonne. Reste donc le front Est, celui du Donbass. Là encore, la lenteur RU démontre à quel point ils ont du mal à progresser. Si la conquête de Marioupol se poursuit, les opposants UKR résistent toujours.

Au nord, les RU ont pris Izioum mais peinent à relancer au sud vers Slaviansk. Pareillement, le saillant de Severodonetsk résiste toujours. Quant à la percée par les forces de la DNR au nord de Donetsk, elle n’a pas permis au RU de concrétiser. Tout ceci indique des forces russes qui sont essoufflées et manquent de masse, ce qui était initialement leur qualité supposée. Ceci explique aussi la « deuxième phase » de « l’opération spéciale ». Il leur faut obtenir des résultats minimaux, en l’occurrence la saisie des deux oblasts de Lougansk et Donetsk. Les RU doivent donc récupérer leurs troupes qui avaient été lancées contre Kiev et qui ont échoué, afin de réintroduire une masse localisée sur le front Est.

Or, ce mouvement logistique prend du temps et laisse surtout aux UKR l’opportunité de mener eux aussi leurs renforcements : soit organisation du terrain dans les lignes arrière du Donbass, soit envoi de renforts venant de la région de Kiev ou du Nord Est. Autrement dit, si les RU veulent modifier localement leur rapport de forces dans le Donbass, ils risquent de constater que les UKR aussi sont en train de le faire. C’est pour cela que l’on observe des frappes dans la profondeur menées par les RU et visant soit les dépôts de carburants, soit les carrefours logistiques situés entre Dniepro et le Donbass. Et cela explique aussi peut-être le raid de vendredi sur le dépôt de Belgorod. L’attaque sur le dispositif logistique adverse devient une des priorités du moment pour les deux parties.

Dans cette guerre désormais symétrique, l’observateur a donc encore plus de mal à discerner les résultats des combats à venir. Si Marioupol devait tomber (mais je l’annonce depuis quinze jours), cela permettrait théoriquement aux RU de tout d’abord annoncer qu’ils ont atteint leur objectif de dénazification, mais aussi de réaffecter leurs troupes engagées vers le nord afin de conquérir le sud de l’Oblast de Donetsk. Ensuite, les troupes venant de la zone de Kiev sont sensées apporter un choc nouveau (mais elles doivent être bien épuisées), notamment sur l’axe Izioum – Slaviansk. Quant aux UKR, ils devraient bientôt recevoir de nouveaux armements.

Autant dire que les deux parties ont des espoirs d’avancée militaire dans les jours ou semaines à venir. La fenêtre de négociation vient donc de se refermer. Surtout, plus la guerre dure, moins l’une ou l’autre partie sera prête (sauf écroulement local) à abandonner la partie. La guerre durera donc encore longtemps. Avec son lot de malheurs, de massacres et de deuils. Et toujours plus de 11M d’Ukrainiens ayant quitté leurs domiciles, soit près de 30 % de la population. Même si l’Ukraine gagne, elle sortira très durement affectée de cette guerre.

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