La Turquie en Libye, entre intérêts économiques et calculs stratégiques (K. Abderrahim)

Le Pr Kader Abderrahim, directeur de recherche associé de La Vigie, nous livre ici son analyse de l’action turque en Libye. Merci à lui. LV

La France, se trouve dans une mauvaise posture diplomatique et stratégique en Libye. Les déclarations du président Emmanuel Macron sonnent comme un aveu d’impuissance. En dénonçant « la responsabilité criminelle de la Turquie … », le chef de l’État vise l’implication de l’armée turque en Libye et celle de milliers de miliciens syriens ou soudanais.

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Depuis son intervention militaire en janvier 2020, Ankara est parvenue à inverser le rapport de force au profit de son allié de Tripoli, Fayez Sarraj qui dirige le gouvernement d’union nationale (GNA), seule autorité reconnue par l’ONU. Officiellement la France reconnaît le GNA, mais elle apporte, en même temps, une aide militaire à son adversaire au pouvoir en Cyrénaïque (est de la Libye) le Maréchal Haftar. Celui-ci peut compter sur le soutien sans failles (financier et militaire), des Émirats Arabes Unis, de l’Égypte ou de l’Arabie Saoudite. Par ailleurs le maréchal Haftar peut s’appuyer sur les miliciens russes de la société privée Wagner.

Dans ce contexte d’immixtion des pays de la région, Ankara a mis en œuvre d’importants moyens logistiques, notamment des drones, qui ont permis aux forces du GNA de repousser la tentative de l’armée nationale libyenne (ANL), du maréchal Haftar de faire tomber Tripoli. Ce succès militaire renvoie la France à ses ambiguïtés et révèle l’absence de projet cohérent qui lui permettrait de préserver ses intérêts et de parvenir à un compromis inter-libyen. L’exaspération d’Emmanuel Macron illustre également les divergences et les atermoiements européens sur ce dossier, d’autant que l’incident naval, 10 juin, entre un bâtiment français qui patrouillait au sud-ouest de la Crète dans le cadre d’une mission de l’Otan et une frégate turque a suscité la colère de Paris. Un navire marchand turc le Cirkin soupçonné de transporter des armes en Libye, en violation de l’embargo des Nations Unies, était sur le point d’être contrôlé par les marins français lorsque la frégate turque a illuminé par trois fois avec son radar de tir le bâtiment français.  La frégate Courbet s’apprêtait à contrôler le Cirkin, un navire marchand battant pavillon tanzanien, soupçonné de transporter une cargaison d’armes à destination de la Libye, en violation de l’embargo de l’ONU. Cette situation a provoqué l’embarras des européens et des membres de l’OTAN à laquelle appartiennent la Turquie et la France.

En quelques mois, la Turquie s’est imposée comme un acteur incontournable en Libye. C’est l’accord signé, en novembre 2019, entre le GNA et Ankara sur l’exploitation de gaz au large de la Libye, qui fournit l’occasion à la Turquie de se déployer à Tripoli et de faire échec au maréchal Haftar dont l’offensive a débuté en avril 2019, pour le contrôle de la capitale libyenne et a pour nom de l’opération : « volcan de la colère ». Cela constitue ne victoire pour le maître d’Ankara et un échec patent de l’homme fort de l’Est libyen malgré les dollars émiratis et l’arrivée des mercenaires russes à son secours.

Le soft power turc

La Turquie nourrit des rêves de puissance régionale : la planification progressive de son intervention en Libye et l’efficacité de son soutien au GNA ont bouleversé les rapports de force. Sur un terrain particulièrement heurté par neuf ans de guerre civile, Ankara a méticuleusement jaugé sa capacité à faire évoluer la situation et à en tirer un profit diplomatique.

La Turquie et la Russie, deux pays à cheval sur l’Europe et l’Asie, sont à présents côte à côte ou (selon le point de vue), face à face en Libye. Elles s’imposent comme les deux puissances pesant au nord du continent africain,  à portée de vue de l’Europe. Cette subite accélération de l’histoire conduit à des révisions stratégiques par les puissances traditionnelles (Italie, France, G-B), qui n’ont pas anticipé les bouleversements géopolitiques induits par les multiples ingérences en Libye et la déstabilisation provoquée par l’intervention franco-anglaise, en 2011, une instabilité qui touche le Maghreb (Tunisie, Algérie et Maroc), et la diffusion au Sahel du terrorisme islamiste.

La Turquie va profiter de sa position pour affirmer son nouveau rôle, imposer sa méthode et étendre son influence. Au début de l’année 2020 le président Erdogan entame une tournée sur le continent au cours de laquelle il développe devant ses homologues son projet : renforcer les partenariats en Afrique et établir un nouveau protocole de défense et de sécurité. Pour le président turc l’objectif est double : renforcer son implantation diplomatique dans le Sahel et l’Afrique centrale et développer ses relations commerciales. Traditionnellement tournée vers le Maghreb, la nouvelle approche africaine de la Turquie est élaborée par son agence de coopération Tika, qui favorise des projets dans les domaines de l’éducation, de l’agriculture ou de la santé. Ces initiatives permettent à Ankara de se singulariser d’autant que d’autres puissances ont une démarche plus conventionnelle. Sur les questions économiques la Turquie est moins agressive que la Chine, par ailleurs elle déroule son soft power également dans le domaine religieux.

