Les nouvelles Routes de la Soie et l’Asie Centrale : l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) en première ligne… (E. Dupuy)

La tenue, les 7 et 8 juin 2017, à Astana, au Kazakhstan, du 17ème Sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS, crée le 15 janvier 2001) aura été l’occasion de mettre en exergue la spécificité de la seule Organisation intergouvernementale réunissant 5 des 6 États d’Asie centrale – ex-républiques soviétiques (à l’exception du Turkménistan) et la seule créée et de facto « influencée » par Pékin.

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Au-delà, c’est désormais les interactions géo-économiques et les convergences géopolitiques entre l’OCS et le projet chinois des « nouvelles Routes de la Soie » (One Belt, One Road, OBOR) qu’il convient de prendre en compte afin de se rendre compte combien ce nouveau « Grand jeu » va profondément bouleverser les relations internationales.

Avant l’ouverture des grandes routes maritimes autour du XVIème siècle, les deux plus grandes puissances de l’époque qu’étaient l’Empire de Rome et l’Empire de Chine, furent reliées entre elles par une pluralité de pistes qui établirent un commerce entre les deux extrémités d’Orient et d’Occident, en passant par l’Asie centrale. Naissait ainsi la Route de la Soie, immortalisé par le marchand vénitien, Marco Polo, voyage qu’il retracera dans « il Milione ».

Faiblement développée, peu peuplée, peu ou mal dotée en infrastructures, traversées de tensions intérieures ethniques, instrumentalisée par divers courants religieux, cette région est, à maints égards, selon la formule de Pierre Chuvin et Pierre Gentelle,  « un vide entouré de pleins »  (“Asie centrale : l’indépendance, le pétrole et l’islam”, Le Monde, Marabout, 1998, p 150.).

Des « pleins » représentés désormais par les trois principales puissances mondiales que sont les États-Unis, la Russie et la Chine. C’est en effet à l’Institut Royal britannique de géographie en 1904, que l’Amiral Halford John Mackinder, un des pères de la géopolitique moderne, définira la région comme étant le « cœur du monde » (Heartland).

Dans un espace qui a longtemps connu le « Grand jeu » des diplomates des empires russe et britannique, un nouvel affrontement géopolitique se déroule depuis 2001, mettant aux prises les intérêts à la fois économiques, culturels et stratégiques des trois seuls États capables de structurer autour d’eux un espace régional.

D’aucuns annoncent le retour d’un « Grand jeu », selon l’expression demeurée célèbre de Rudyard Kipling, jeu par lequel au XIXe siècle les intérêts des Russes, qui progressaient en Asie centrale, et ceux des Britanniques, qui contrôlaient l’empire des Indes, en étaient arrivés à s’opposer pour se heurter directement aux confins de l’Afghanistan.

Par la suite, le « Grand jeu » prit une nouvelle dimension idéologique et universelle, les bolcheviks soutenant en Asie le processus de décolonisation afin de saper les positions de l’Occident par une manœuvre oblique coupant les économies européenne et américaine des sources de matières premières.

Avec la décomposition de l’URSS, les Républiques d’Asie centrale se sont brutalement trouvées en situation de transition à tous les niveaux. Il s’agit là, d’une conséquence directe de la fin de l’Empire soviétique – qui assurait une certaine forme équilibre.

L’on constate un nouvel engouement pour l’intégration régionale en Asie centrale. Il faut s’en féliciter, car cela témoigne d’une recherche d’identité stratégique autonome.

Ainsi, la réémergence d’une vieille organisation, telle que l’Organisation de Sécurité Collective en Europe (OSCE) qui a été présidée pour la première fois par un pays d’Asie centrale en 2011 (Kazakhstan) tendrait à confirmer cette mise en exergue de la perspective de la création d’un espace économique, diplomatique et stratégique eurasiatique, et ce, alors que la Chine a lancé, depuis novembre 2013, son projet de nouvelles Routes de la Soie – terrestre et maritime (« One Belt, One Road » devenue « Belt and Road Initiative » reliant la Chine à plus de 66 pays asiatiques, africains et européens) et que la Russie, avec la création de l’Union économique eurasienne (Traité d’Astana, du 29 mai 2014) vise aussi à être un acteur majeur.

