Forces armées africaines, 2016-2017, Laurent Touchard, fiche de lecture

Présentant son ouvrage au cours du « petit-déjeuner Afrique » de l’IRSEM,  le 15 septembre dernier, l’auteur précisa que son travail s’adressait plus aux militaires qu’aux chercheurs. La lecture approfondie du livre aboutit à nuancer ce propos dont le but, en ce début du XXIe siècle, est de rompre avec le cliché et « l’idée reçue selon laquelle les armées africaines seraient invariablement mauvaises » à quelques exceptions près. Rappelant qu’une armée est « un phénomène humain »,  il veut au contraire présenter « les forces africaines dans leur disparité, leur complexité », « leurs contrastes » et leurs succès[1].

Achevé fin 2016, l’ouvrage résulte du croisement de sources ouvertes : textes et  rapports officiels, publications, articles, large sitographie, documents vidéo…et de sources orales suite à des entretiens avec des militaires africains et français ayant été coopérants.

Les armées sont classées par zone géographique selon les regroupements des pays. Tout d’abord, la Capacité régionale d’Afrique du nord puis les trois Communautés économiques[2], la Force Africaine en Attente d’Afrique de l’est et les pays hors FAA.

En ouverture, un tableau présente les « atouts principaux »[3] et les « faiblesses majeures » de chaque armée puis une première partie liste le budget, les effectifs[4], l’organisation et l’inventaire par types de forces : terrestres, aériennes, navales, paramilitaires avec leurs matériels. Voilà qui peut éclairer les militaires. La seconde partie : Analyse s’avère tout aussi instructive pour les militaires et les chercheurs car elle replace chaque armée le plus souvent professionnelle par rapport à sa mission en réponse aux menaces auquel le pays est confronté, à la modernisation de ses matériels, à son organisation et son fonctionnement interne (discipline, chaîne de commandement, formation, entraînement, coopération…) et surtout dans son rapport au pouvoir politique.

Selon ses attentes, le lecteur peut dégager de grands thèmes. Par exemple, celui de la grande diversité de la coopération et de l’origine des matériels, bien étudiées par Aline Leboeuf[5] qui qualifie les armées africaines de « patchwork ». Le cas de l’armée somalienne illustre à l’extrême cette « accumulation de programmes de formation mise en place par des entités internationales, nationales ou privées » avec l’AMISOM[6] dont l’incohérence résulte de « l’absence d’une stratégie claire définie par l’UA » et de l’« une des tares européennes induites par l’absence de véritable diplomatie déterminée  [ …] ». L’auteur  juge durement  l’UE qui  ne sait pas actionner le levier de ses aides financières, contribuant «  indirectement à l’enlisement de l’AMISOM »[7]. A l’instar de la France, les Etats-Unis dont il est coutume de mentionner le désintérêt pour le continent, déploient largement leur coopération. Hormis le dispositif de l’US Africom, ils sont présents par le biais du programme antiterroriste PREACT[8] et du programme ACOTA[9] dont le but est d’améliorer les capacités des pays en matière d’OMP par la formation et l’équipement individuel des contingents.

La multitude des Etats soutenant l’effort militaire des Africains montre combien le continent est stratégique, combien les jeux d’influence des puissances se croisent et même se contredisent sur fond de fortes tensions internationales. Ainsi par sa position géographique, Djibouti bénéficie de « nombreuses amitiés diplomatiques ». Alors que depuis l’indépendance, en 1977, seule la France disposait d’une emprise militaire, face à la menace de la piraterie et du terrorisme, le président Guelleh  a accepté l’installation de bases militaires par le Japon,  les Etats-Unis et la Chine qui veut en faire un hub régional de transit des flux physiques et financiers entre l’Asie et l’Afrique quand Djibouti rêve de devenir le Dubaï de l’Afrique.

