Parallèle franco-russe (LV 106) – Gratuit

Voici une réflexion qui examine le paradoxe des relations franco-russes, relations anciennes entre deux pays comparables par leur tempérament et qui ont connu une histoire parallèle, des relations confiantes et que la guerre froide a opposés. Avec la Russie d’aujourd’hui la France entretient un dialogue critique et exigeant qui devra déboucher sur une relance européenne de l’atlantique à l’Oural.

Au départ, comme souvent, il y a l’histoire et la géographie. En mai 1717, quand le tsar Pierre le Grand visite la France, il n’y a dans le paysage ni Allemagne, ni États-Unis, ni Occident. Les deux grandes monarchies des bordures du continent européen se jaugent. Quand V. Poutine rencontre le nouveau PR français au Trianon en février 2017, ces deux pays aux riches histoires parallèles se réévaluent. Entretemps, chacun a conduit une expansion coloniale, l’un vers l’Est, la Sibérie et l’Asie jaune et l’autre vers le Sud, le Maghreb et l’Afrique noire. Ils se sont battus lors de la poussée européenne de Napoléon Ier, leurs armées ont traversé le continent et occupé leurs capitales. Ils se sont aussi alliés deux fois pour cantonner l’instable masse allemande, impériale puis nazie, au cœur de l’Europe. Tous deux vécurent enfin deux fortes révolutions.

La première, celle des Lumières, de la liberté et de la République recevra un fort écho à Moscou ; la seconde, celle des Rouges, aura un fort impact à Paris. Ces épisodes décisifs ont orienté la trajectoire de toute l’Europe et pesé sur le monde. Telle est en quelques traits l’histoire parallèle récente de deux vieux pays qui se connaissent et s’apprécient depuis longtemps pour la similitude de leurs talents, de leurs tempéraments et de leurs riches cultures. Mais opposés militairement dans deux blocs antagonistes pendant toute la Guerre froide, ils le sont restés depuis sans vraie raison et leur rapport est aujourd’hui marqué par un dialogue stratégique exigeant et critique. Pourtant leurs fondamentaux stratégiques et leurs intérêts propres restent non seulement compatibles mais potentiellement convergents. Tel est le paradoxe franco-russe qui est inventorié ici.

Histoire moderne et occasions manquées

La Russie est européenne et continentale par son histoire, chrétienne et levantine par sa religion byzantine, coloniale et asiatique par ses conquêtes. C’est un maillon entre Europe et Asie. Toute son histoire stratégique montre un balancement incessant entre une base européenne, une aventure asiatique et un appel du sud et de ses mers chaudes.

Dans cette dialectique, la Russie a toujours cherché à échapper à l’encerclement, à se réassurer d’un bord pour entreprendre dans l’autre comme l’exposait Castex en 1935 (ici)

À la fin de la Guerre froide, la Russie qui reçut l’héritage principal de l’URSS, alors pôle du bloc de l’Est, hérite de la défiance à son égard. On lui dénie le premier rôle dans la disparition de celle-ci et dans sa propre libération, ce qui la contrariera fortement.

Si la CSCE lui permet de rejoindre en 1990 le concert européen, cette réintégration d’une fédération de Russie a minima, amputée de l’Ukraine et des terres d’Asie centrale, va pourtant devoir composer avec une forte dynamique stratégique américaine, pressée de tirer parti de la victoire froide sur l’URSS.

Car dès 1991, on voulut confiner le nouveau challenger pressenti, la Chine, en poussant la pénétration stratégique loin à l’Est, appuyée par des jalons énergétiques décisifs. Cet axe d’endiguement (containment) continental -Floride-Gibraltar-Israël-Afghanistan- a un double océanique -San Diego-Tokyo-Séoul-Taiwan. L’UE, enrôlée d’office dans ce dispositif à deux pinces, se voit interdire toute vision stratégique autonome. Or ce schéma va instrumentaliser de facto une Russie livrée à la curée capitaliste des oligarques. Par deux fois déjà, la Russie avait été infectée par un poison injecté de l‘extérieur pour la réduire : au début 1917 Parvus, un affairiste, fit acheminer de Suisse en Russie, via l’Allemagne en guerre, Lénine et ses bolcheviks pour y précipiter la Révolution ; Fin 1979, Ben Laden, le Saoudien islamiste, fut envoyé par la CIA en Afghanistan pour débouter les Soviétiques. La nouvelle Russie va peiner pendant 10 ans à se relever dans son espace euroasiatique.