Il y a de ce point de vue une réactualisation des organisations à vocation transrégionale, ce qui peut être mis en évidence par la volonté kazakhe de mettre en relation l’OSCE et l’Eurasec, tout comme l’OSCE et l’Organisation de Coopération de Shanghai (dans le même état d’esprit que celui hérité de la Conférence d’Helsinki en 1975).

La nouvelle réalité géopolitique de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS), ce sont des atouts considérables : ce sont 2 758 000 000 d’habitants ; qui représente 38% des approvisionnements en gaz naturel, 20% du pétrole, 40% du charbon et 50% de l’uranium disponibles sur la planète !

C’est évidemment aussi un espace de dialogue multiculturel, contraint par un espace social morcelé.

Mais cette « jeune » organisation régionale met aussi en évidence certaines des faiblesses intrinsèques de cet espace. En effet, de nombreux enjeux se jouent en interne comme celui du leadership entre la Chine et la Russie, avec l’Inde en tiers-acteur.

Il y a de plus, entre les membres de l’OCS, une logique de « défiance mutuelle » qui se met peu à peu en place, comme en témoigne les logiques divergentes de plusieurs de ses membres quant au conflit en Afghanistan, en Irak et en Syrie, quant à la question du nucléaire iranien, ou encore sur l’épineuse question de la juste répartition des richesses minières et hydriques, à l’instar de la brouille entre l’Ouzbékistan et le Tadjikistan, au sujet du barrage de Rogun et de l’usine d’aluminium polluante Talco.

Rappel rapide les dynamiques internes et externes de l’OCS et de ses états membres.

 1/ Contestations démocratiques

 Si depuis 2003, certaines contestations démocratiques (cf. la révolution des tulipes au Kirghizistan en mars 2005) ont obtenu des évolutions rapides marquées par l’élimination en douceur des pouvoirs favorables à Moscou, remplacés par des pouvoirs beaucoup plus favorables aux Américains, en revanche, après les manifestations (vallée du Ferghana en Ouzbékistan en mai 2005), les présidents du Kazakhstan et d’Ouzbékistan sont allés chercher l’assurance d’un appui de la part des Russes.

L’influence américaine, de plus en plus contestée, est désormais considérée comme déstabilisatrice.

C’est ainsi que le 4 juillet 2005, les pays de l’Organisation de coopération de Shanghaï (OCS) ont demandé aux Américains un calendrier de retrait de leurs troupes de toute l’Asie centrale. Cette année, ce sont les Talibans qui ont publiquement demandé l’aide de l’OCS pour agir pour le départ effectif des troupes américaines.

 2/ Le jeu russe dans la région

 Malgré un certain recul, les Russes exercent toujours une forte influence en Asie centrale. Par ailleurs, certaines ex-républiques comme le Tadjikistan ou le Kazakhstan continuent à garder des liens très forts avec leurs anciens partenaires. Certes, pour tenter d’échapper à l’influence russe, l’Asie Centrale a tenté un rapprochement avec le Moyen-Orient (notamment la Turquie et l’Iran, le Pakistan et les pays du Golfe). Mais face au danger non maîtrisé de la montée de l’Islam radical, les républiques se sont tournées, à la fin des années 1990, vers les Etats-Unis et l’Union européenne.

Toutefois, la structure de leur économie rend difficile la sortie de la sphère d’influence de la Russie qui continue à jouer un rôle de première puissance régionale en Asie centrale (soft power économique, renforcement des liens militaires et stratégiques à travers l’OTSC).

3/ Le jeu américain dans la région

Les Américains mettent sur pied une stratégie globale dans la région, visant à la fois à passer pour une puissance bienfaisante et à sauvegarder leurs intérêts. Ils veulent abattre les forces islamistes et les dictatures tout en se donnant la possibilité de contrôler les gisements pétroliers.

4/ Le jeu chinois dans la région

 La Chine est à la recherche d’une neutralité minimale de la part de ses voisins centre-asiatiques. Dans les textes, cette neutralité est en principe acquise depuis l’accord multilatéral d’avril 1997 au terme duquel, moyennant des investissements chinois au profit des politiques de restructuration post-socialiste, les Etats riverains s’engagent à ne pas accorder la moindre aide aux activistes ouïgours.

Si cet engagement a été respecté par les autorités signataires, les mouvements indépendantistes ont su profiter de la porosité des frontières centre-asiatiques et de l’inégal contrôle des régions périphériques par les pouvoirs centraux pour se doter de bases de repli hors du territoire du Xinjiang, notamment en Afghanistan.

