Retrait des Etats-Unis de l’accord de Vienne : une injustice pour les Iraniens (A. Amir-Aslani)

A la suite de notre numéro 95 (lire ici gratuitement), nous sommes heureux d’accueillir Maître Ardavan Amir-Aslani qui est avocat d’affaires à Paris. Il a publié plusieurs livres sur l’Iran et le Moyen-Orient dont le dernier, De la Perse à l’Iran, 2500 ans d’histoire (L’Archipel, 2018).

Le 8 mai dernier, les États-Unis se sont retirés de l’accord sur le nucléaire iranien signé à Vienne le 14 juillet 2015, une décision assortie du rétablissement de l’intégralité des sanctions levées, et de nouvelles sanctions à l’encontre des multinationales qui voudraient investir en Iran.

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Vu de Téhéran, cette décision constitue une injustice d’autant plus grande que l’Iran a toujours respecté ses engagements à la lettre. Ce point fut formellement confirmé par l’AIEA dans onze rapports successifs, et rappelé dès le 9 mai par son président Yukiya Amano.

Depuis 2015, l’Iran a détruit le réacteur à eau lourde d’Arak, 14000 centrifugeuses dont celles de Natanz et de Fordow, transféré son uranium enrichi à la Russie, perdant ainsi près de 100 milliards de dollars investis dans le secteur nucléaire.

En contrepartie, ce démantèlement devait permettre une ouverture de l’économie iranienne aux projets étrangers. En juillet 2015, le cabinet de conseil international McKinsey prévoyait ainsi avec optimisme 1000 milliards de dollars d’investissements en Iran sur 20 ans.

Preuve de la volonté du groupe 5+1 (Chine, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Russie, Allemagne) d’obtenir un accord viable et concentré sur la question nucléaire avec l’Iran, les négociations avaient écarté à dessein deux points de tension éventuels : le programme balistique iranien et la présence iranienne au Moyen-Orient. Encore marqué par le souvenir d’une guerre sanglante de huit ans contre l’Irak, l’Iran considère en effet ces deux questions comme essentielles pour défendre sa souveraineté nationale et son autonomie en cas d’agression. Il faut noter néanmoins que ses missiles ont vu leur portée limitée à 2000 km, ce qui rend de facto Israël hors d’atteinte, et démontre s’il le fallait la bonne volonté de l’Iran pour s’engager dans une négociation éventuelle sur ce point précis.

En concentrant les négociations de Vienne sur la stricte question nucléaire et ses contreparties économiques, Barack Obama, grand maître d’œuvre de cet accord, ne cachait pas son espoir d’intégrer ainsi l’Iran à la civilisation économique internationale et d’apaiser les tensions au Moyen-Orient.

En dépit de tous ces efforts, l’accord n’a pas été à la hauteur des espérances iraniennes. Bien que signataires, les États-Unis n’ont jamais levé les sanctions imposées à l’Iran par rapport au non-respect des droits de l’homme et au soutien allégué au terrorisme. « Refroidies » par la perspective de représailles américaines, les banques ont refusé de se porter garantes d’investissements étrangers en Iran. En trois ans, l’Iran n’a donc reçu que 10 milliards sur les 200 milliards espérés. Les difficultés se sont dès lors accumulées pour l’économie iranienne, confrontée entre autres à une grave sécheresse depuis 5 ans et aujourd’hui à une dévaluation de 40% du rial iranien face au dollar.

L’accord de Vienne constitue malheureusement, du point de vue iranien, un fiasco économique complet, dont le point d’orgue reste la « trahison » des États-Unis, irrespectueux de leur propre signature. Mais les conséquences négatives ne s’arrêtent pas là.

Sur le plan politique, la décision américaine a renforcé les conservateurs iraniens dans le conflit qui les oppose de longue date au président modéré Hassan Rohani. Outre qu’ils n’ont jamais cru aux bénéfices promis par l’accord, dénoncé comme étant « faible et inutile », il était selon eux clairement illusoire d’espérer quoi que ce soit des Américains, qui in fine n’ont qu’un seul objectif : obtenir un changement de régime en Iran. Les déclarations récurrentes des faucons Mike Pompeo, nouveau secrétaire d’État de Donald Trump, et de John Bolton, directeur du Conseil de Sécurité national, semblent d’ailleurs confirmer leur analyse.

Les Iraniens, déçus par le manque de volonté politique des pragmatiques modérés au pouvoir, ne cachent pas leur tristesse et leur désenchantement envers Rohani. Nombreux sont ceux qui voient arriver la prochaine décennie avec inquiétude et envisagent même de quitter leur pays. Tant sur le plan du développement économique que sur la libéralisation de la société (maintien de l’application Telegram, entrée des femmes dans son gouvernement, par exemple), le président iranien a beaucoup promis, et sous-livré. Il se retrouve aujourd’hui extraordinairement fragilisé, coincé entre le marteau des conservateurs et l’enclume de son peuple.

Depuis la décision de Trump, l’Iran est entré dans une séquence diplomatique délicate. L’Union européenne réfléchit avec lui aux solutions envisageables afin de maintenir l’accord de Vienne. Mais les pistes soulevées (création d’un OFAC ou d’un fonds souverain européens, demande auprès des Américains d’exemptions de sanctions pour les entreprises européennes ayant déjà investi en Iran, lois de blocage, entre autres) ne répondront en aucune manière aux besoins urgents de l’économie iranienne. De surcroit, Abbas Araghchi, porte-parole du ministère des Affaires étrangères iranien, a confirmé l’intention du président Rohani de se retirer de l’accord et de reprendre l’enrichissement d’uranium, si aucune stratégie efficace n’émergeait de ces négociations. Cette éventualité, si elle venait toutefois à se concrétiser, compromettrait les exportations pétrolières de l’Iran. Bien qu’elle représente une perspective catastrophique pour l’économie iranienne déjà fragile, elle n’en reste pas moins possible.

Les Iraniens ont rapidement compris que la politique de Washington secouait l’ordre mondial. Le 8 mai, Donald Trump a en effet simplement confirmé qu’à ses yeux, le multilatéralisme n’existait pas. Il en a déjà donné de multiples preuves, avec le transfert de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem contre l’avis unanime de la communauté internationale, ou encore avec la guerre entamée contre l’Europe sur la question des barrières douanières sur l’acier. L’attitude des deux Corées en amont du sommet prévu – théoriquement ! – le 12 juin, oscillant entre tentation d’annuler la rencontre et réserve prudente quant à son déroulement, illustre parfaitement la méfiance que suscite désormais la parole américaine.

Par ailleurs, l’Iran sait d’ores et déjà que les Européens ne pourront pas répondre à l’urgence de ses propres enjeux. Mais sortir de l’accord de Vienne risquerait de justifier des frappes militaires et américaines sur ses positions au Moyen-Orient, l’administration Trump étant totalement sous influence de la diplomatie anti-iranienne de l’Arabie Saoudite et de l’extrême-droite israélienne, représentée par l’aile « dure » du Likoud.

S’entendre avec les États-Unis et envisager un nouvel accord apparaît donc comme l’option la plus sûre pour assurer une sortie de crise. On pourrait alors juger les tirs de roquettes iraniens sur le Golan comme une entrée en matière peu délicate. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Ces missiles, de très courte portée, et faiblement armés, sont davantage à considérer comme une démonstration de force que comme une déclaration de guerre. Fins diplomates, les Iraniens reconnaissent depuis longtemps la justesse de cet adage : « might is right » : le pouvoir a toujours raison.

A. Amir-Aslani

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