Poussée russe en Ukraine (8 ans après, LV n° 9)

A l’occasion de l’affaire ukrainienne, nous nous sommes plongés dans nos archives. Voici ce que nous écrivions il y a 8 ans, dans un de nos premier numéros, la Vigie n° 9, en date du 4 février 2015 (ici). Hormis les quelques détails du moment, l’analyse n’a pas pris une ride. Bonne lecture (ci-dessous) . LV

S’il faut savoir garder sa distance avec le goût des médias pour le sensationnel et avec l’empressement de certains experts et commentateurs à monter en épingle le moindre événement, la récente remontée de tension à l’Est de l’Europe suscite quelques analyses pessimistes.

Le premier constat tient à la perte d’initiative militaire de l’Ukraine. La prise de l’aéroport de Donetsk par les séparatistes a répondu à une mini-offensive lancée le 17 janvier par les forces de Kiev. L’échec de celle-ci ainsi que la perte des positions dans l’aéroport sanctionnent un mouvement débuté à la mi-août, lorsque les séparatistes avaient cessé de reculer pour reprendre peu à peu le contrôle d’une partie significative des oblasts de Donetsk et Louhansk. Conformément aux conceptions clausewitziennes (notion de point culminant et primat de la défensive) et à la tradition stratégique russe (l’art opératif), la marche en avant était relancée. En fait, ce qui frappait l’observateur déjà avant Noël, c’était qu’elle ne fût pas allée plus loin, qu’elle fût en fait retenue.

La supériorité militaire des séparatistes pro-russes aurait dû en effet se manifester plus tôt. Son freinage volontaire devait laisser place aux négociations, difficilement engagées en décembre.

Il est ici possible de penser que la reprise des hostilités vient sanctionner d’abord la stagnation des pourparlers. En démontrant à nouveau leur supériorité militaire, les séparatistes augmentent la pression sur le front politique : là encore, c’est très clausewitzien.

Toutefois, on ne saurait s’en tenir à cette vision classique. Curieusement en effet, l’arme énergétique n’a pas été utilisée par le Kremlin alors qu’on pouvait s’attendre, à l’automne, à des coupures de gaz. Cet outil n’a pas été mis en œuvre par les Russes pour plusieurs raisons dont la principale a été la baisse radicale des cours du pétrole, au dernier trimestre 2014, sur décision saoudienne (sur ce point, voir l’analyse de la Vigie n° 5).

La brutale réduction de la rente pétrolière a durement touché l’économie russe, sans commune mesure avec les sanctions européennes qui en effleurent à peine l’épiderme. Il n’était dès lors pas question pour Moscou d’affaiblir de quelque façon les revenus provenant du gaz.

Il reste que ce durcissement économique et la stagnation diplomatique modifient peu à peu la donne au Kremlin, en faveur d’un raidissement. Cela est notable lorsqu’on analyse le discours public tel qu’il est débité dans les médias russes depuis quelques semaines. Or, le risque des discours tranchants consiste bien évidemment à auto-intoxiquer les décideurs. À force de laisser parler le parti de la guerre, on abaisse peu à peu la distance critique à son égard. Jusqu’à présent, nous avons toujours cru à la maîtrise stratégique de la part des décideurs russes, ce qui constituait d’ailleurs un remarquable avantage comparatif face à l’Occident pluriel. Il est à craindre que cette maîtrise intérieure ne s’estompe en ce moment : là réside aujourd’hui le vrai point d’inquiétude  devant le cours des événements.

De l’autre côté en effet, l’impuissance nourrit le blocage. À Kiev, les « durs » accumulent les effets rhétoriques d’autant plus qu’ils perdent pied sur le terrain militaire, que la corruption continue de régner, que les réformes sont au point mort et que la faillite menace sévèrement : le PIB a chuté d’au moins 7 % cette année, sachant que le Donbass qui y contribuait pour plus de 20 % sort de l’orbite ukrainienne. La dette s’élève à 15 milliards d’euros et la banqueroute s’annonce à l’horizon de quelques semaines, sans que les Européens, soucieux de la dette grecque, envisagent de quelque façon d’abonder ce puits sans fond. Le recul sur les plans militaires et économiques devrait logiquement favoriser les efforts sur le plan diplomatique. Mais le poids des radicaux intérieurs et le soutien des durs confortés de l’extérieur bloquent cette approche raisonnable.

Il est probable que certains dirigeants ukrainiens en aient conscience et soient prêts à revenir au jeu habituel du dialogue avec Moscou. Mais les équilibres politiques kiévains les mettent constamment sous la menace des « durs », toujours enclins à des positions radicales, d’autant plus qu’ils ne sont pas aux affaires. Tel est l’inconvénient des situations de crise profonde et chaotique : là où il faudrait de la mesure et du sang froid, la dureté du temps laisse s’exprimer des extrémistes qui seraient autrement inaudibles. Le temps révolutionnaire favorise toujours l’émergence des extrêmes, qui dure tant qu’on n’a pas touché le fond. Or, celui-ci n’apparaît qu’à plusieurs conditions : que la situation soit reconnue comme désespérée par tous (aussi bien militairement qu’économiquement) et que les « durs » aient montré, après passage au pouvoir, qu’ils ne résolvaient rien. Nous n’en sommes hélas pas encore là.

Hors d’Ukraine, si quelques États ne cessent de crier au loup, la majorité adopte une attitude prudente et mesurée : cela ne forme cependant pas une politique globale et ne pèse en rien sur le conflit, d’autant qu’on ferme peu à peu les canaux de dialogue avec les Russes, seule mesure de rétorsion qu’on ait trouvée et dont il n’est pas besoin de souligner l’inanité.

Ainsi, l’absence de lucidité collective conduit à une situation où tout le monde perd. Logiquement, les séparatistes devraient poursuivre leur poussée, non pour établir un corridor terrestre vers la Crimée comme on l’entend trop souvent, mais pour forcer Kiev à négocier. Nous revenons ici à Clausewitz : l’absence de solution politique pousse à utiliser les canaux de la guerre, continuation de la politique par d’autres moyens. Les cris d’orfraie des moralistes qui ne cessent de dénoncer « l’ours avide » devraient céder la place à une analyse réellement politique dégagée de toute émotion, si pratique pour animer les médias mais si peu utile pour trouver des solutions. Il est vrai qu’il faudrait là adopter une démarche réaliste bien inconfortable lorsqu’on est professeur de vertu et faiseur de marché.

Désormais, on doit s’attendre à ce que le conflit perdure. La seule incertitude réside dans son étendue : est-il question seulement de progresser lentement, sur les marges de Donetsk ou de Lougansk ? Ou bien les partis de la guerre vont-ils profiter de la dégradation de la situation et pousser plus loin leur avantage ?

JOCVP

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