 

L’approfondissement de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) comme réponse à l’intérêt européen croissant pour la région

La stratégie de l’OCS reste néanmoins basée sur une diplomatie réaliste qui s’appuie sur une stratégie non seulement terrestre gagée sur ce que l’on pourrait appeler une « diplomatie de masse », pour laquelle la démographie devient un atout de puissance, mais aussi de plus en plus navale.

Il est intéressant de voir, à cet effet, qu’en Russie, la question de la place de la Russie au sein de l’OCS s’intègre au débat qui oppose les tenants d’un orientalisme tourné vers l’Asie centrale et l’Extrême-Orient et ceux qui prônent un rapprochement avec l’Europe et la sphère occidentale.

Il y a d’ailleurs potentiellement une confrontation latente entre la Chine et la Russie au sujet de la Sibérie dans laquelle vivent 11 millions d’habitants sur une superficie de l’ordre de 7 millions de km². Or, la Chine a déjà massée sur ses frontières avec la Russie une population de l’ordre de 150 millions d’habitants ! Et on ne peut que se demander si la Chine, renforcée par sa croissance économique et industrielle à deux chiffres, ainsi que sa politique d’ouverture de nouveaux marchés, pourrait émettre de nouvelles revendications territoriales ou plutôt se rappeler au souvenir de ce qu’elle considère être des traités inégaux, l’ayant au 18ème siècle privé d’une partie de la Sibérie ?

Cette question tend les relations entre la Russie et la Chine. Il y a, à l’inverse, cette crainte de la Chine de voir se fédérer un « Turkestan » musulman et turcophone qui empièterait sur son territoire et dont on observe une forme de résurgence des revendications toujours plus sensibles aujourd’hui en Asie centrale.

C’est tout l’enjeu d’un ensemble géographique dont la tentation serait de s’unir autour d’une langue, d’une culture et d’une religion. D’où la crainte chinoise que les régions comme le Xinjiang ne basculent dans cette logique de défiance vis-à-vis du pouvoir central, tout comme les Russes l’ont expérimenté à leurs dépens au Caucase.

 

Quels sont, dès lors, les arguments de l’Europe et perspectives pour la France ?

Il faut être conscient que Moscou, Pékin et Dehli ne peuvent que coopérer pour des raisons d’abord démographiques et économiques.

Cependant les questions de l’eau, de l’énergie, de l’accès aux métaux rares et de l’ouverture d’un marché concurrentiel en Asie centrale pourraient créer des points d’achoppement entre ces pays.

La Chine est encore trop souvent perçue comme une menace là où elle pourrait jouer un rôle partenarial plus poussé et devenir enfin et de manière pérenne un partenaire de choix pour les Européens.

La présence française en Asie centrale, depuis la visite de François Mitterrand en 1993 en Ouzbékistan et malgré la large tournée de François Fillon en Asie centrale en 2008 ou encore celle de Laurent Fabius en 2014, souffre d’une trop faible prise en compte des logiques multilatérales et peine à considérer la prise en compte prospective et cohérence de cette zone.

Ce qui est important lorsque l’on parle d’Asie centrale, c’est aussi et surtout d’abord l’interconnexion des acteurs. Les économies régionales se trouvent dans une quête de diversification et elles devront se tourner inexorablement vers des partenariats occidentaux et chercher à internationaliser les coopérations géo-économiques

En concevant l’Asie centrale comme l’objet d’acteurs exogènes, on oublie que ces puissances deviennent elles-mêmes des puissances émergentes, des Etats aux atouts provenant du sous-sol et qui prennent de plus en plus d’importance politique dans la région.

On voit ainsi l’émergence d’une complémentarité, mais aussi d’une réelle compétition, entre les Puissance du ou des Sud(s) : Russie, Chine, Turquie, Inde, Kazakhstan, Iran…

Rappelons également les considérations géopolitiques du britannique Mackinder qui concevait cette zone comme le « cœur où bat le pouls du monde » (Heartland).

Si l’Orient essaie de se positionner sur la scène internationale, il regardera inévitablement vers l’Occident et il nous faudra bien alors assumer cette dimension, que d’aucuns se refusent à voir encore venir.

Emmanuel DUPUY, Président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE)

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