Entredeux stratégique

Notre siècle a 15 ans et le monde continue de se défaire tout autour de nous alors que chez nous, cela ne va guère mieux. Depuis la fin de la guerre froide, il y a 25 ans, les acteurs étatiques se sont profondément différenciés dans l’inflation de multiples proto-États, les infrastructures multilatérales n’ont pas tenu leurs promesses, se sont relativisées ou ont périclité (ONU, Otan, OMC, UE), les entrepreneurs de violence se sont multipliés, la criminalité s’est organisée et a entrepris de corrompre les sociétés les plus établies, la financiarisation s’est emparée de l’industrie et du commerce et le terrorisme stratégique (11 septembre 2001) s’est commué en un terrorisme nourri par un sectarisme religieux, le salafisme (13 novembre 2015). Notre pays comme bien d’autres a subi ces multiples chocs qui ont éprouvé sa résilience et fini par chambouler son équilibre socioéconomique et sa pratique politique habituelle. Il est à la peine.

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Or nous venons d’assister au Bourget à la conjonction surprenante de la grand-messe de la lutte contre le réchauffement climatique, la COP 21, symbole d’une communauté mondiale de destin assumée, et d’un état d’urgence sécuritaire qui rappelle les pires heures de la République en danger. On nous parle aujourd’hui à la fois de la paix fruit de la sagesse mondiale et de la guerre de la Nation contre l’armée jihadiste. Mais comment sortir de ce paradoxe au demeurant non assumé? La France est-elle devenue trop petite pour les grandes choses, la mondialisation, ou trop grande pour les petites choses, la sécurité et la tranquilité publiques ? C’est vrai que nous vivons mal cet entredeux stratégique qui s’éternise tant les atouts traditionnels de la France ont du mal à être valorisés dans la globalisation installée depuis 25 ans et qui met en évidence nos rigidités. C’est aussi que nos voisins ont récusé le modèle d’Europe, sorte de super France, que nous défendions depuis 40 ans et qui s’éloigne désormais de façon irrémédiable. C’est enfin que nous avons pris cette mauvaise habitude d’exercer nos responsabilités de façon un peu clinquante en affirmant plus facilement de grands principes juridiques qu’en défendant bec et ongles nos intérêts nationaux.

Notre équation de sécurité et nos engagements internationaux portent la marque de ces cohérences limitées. Les militaires qui constituent en France un important réservoir de compétences stratégiques, d’autorité et de loyauté ont hélas été méthodiquement déclassés depuis 25 ans, soumis à la méfiance d’une classe politique distante ou autoritaire et confinés dans des opérations lointaines pour servir des opérations extérieures souvent hasardeuses. Ils ne sont plus guère consultés pour assurer la sécurité du pays sauf en supplétifs d’un système policier harassé par une chasse aux multiples désordres d’une société distendue. Un sentiment de fin de cycle politique domine le pays avec un fatalisme qui rappelle des moments sombres de notre histoire et annonce d’autres renonciations.

Comment redresser la tête et mieux vivre cet entredeux stratégique qui n’est pas prêt de s’achever ? Il faut sans aucun doute que la France, selon sa tradition séculaire, éclaire à sa façon le grand tournant qui s’opère entre cette globalisation qui libère tant de forces positives à l’échelle mondiale et cette régionalisation qui consacre des solidarités électives avec des proches, pour la France les Européens de l’Ouest et les Maghrébins. Plutôt que dans un Occident fantasmé et sur la défensive, c’est avec ses voisins les plus proches que la France pourra relancer un récit national positif qui rassemble ses forces, valorise ses atouts et puise dans ses ressorts pour relancer stratégiquement le pays. Une ambition maritime globale servie par une position géostratégique favorable et des outremers bien placés pourra alors porter ce nouveau récit français à l’échelle de la planète. Parlons-en enfin sérieusement.

Jean Dufourcq, essayiste, www.lettrevigie.com

Article publié dans La Croix, 24 décembre 2015

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