L’Italie est-elle une vraie puissance spatiale ? (J. Crisetig)

Coopération avec ses alliés américain et européens (notamment la France), innovations, modèle de développement atypique mais opérant… L’Italie fait figure d’élève modèle dans le secteur spatial. Si le pays est prometteur, il devra à l’avenir encore combler des lacunes de taille.

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Les chiffres du secteur aérospatial italien sont impressionnants : quatrième puissance européenne, septième au niveau mondial, 13,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel, plus de 500 entreprises employant 50.000 personnes… L’Italie est le troisième plus gros donateur de l’Agence spatiale européenne (ESA) et coopère avec la NASA. Si Rome assume de jouer dans la cour des grands, son modèle de développement est original : il repose sur le dynamisme des TPE et PME du secteur aérospatial.

Dès lors, dans quelle mesure l’Italie est-elle parvenue à allier un modèle économique original à un impératif de compétitivité internationale ?

De la recherche universitaire à l’outil stratégique

Si elle était à l’origine envisagée comme un simple objet de curiosité académique, la conquête spatiale a fait son entrée dans l’agenda stratégique italien. En décembre 2017, les programmes spatiaux sont placés directement sous la tutelle de la Présidence du Conseil. Depuis, l’Italie a développé de nombreuses initiatives dans le secteur spatial : lancement de la constellation de satellites radar haute résolution à usage dual SkyMed, projet de transformation du porte-aéronefs Garibaldi en lanceur de satellites européens Vega, fabrication à l’horizon 2025 de lanceurs Vega E, plus écologiques car propulsés à l’oxygène et au méthane liquide… Les fabricants de matériel Avio et Leonardo sont la clé de voûte de cette ambition spatiale.

Une coopération étroite avec la France… Pour mieux faire cavalier seul par la suite ?

Le secteur spatial italien est ancré dans le cadre européen et transatlantique. Un partenaire privilégié se détache néanmoins des autres : la France. L’alliance entre les groupes Thales et Leonardo (Thales Alenia Space et Telespazio) est une réussite industrielle qui présente de grandes ambitions : rattraper le retard des satellites européens par rapport au géant américain SpaceX et cesser la dépendance envers les États-Unis pour l’envoi d’astronautes dans l’espace. Il s’agit cependant d’une alliance intéressée. Rome et Paris craignent que Berlin ne concurrence leur leadership spatial en Europe. L’Italie affiche clairement ses objectifs : décider seule quand mettre ses propres satellites en orbite et choisir seule depuis où lancer ceux-ci en contournant la base de Kourou et en s’affranchissant de l’agenda de l’ESA.

La coopération franco-italienne survivra-t-elle à ces ambitions ? Probable, car les systèmes français et italiens sont en grande partie complémentaires… Une autre question se pose : celle du modèle économique italien, très original mais dont l’organisation pose question.

Une fierté italienne… fragile ?

Le modèle italien est particulier : si de grands groupes sont implantés dans le pays et que l’État dialogue avec les plus grandes puissances spatiales, plus de la moitié des 500 entreprises du secteur aérospatial sont des microentreprises, c’est-à-dire qu’elles sont constituées de moins de 10 employés et affichent un chiffre d’affaires annuel de moins de 2 millions d’euros. Les produits technologiques italiens, à forte valeur ajoutée, sont reconnus pour leur qualité. En 2019, le pays se voit récompensé de ses efforts : l’astronaute Samantha Cristoforetti (photo) est envoyée dans l’espace par l’ESA. Un motif de fierté pour une économie souvent considérée comme déclinante sur la scène internationale. Seulement, le modèle italien présente quelques faiblesses :

  • Ses entreprises familiales sont souvent trop petites et mal gérées,
  • Les acteurs privés ne bénéficient que de maigres investissements publics,
  • Une minorité des entreprises aérospatiales se situent dans le Sud. Si une telle concentration peut favoriser l’établissement de clusters d’innovation, elle accroit encore davantage les inégalités géographiques déjà criantes en termes d’infrastructures,
  • Le retard européen sur SpaceX et les États-Unis est considérable.

Le secteur spatial italien, s’il est prometteur, a encore un peu de chemin à parcourir avant de confirmer les espoirs placés en lui.

J. Crisetig

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