Sous l’angle de chaque armée, l’auteur examine toutes les opérations onusiennes en cours. La France en soutient certaines comme la MINUSMA après l’opération Serval puis avec les dispositifs Barkhane et le G5Sahel. Ou bien elle intervient comme ce fut le cas en République centrafricaine[10] avec l’opération Sangaris de décembre 2013 à octobre 2016. Les lecteurs attentifs du livre du général Pierre de Villiers se souviennent de la « fierté » déclarée de l’ancien chef d’Etat-major à propos de cette OPEX[11]. Malgré des moyens insuffisants, elle a évité un génocide ethnique.  Elle a prouvé la maîtrise du feu des soldats français, leur « abnégation » et leur « capacité de faire énormément avec peu »[12], elle les a éprouvés[13] pour aboutir à un fiasco militaire et politique car les décideurs politiques n’ont pas « choisi de soutenir un camp plutôt que l’autre » et ont « imposé à l’armée une tâche d’interposition, synonyme de bourbier » débouchant sur le retrait[14]. Sangaris symbolise « l’instratégie » politique française depuis les réductions budgétaires et d’effectifs menées par les derniers présidents que les grands chefs militaires ont accompagnées. Et que dire du silence du ministère suite aux accusations formulées contre des militaires, basées sur de « faux témoignages formulés contre rémunération »[15].

Laurent Touchard aborde un thème rarement étudié, celui du phénomène guerrier africain. Les coopérations s’échinent à enseigner aux armées africaines, gangrénées par la corruption, le clientélisme et les carences, l’art de la guerre selon les modalités occidentales avec les moyens les plus modernes déployés dans les trois dimensions. Or sur le terrain, il n’est pas rare que les soldats africains perpétuent des pratiques traditionnelles en combattant « dans un désordre absolu », éloigné des principes de planification et d’organisation occidentaux. S’y ajoutent tant du côté des forces gouvernementales que des groupes armés non gouvernementaux, les croyances magiques, la peur des envoûtements et des esprits, le recours aux gris-gris. Autant de façons de galvaniser la communauté des combattants, de souder un groupe[16].

Un livre qui mérite d’être lu d’un trait ou un outil consulté au gré des besoins d’informations sur les armées africaines.

Martine Cuttier

Laurent Touchard, Forces armées africaines, 2016-2017, Edition Laurent Touchard, Amazon, 2017, 600 p.

Voir également le blog de l’auteur.

[1] Préambule, p 11.

[2] La Communauté de développement d’Afrique australe : CDAC, la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’ouest : CEDEAO et la Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale : CEEAC.

[3] Certaines comme la RCA, la Somaliland ou le Soudan du sud n’en ont aucun.

[4] A ce sujet, il aurait été judicieux d’indiquer la population afin d’évaluer le poids des forces armées sur la société. Par exemple, en Erythrée, l’armée regroupe de 2 à 300 000 hommes pour cinq millions d’habitants soit environ 5% de la population ce qui en fait l’un des Etats les plus militarisés du monde, p 510.

Dans son triple numéro de fin d’année 2017, l’hebdomadaire Jeune Afrique publie des Fiches pays pour les 54 Etats africains. Avec les principales données chiffrées, l’analyse de la situation politique peut compléter celle sur les armées.

[5] Aline Leboeuf, Coopérer avec les armées africaines, IFRI, Focus stratégique n° 76, octobre 2017.

[6] African Union Mission in Somalia.

[7] P 580-581.

[8] Partnership for Regional  East Africa Counterterrorism.

[9] Africa Contingency Operations and Training Assistance. Il est financé par le fond Peacekeeping Operation : PKO.

[10] Elle bénéficie de la Mission Multidimensionnelle Intégrée de Stabilisation des Nations-unies en Centrafrique : MINUSCA puis en 2015, de la part de l’UE, de la mission de conseil: European Union Military Advisory Mission en the Central African Republic : EUMAM RCA complétée, en 2016 pour deux ans, par la mission de formation militaire European Training Mission  Central African Republic : EUTM CAR-RCA.

[11] Pierre de Villiers, Servir, Fayard, 2017, 255 p, p 94.

[12] P 345.

[13] Le général de Villiers mentionne que les horreurs et la violence la plus extrême auxquelles furent soumis les soldats sur ce théâtre  provoquèrent le nombre le plus élevé de blessés post-traumatiques. Ibidem p 94.

[14] P 345.

[15] P 346.

[16] P 365.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.