La défense intérieure passe par une connaissance de la terre et des hommes

On croit souvent que tout part de l’histoire. Erreur profonde si elle oublie la géographie, ce que Fernand Braudel ou Yves Lacoste, dans un style différent, avaient déjà dénoncée. Un héritier reprend le plaidoyer pour une brève apologie des sciences sociales en général et de la géographie en particulier. Merci à lui. JDOK

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Avant de faire réfléchir à la défense intérieure de la France, je voudrais rappeler le parcours d’un officier non-conformiste (termes utilisés par la bio officielle, sur la page de la Fondation Charles de Gaulle) entre Première et Seconde guerres mondiales. De retour de captivité en Allemagne, il y a bientôt un siècle, le capitaine de Gaulle s’apprête à partir en Pologne. Comme conseiller militaire, il s’insère dans l’état-major d’un groupe d’armée, en marge de la guerre civile qui déchire l’ex-empire russe. Au bout de deux ans, il revient donner des cours d’histoire à Saint-Cyr, puis réussit le concours de l’École de guerre (1922). Se succèdent ensuite les mois passés à Mayence, le Conseil Supérieur de la Guerre présidé par le maréchal Pétain (lui même ancien professeur à l’École de guerre), la préparation des cours, la rédaction d’articles et de livres sur la Défense nationale. Le retour en unité (Trêves, Metz) n’empêche jamais par la suite l’officier de réfléchir à la stratégie française : au Levant ou en métropole. (…)

L’officier subalterne et homme de caractère Charles de Gaulle – travaillé par la question de la solitude du chef – a incarné la figure d’un intellectuel hanté par la guerre, et non pas un technicien doté d’un ‘fond de sac’, selon l’expression utilisée par un ancien commandant des Écoles de Coëtquidan, pour qualifier ce que doit retenir un saint-cyrien de sa formation académique…

Venons-en à l’effort de défense, qui doit d’abord s’imposer dans les esprits. Le 7 juin dernier, dans le Figaro, Thibaud de Montbrial écrit “Pour que l’État ait les idées claires, un livre blanc de la sécurité intérieure s’impose”. Son diagnostic est sans appel, mais son argumentaire, trop léger. Face à des groupuscules qui cherchent la confrontation – dans les rues de Nantes ou  de Paris, à NDDL ou à Sivens – la force publique intervient fébrilement, sans obtenir par sa seule présence une dissipation des plus virulents. Face aux terroristes, police et gendarmerie subissent plus souvent un calendrier et une cartographie qu’elles ne les anticipent; parant au plus pressé, avec les moyens humains et techniques du moment, et dans l’indifférence de l’opinion, plus séduite par les bulletins de victoire que par le détail de la planification.

Les défis posés à ceux qui administrent les populations et gèrent les territoires sont immenses. Mais ce n’est pas seulement parce qu’il n’existe aucun livre blanc sur la défense intérieure. Les militaires rentrent dans les rangs de ceux qui comptent pour protéger le pays à l’intérieur de ses frontières, aux côtés des forces de l’ordre et de la sécurité civile; ils ne l’ignorent plus; mais il importe que leurs officiers se forment au préalable. La ritournelle des treillis camouflés en ville rime avec Sentinelle, et la force de dissuasion – qui tient en respect des ennemis infiniment plus éloignés que le Rhin – n’aide en rien à protéger nos concitoyens d’un éventuel attentat dans le métro, d’un empoisonnement des sources d’eaux potables.

Pour dresser un état de la France du point de vue de sa Défense intérieure, comme autrefois Vauban, il s’avère nécessaire de scruter les hommes et le terrain : l’histoire de la population d’un côté et l’organisation géographique de l’autre. Qu’on me permette d’insister un instant sur ce point, enseignant depuis 2003 ces disciplines à Coëtquidan. Pays développé à économie de marché, la France dépend de ses approvisionnements énergétiques (ports), de sa production électrique (nucléaire), mais aussi de ses infrastructures de transport : deux aéroports franciliens et celui de Nice dépassent 10 millions de voyageurs par an. La population vieillit, choisit de vivre sur les littoraux, dans des vallées inondables en périphérie d’agglomérations ou en zone sismique, attendant tout de l’État, protection illusoire et secours systématique. A la belle saison, les touristes amplifient ces déséquilibres.

Les gouvernants ont choisi à la fois la métropolisation – croissance du nombre d’habitants, concentration des emplois et des moyens – et la spécialisation des espaces ruraux : espaces du vide contre couronnes rurbaines, openfields dédiés à l’intensivité agricole contre friches forestières en progrès constant : dix-sept millions d’hectares et près d’un tiers du territoire métropolitain. Comment protéger des Français sur-saturés en zone urbaine, comment surveiller des zones où plus personne ne réside à l’année ?

Aux Écoles de Saint-Cyr Coëtquidan, un saint-cyrien suit en moyenne seize heures de géographie militaire sur trois ans. Seize heures, c’est mieux que rien du tout. A l’inverse, il n’y a aucun géographe aux Écoles de l’Air et Navale, pas plus qu’il n’y a de géographie à l’École de guerre. L’École Spéciale reçoit certes des cours d’histoire militaire, mais sans commune mesure avec ce qui existait au temps du capitaine de Gaulle. Comparaison n’est pas raison, et la formation tactique incorpore aujourd’hui les enseignements de l’histoire. Dans ces mêmes écoles, les élèves de l’École Militaire Inter-Armes – ceux qui suivent la voie Renseignement – ont, quant à eux, un programme satisfaisant en histoire et géographie. Le commandement et le corps enseignant doivent en réalité répondre à un cahier des charges long comme une liste sans fin : l’officier conforme (conformiste ?) doit être un sportif accompli, un combattant, passer des brevets et certifications multiples, devenir un ingénieur – pour ceux qui suivent la voie scientifique – ; en un mot, il doit être opérationnel et bientôt projetable.

Ainsi, le modèle de formation se plie aux impératifs d’armées occidentales en Opex permanentes, dont l’ambition est parfois impériale, et les moyens matériels technologiques quasi illimités. Elles s’avèrent néanmoins décevantes quant à leur capacité d’obtenir une victoire, c’est à dire occuper le terrain plus ou moins durablement, ou empêcher l’ennemi de frapper leurs métropoles.

Si l’on écarte un instant les théâtres extérieurs, que reste-t-il pour l’intérieur, la pensée de la Défense nationale ? En un mot comme en un seul, un Livre blanc de la défense intérieure s’avère aussi indispensable que l’effort préliminaire de réflexion : pas de fil de l’épée sans acier des sciences sociales !

Bruno Judde de Larivière

Agrégé de géographie

Enseignant résident à la DGER – Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan

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