Là se bandent les ressorts qui font sortir de l’ombre en 2000 le nationaliste Poutine. Dès le 12 septembre 2001, il est le premier à proposer une coopération antiterroriste à GW Bush qui la dédaigna. Il entreprit alors de rétablir en quinze ans, malgré ses limites (LV 44), l’autorité de la Russie en quelques coups pragmatiques décisifs : restauration de l’État (mise au pas des oligarques, éviction des islamistes de Tchétchénie), consolidation économique mondiale avec Gazprom (2005), manœuvre habile en Géorgie du Sud (2008, contrôle de l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie), articulation des Brics (Ekaterinbourg, 2009), pression constante sur l’Ukraine et soutien habile des dissidents russes du Donbass (2013), recouvrement à la hussarde de la Crimée (2014), intervention militaire décisive en Syrie (septembre 2015, ES n°1) et pour finir, un grand exercice militaire Vostock 2018, afin de consacrer la corrélation stratégique avec la Chine.

Dans le même temps, les forces russes ont été réduites, modernisées et déployées dans des formules nouvelles pour conduire des pressions et des combats hybrides dont la forte composante informationnelle et cybernétique a surpris ses adversaires. Sa stratégie des limites (LV 63) a habilement su tirer parti de ses diverses forces.

Pour tout cela, cette Russie réaffirmée fut peu à peu écartée des instances de consultation multilatérale de sa catégorie (G8, Conseil Otan-Russie, 4 dialogues UE) et pénalisée par des sanctions économiques à répétition depuis 2014. Elle entreprend alors de développer en alternative des espaces de concertation régionale : pour l’Asie centrale, la Coopération de Shanghai (2001) et le traité de sécurité collective de Tachkent (2002) ; Pour le Levant, le processus d’Astana (2017) avec la Turquie et l’Iran, les deux autres puissances tutélaires de la région. On l’a aussi vu reprendre le chemin de l’Égypte (LV 99) et la trace navale soviétique en Méditerranée, et celui de l’Afrique, en RCA par exemple. Elle conduit également désormais une stratégie compétitive d’exportation d’armement avec une clientèle choisie, de l’Inde à la Chine et à la Turquie.

Un inventaire critique

Ainsi peut se présenter la perception française d’un pays devenu infréquentable et inquiétant pour beaucoup des partenaires européens de la France (LV 19). Car c’est dans le giron européen et otanien que la France a surveillé à distance ces évolutions, prenant part au tour de la défense aérienne des États baltes et accompagnant les mesures de renforcement militaire de l’Otan.

On l’a pressée de toute part (Londres, Varsovie, Stockholm, Tallin, Riga …) de cesser tout commerce stratégique avec Moscou. Ainsi dut-elle se dédire dans la vente de deux BPC qui écherront finalement à l’Égypte. La France va s’associer, mais de plus loin, au doute sur l’influence russe dans l’élection de D. Trump puis à l’indignation face aux confuses agressions chimiques en Grande Bretagne (les affaires Skripal).

Moscou de son côté ne va pas oublier sa position en pointe dans la dénonciation des crimes du régime syrien et son soutien sans faille aux opposants syriens les plus ambigus ; ils motiveront son éviction larvée du processus de sortie de crise post-Daech en cours. La Russie, irritée par l’intervention de la France en Libye en 2011, la tient désormais à distance. Reste la question mieux partagée des confins européens pour laquelle la France a entraîné l’Allemagne dans une relation étroite avec Moscou dans le format Normandie (2014) pour conduire une médiation dans la crise ukrainienne dont le laborieux processus de Minsk a pris le relais.

