Les opérations extérieures de la France (J. Fernandez, JB Jeangène Vilmer)

Merci à Martine Cuttier de continuer ses fiches de lecture. Celle-ci porte sur un ouvrage académique traitnat des Opex. Merci à elle. LV

Hormis les témoignages de militaires ayant participé à des opérations extérieures, ces dernières sont l’objet de publications, de rapports officiels de la part des parlementaires et de récapitulations par les militaires eux-mêmes. D’un côté, en août 2014, les officiers généraux en 2e section regroupés au sein du « cercle de réflexion G2S » ont publié un numéro sur « Défense et opérations extérieures »  puis un an plus tard, le CDEF de l’armée de terre dans les Cahiers du RETEX, dressait un « bilan de 37 années d’opérations ininterrompues » de 1978 à 2015 suivi en novembre 2017 du numéro HS des chemins de la Mémoire, portant sur « La France en OPEX, 50 ans d’engagement ». Un sujet, source de colloques par le SGA[1] puis par le SHD qui deux années de suite a  privilégié un thème[2] auquel l’IRSEM, à son tour, a consacré son attention. Le présent ouvrage n’étant autre que les Actes du colloque organisé avec l’université de Paris II[3], l’une  des missions de l’IRSEM étant d’établir le lien avec le monde académique.

Constatant avec regret,  contrairement aux milieux académiques anglo-saxons,  combien l’Université française délaisse « un thème pourtant riche en enseignements de toute nature »,  ( p 12) le général Henri Bentégeat ouvre les Actes par une préface suivie de l’introduction des organisateurs qui définissent le concept d’OPEX en le replaçant dans la perspective historique des interventions du XIXe siècle (p 15) jusqu’à en déduire une « culture française des OPEX » (p 19). L’introduction est suivie d’une « histoire des OPEX » par le professeur George-Henri Soutou.

L’ouvrage est bâti autour de deux thèmes principaux : le cadre d’intervention par des universitaires et des juristes et les retours d’expérience par des officiers d’active dont le parcours est jalonné par leur participation à nombre d’OPEX.

Dans la première partie, le professeur Olivier Schmitt envisage les OPEX du point de vue du concept de « culture stratégique » qui remonte à Xénophon et varie selon les contextes socio-politiques. Dans la France de la Ve République, « État interventionniste » (p 20), l’emploi de la force est facilitée par les dispositions institutionnelles (p 52). Thibaud Mulier décortique ce thème à propos du contrôle parlementaire sur les OPEX. Les trois contributions suivantes s’interrogent sur les fondements juridiques  des interventions françaises alors que l’article 2-4 de la Charte des Nations-Unies interdit le recours à la force dans les relations internationales.  Charles-Emmanuel Detry, doctorant à Paris II, évoque les OPEX du point de vue « jus ad bellum » ; Camille Faure, une énarque qui, depuis 2008, s’intéresse aux affaires juridiques du ministère de la Défense devenu des Armées, du point de vue « jus in bellum » quand  le professeur de droit de Paris I Xavier Philippe et son ex doctorante Khadidja Nemar, du point de vue « jus poste bellum ». Ils passent ainsi en revue les différents registres selon lesquels la France, soucieuse de légalité et de légitimité intervient dans le cadre de résolutions du Conseil de sécurité et en coalition. Nabil Hajjami, enseignant de  droit public, montre que désormais le soldat n’échappe pas à la  judiciarisation du champ de bataille sous deux angles parfois contradictoires : sa responsabilisation ( p 163) et sa victimisation ( p 167). Restait à Bénédicte Chéron à aborder le traitement médiatique des OPEX.

La seconde partie permet au lecteur d’entrer dans le vif des OPEX des années 2000, sous l’angle des trois armées et des forces spéciales[4]. Les « terriens » montrent qu’en Afghanistan, au Sahel[5], en Centrafrique[6], en Libye pour l’ALAT[7] comme les marins en Irak[8] et les aviateurs  au Levant[9], les OPEX sont de « puissants facteurs de transformation des forces » (p 24). Par la diversité  des motifs d’intervention, du milieu géographique, de leur durée, de leur temporalité, en interarmées et en multinational, elles ont « la complexité d’une tour de Babel » ( p 24). Complexité qui permet à l’armée professionnelle d’impressionner les alliés par un savoir-faire forgé depuis les années 1970, en Afrique (p 21) tant lors de l’opération Serval « souvent citée comme un modèle de force expéditionnaire » ( p 24) qu’en Libye où l’ALAT a montré sa maitrise du vol tactique de nuit. Un savoir-faire tout simplement forgé au gré d’une longue histoire militaire  fait de débrouillardise, de rusticité, de prise de risque, de la capacité à faire « beaucoup avec peu » (p 22) et où la projection des forces prime sur le soutien comme au Mali lors de l’entrée sur le théâtre.

Le colonel Michel Goya conclut en insistant sur la nécessité de « raconter les opérations » afin de nourrir la doctrine, écrire comme le recommande le général François Lecointre car les armées disposent d’un « énorme capital d’expérience ». Mais « dire « vraiment » les choses » car « on ne peut évoluer en profondeur qu’en fâchant » ( p316). Le colonel François-Régis Légrier[10] qui a fâché en critiquant les opérations[11] menées par la coalition au Levant contre l’État islamique n’a-t-il pas été sanctionné par sa hiérarchie à la demande de la ministre Florence Parly ? Cela rappelle les conditions du départ du général Vincent Desportes. D’ailleurs le colonel Hervé Pierre prend la précaution de préciser que son point de vue est personnel, qu’il est « le ressenti d’un praticien de la guerre sans considérations politiques ou jugements sur la pertinence de tel ou tel objectif dans un cadre historique plus large. » (p 214).

Un ouvrage qui s’avère être un bon outil de compréhension des OPEX, qui souvent lève un voile sur l’accomplissement des récentes opérations.

Julian Fernandez, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, Les opérations extérieures de la France, CNRS Éditions, Biblis Inédit, 2020 (ici)

M. Cuttier

[1] « Droit et opérations extérieures », par la direction des affaires juridiques du ministère de la défense , Balard, 2-3 novembre 2015.

[2] « Faire l’histoire des opérations militaires : sources, objets, méthodes », au château de Vincennes et à l’École militaire, 5-6 janvier 2017.

« Les opérations extérieures : du terrain à l’histoire », Balard, 19-20 novembre 2018.

[3] « Les opération extérieures de la France », par le Centre Thucydide de l’université Paris 2 Panthéon-Assas et l’IRSEM, université Paris 2, 29 octobre 2018.

[4] Michel Delpit, Les forces spéciales, pp 293-310.

[5] Jean Michelin, L’Afghanistan, pp 201-212. Hervé Pierre, De l’Afghanistan au Mali (Serval), pp 213-232.

[6] Vincent Tassel, La Centrafrique (Sangaris), p259-272.

[7] Brice Erbland, La Libye (Harmattan), pp 233-246.

[8] Pierre Vandier, L’Irak (Arromanches), pp pp 247-258.

[9][9] David Pappalardo, Le Levant (Chammal), pp 273-292.  

[10] Chef de corps du 68e régiment d’artillerie d’Afrique et commandant du détachement français d’artillerie déployé à la frontière irako-syrienne  au sein de la Task Force Wagram.

[11] « La bataille d’Hajin, victoire tactique, défaite stratégique ? », Site internet du n°817 de la Revue de la Défense nationale.e

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