Sa victoire politique en Libye lui permet de se positionner vis-à-vis de l’environnement régional et de faire valoir sa capacité à intervenir pour favoriser le retour à l’ordre institutionnel. Le wahhabisme s’est considérablement développé au Sahel et en Afrique de l’Ouest, via des ONG saoudiennes. La Turquie, qui exploite cette dimension religieuse (école des imams au Ghana), s’illustre sur le volet militaire. Deux bases en Somalie et au Soudan sont des points d’ancrage qui lui permettent de s’imposer comme un partenaire stratégique. L’objectif clairement affirmé par Ankara est de combattre les différents groupes terroristes (Shebab en Somalie, Aqmi et EI au Sahel). C’est à travers cette présence militaire et commerciale, accompagnée d’une vision stratégique, que la Turquie a trouvé son ancrage sur le continent. Cette relation s’est largement développée au cours des vingt dernières années. Le volume des échanges économiques est passé durant cette période de 100 millions de dollars à plus de 20 milliards.

Dorénavant, implantée en Afrique et présente en Libye, la Turquie souhaite participer à la lutte contre le terrorisme en renouant avec les États de l’espace maghrébin. Cette nouvelle géopolitique, qui ramène la Turquie au centre du jeu méditerranéen, est en construction.

L’Algérie a toujours défendu le dogme diplomatique du respect de la souveraineté des États, elle défend le principe d’un compromis politique à propos de la Libye. C’est sur ce terrain que les deux pays pourraient trouver un accord politique et l’idée d’un partage des tâches émerge entre les deux capitales. D’autant plus, que le nouveau président algérien, Abdelmajid Tebboune, cherche à repositionner l’Algérie sur le dossier libyen, pays avec lequel il y a 1200 kilomètres de frontières communes. Outre la question de sécurité, l’enjeu géopolitique est considérable pour l’Algérie qui a été en retrait, sous la présidence Bouteflika, des affaires régionales.

La Turquie partenaire militaire de l’Afrique ?

L’ensemble des pays arabes, excepté le Maroc, a subi la présence coloniale turque. Le Maghreb et le Machrek sont familiers à l’administration turque et ses diplomates sont de bons connaisseurs de la région. A ce stade, avant l’achèvement du déploiement turc, la Libye fait office de répétition générale pour la Turquie, qui fait la démonstration de ses capacités militaires et de sa détermination diplomatique. Les populations, au Mali, au Burkina Faso, au Niger et au Sahel en général sont de plus en plus nombreuses qui réclament la venue de la Russie ou/et de la Turquie pour stopper la progression des mouvements terroristes. Via internet ou par des agents d’influence islamistes ils sont les nouveaux alliés, par nécessité, de l’extension de la zone d’influence des nouveaux parrains régionaux.

L’ancien Guide, Mouammar Kadhafi, avait investi le continent militairement et l’avait financé (bâtiments publics, étudiants invités à Tripoli ou  projet de création des États-Unis d’Afrique) qui ont été autant de moyens de capter l’idée d’une souveraineté africaine.

Le régime turc et musulman, dans un contexte de réislamisation, a très bonne presse auprès « de la rue africaine », et il devrait tirer un bénéfice diplomatique de sa présence dans sa nouvelle sphère d’influence.

Le sentiment populaire ne tient pas compte des dégâts collatéraux que provoquera l’arrivée de ce nouveau partenaire !

Recep Tayep Erdogan a la volonté de laver l’humiliation faite à l’Empire Ottoman à la suite du traité de Lausanne en 1923, après la défaite de la Première Guerre mondiale. L’islamiste Erdogan pourrait incarner le renouveau de la splendeur défaite et lui permettre de trouver parmi les chefs islamistes au Sahel, et sur le continent en général, des interlocuteurs favorables à de nouvelles alliances.

Fin d’un cycle

Cette perspective ferait bondir les militaires algériens affaiblis par la contestation du Hirak. L’autre effet, potentiel, de ce jeu de domino pourrait également toucher la France. Cette dynamique diplomatique porte les ambitions turques et russes, avec des intérêts divergents, vers une conférence internationale pour la paix en Libye. Ce serait un couronnement qui permettrait de clore le chapitre ouvert lors du déclenchement de la guerre en Libye, 2011, conflit qui avait provoqué l’ire de nombreux chefs d’État africains. L’axe le Caire, Abu-Dhabi, Ryad et leur allié libyen Khalifa Haftar serait perdant au profit d’une nouvelle géopolitique régionale au profit de la Turquie et du Qatar qui soutiennent le gouvernement de Fayez Sarraj reconnu par l’ONU.

La France, plus généralement l’Europe, auront privilégier l’alliance avec des partenaires autoritaires, alors que la Turquie apparaît comme le défenseur des principes de l’ONU … et de la raison d’être de l’OTAN.

Dans le très court terme, il peu probable que les pays du Golfe acceptent cette perspective. La partition de la Libye serait un désastre pour la stabilité du Maghreb et en Méditerranée, cette nouvelle bataille se livrera sur le tapis vert et les Libyens ne seront pas conviés à la table des négociations entre Turcs et Russes qui entérineront durablement leur présence dans un espace duquel les deux pays étaient absents depuis un siècle.

K. Abderrahim

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