Le président Poutine, plus ancien dirigeant d’Europe, a entamé en mars un quatrième et dernier mandat présidentiel jusque 2022, avec un solide soutien populaire même si les mécontentements se multiplient face à une situation sociale dégradée qui illustre ce statut de puissance pauvre de la Russie.

Utilité de la relation franco-russe

Les deux pays qui encadrent le cœur allemand de l’Europe continentale sont partenaires permanents au CSNU, deux puissances nucléaires sans compétition directe : ils sont donc bien placés pour surmonter leur méfiance mutuelle et entretenir un dialogue plus fécond. Certes la Russie assume clairement sa politique de puissance et nos intérêts sont souvent en compétition et parfois même divergents. Mais la France (67 Mh) et la Russie (143 Mh) montrent un même attachement à l’État et des réflexes géopolitiques et géoéconomiques qui sont issus d’une culture stratégique voisine. Elles peuvent vite se comprendre.

La question ukrainienne qu’elles traitent ensemble avec l’Allemagne est le test de leur sagesse stratégique. Car l’Ukraine est le pont stratégique naturel entre le monde européen et le monde russe. Dans ce pays, la politique de puissance russe rencontre une manœuvre américaine et une ferveur européenne que la France incarne par défaut. Comme Minsk, Kiev a une relation spéciale avec Moscou et il nous faut aider à la valider, non comme sphère d’influence mais comme une affaire de famille slave qui fait pendant aux affaires de la famille germanique qui produisirent l’Allemagne fédérale. Démocratie et géopolitique doivent faire ici meilleur ménage et Berlin et Paris en ont les clés.    Les deux capitales parallèles doivent gérer l’influence grandissante de l’Islam et la place à concéder à cette religion dans leur société. En Méditerranée et au Levant, nous avons le même intérêt à lutter contre toutes les formes de terrorisme, notamment celui du fondamentalisme islamiste. En Afrique sahélienne et subsaharienne dont la France est bien souvent seule à renforcer la sécurité, elle aura intérêt à privilégier le partenaire russe sur le partenaire chinois. Enfin, en alimentant un évident intérêt réciproque forgé par l’intelligence de nos mémoires, sans renoncer à nourrir stratégiquement cet échange exigeant qu’a établi en 2017 le dialogue de Trianon, il faut rétablir des relations de confiance et de sécurité et renoncer à la diplomatie de la canonnière, des sanctions et des opérations de propagande qui ruinent la perspective d’une construction européenne stable. Car du fait de l’impéritie de l’UE, on ne voit plus d’autre formule européenne viable que de l’Atlantique à l’Oural. Et nous y avons tous le plus grand intérêt.

JDOK

Lien vers “Sensibles migrations“, l’autre article du 106

One thought on “Parallèle franco-russe (LV 106) – Gratuit

  1. Vous écrivez de la géopolitique sans connaitre la situation économique de la Russie, en restant dans le cadre de la propagande occidentale. Votre analyse en sort biaisée et c’est dommage.

    Ici un moment qui fait plus que sourire le lecteur averti :
    Vous écrivez :
    “…un solide soutien populaire même si les mécontentements se multiplient face à une situation sociale dégradée qui illustre ce statut de puissance pauvre de la Russie”…. Comment est-ce possible ?

    Traduisons dans la pensée russe votre phrase : Un faible “soutien populaire qui traduit une situation sociale dégradée qui illustre ce statut de puissance” devenu pauvre de la France !

    Mais la réalité rattrape tellement les tricheurs…et la partition fait rire le monde entier actuellement… C’est peut être les Russes qui sont parmi les moins ironiques en ce moment sur la France à ce que je vois en vivant en Russie ! Pour donner des leçons ils faut s’assurer d’en avoir les moyens. Ces moyens la France ne les a plus, et sombre simplement dans le ridicule parce qu’elle ne se rend plus compte.

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