Ni Munich, ni Yalta, mais Helsinki : l’intelligence du monde de demain (J. Dufourcq)

L’Histoire qui ne se répète jamais ne cesse de se continuer, même sous la pandémie de Sras-Cov-2. Cela vaut en Europe comme en Chine, deux foyers de civilisations à la mémoire longue et à l’expérience riche en épisodes troublés. Cela vaut aussi aux États-Unis, nation essentielle d’un Occident éclaté qui n’ont pourtant ni le recul ni l’expérience des vieux continents et ne sont plus aujourd’hui l’hyperpuissance qu’ils furent.

Ce sont toujours eux pourtant qui, grâce au leadership établi lors de la Première guerre mondiale, structurent la viabilité stratégique de la planète.

Et le dialogue stratégique sur la stabilité ouvert depuis peu à Genève entre Russes et Américains est présenté avec emphase comme la dernière chance d’éviter l’ouverture d’un front militaire avec le grand chambardement qui suivra. C’est que la question ukrainienne a hystérisé les atlantistes et tétanisé les débats européens (LV 184). De la même façon, le ping-pong sino-américain sur le devenir de Taïwan traumatise aujourd’hui les esprits asiatiques. D’où ces références régulières à Munich et Yalta, sur fond musical des combats de haute intensité.

L’exercice de Genève rappelle pourtant plus l’échange bilatéral russo-américain de Reykjavík de 1986 que « l’acte final » collectif d’Helsinki qui avait clos en 1975 la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe.

Ce spectacle anxiogène du théâtre stratégique des grands d’hier et d’aujourd’hui ouvre une année rendue confuse par un rebond pandémique mal venu. Il révèle un vrai déficit de sang-froid et de culture diplomatique. Certes on s’y échange de sérieux messages de précaution, des rappels au règlement voire des avertissements voilés ; et on y émet aussi des messages à visée domestique et perspective électorale. Certes on permet ainsi aux tiers spectateurs affiliés ou tributaires de recaler leur boussole sur les rapports de force du moment, Japonais, Coréens, Turcs, Iraniens, Saoudiens et autres … Sans doute, mais pas les Européens qui ont été enrôlés sans inventaire dans le sillage américain. Or ils sont divisés en factions contradictoires, Nord vertueux et frugal contre Sud subtil et dispendieux, Ouest blasé contre Est fébrile. Alors faute de vision commune et d’incarnation crédible, les Européens sont écartés de ces travaux, comme en 1986.

Bien évidemment aucun des acteurs du dialogue bilatéral ne veut la guerre ouverte entre forces constituées ; car elle fait en fait rage ailleurs sur les vrais théâtres décisifs qui sont économiques. Alors chacun s’expose avec force et publicité mais dit à huis clos où il en est. Les Russes rappellent que lors du traité de Berlin de 1990 la non extension à l’Est de l’Otan a gagé la réunification allemande, que les révolutions orange furent des actes hostiles, que l’Ukraine n’a pas honoré ses engagements de l’accord de Minsk en 2015. Forts de leur exceptionnalisme, les Américains veulent neutraliser la Russie et concentrer leurs efforts sur la Chine. Et cette dernière sait rappeler de son côté que depuis 1971 et son entrée à l’ONU, la RPC représente toute la Chine, Taïwan compris et fixe à 2049 la fin des transitions historiques. La mémoire longue et la parole donnée d’un côté contre le leadership sans tabou de l’autre.

Alors on conseillera aux Européens de s’extraire de cette rivalité typique du monde d’hier et de négocier directement, en voisins expérimentés, avec Moscou la réunification progressive de la grande Europe par apaisement concerté des tensions, dans l’esprit d’Helsinki et selon la norme de l’OSCE. Là est la porte du XXIe siècle.

L’intelligence du nouveau monde requiert le retour au multilatéralisme efficace et une Europe nouvelle au-dessus de la mêlée, hors des rivalités hégémoniques.

Jean Dufourcq

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