Les voisinages sud après les printemps arabes

Voici le texte d’une conférence prononcée en février dernier à ‘institut Saint Louis à Bruxelles. Elle a été suivie d’une série de réunions au cours du printemps, organisées par l’institut, auxquelles La Vigie a été associée. L’enjeu consistait à soumettre quelques propositions à la Commission, à l’heure où elle réfléchissait à la rénovation de la politique des voisinages. Le texte de synthèse peut-être lu sur le site de l’institut : :  “Politique de voisinage de l’Union européenne: réforme ou refonte”, Jacques Kellet-Noëllet, juin 2015. . La Vigie  a surtout travaillé sur la question du sud, ou plus exactement des sud, comme le texte ci-dessous l’illustre.

Quelques remarques sémantiques

La politique européenne de voisinage distingue usuellement un voisinage oriental d’un voisinage « méridional » couramment désigné sous le nom de « voisinage sud ». Pourtant, il convient d’emblée de passer du singulier au pluriel et de distinguer plusieurs voisinages méridionaux. Il faut ainsi délaisser la notion de « grand Moyen-Orient », telle qu’elle fut promue par l’administration Bush en 2002-2003, tout comme de son succédané qu’est le « MENA » (Middle East – North Africa). Au contraire, cet espace géographique étendu donne la place à plusieurs ensembles géopolitiques distincts : un Proche-Orient (en un mot, la rive orientale de la Méditerranée), un Moyen-Orient (Machrek, Mésopotamie, Iran), à l’Afrique du Nord, à la bande sahélo-saharienne et au-delà, à l’Afrique noire.

Pareillement, la notion de « printemps arabes » prête à confusion. Elle est très connotée et occidentaliste. Les révoltes arabes ont été non d’abord des appels à la démocratie (à l’imitation d’un modèle occidental) mais d’abord le refus de la corruption régnante. Ceci explique d’ailleurs la pauvreté des réponses politiques qui y ont été apportées puisque très souvent, elles débouchèrent sur un changement de régime avec des régime avec des résultats très variables : relative réussite en Tunisie, chaos en Libye, retour à la situation antérieure en Egypte, échec en Syrie ouvrant sur une guerre civile, risque d’éclatement au Yémen, régression à Bahreïn. Aussi, quand les journalistes occidentaux parlent de « printemps arabes », ils font allusion au « printemps des peuples » tel que l’Europe le connut en 1848, qui était d’abord une aspiration des nationalités. Or, la seule similitude réside dans l’échec qui fit suite aux deux mouvements. On peut toutefois être optimiste en considérant que malgré l’échec initial, le premier mouvement eut gain de cause dans la durée : mais l’efflorescence nationale de 1848 ne triompha qu’en 1919, au prix d’une guerre mondiale.

Constats

Quatre ans après les révoltes, constatons qu’elles ont provoqué (ou renouvelé ou accru) la déstabilisation de toute la région : en Irak, au Liban, au Yémen…

Constatons de même l’émergence de multiples formes d’islam politique, notion qu’il faut également mettre au pluriel. Il peut s’agir de formes établies et incarnées (Arabie, Maroc), de propositions idéologiques (Frères Musulmans, salafisftes), de formes démocratiques (Tunisie, Turquie), sans même parler de l’éparpillement jihadiste (Etat Islamique, AL Qaida, mais aussi Ansa al sharia, Boko Harma, MUJAO, shebabs…). A l’éparpillement des révoltes correspond un éparpillement des réponses « islamistes ».

L’islam politique est donc devenu, dans le monde arabo- musulman, une idéologie de remplacement, à l’instar du communisme, qui permet à tous les rebelles locaux de trouver une cause pour exprimer leur refus de l’ordre du monde tel qu’il est. Derrière l’apparence d’unité, constatons une fragmentation géopolitique enracinée dans des situations ethno-sociales différentes.

Recommandations

Dès lors, plutôt qu’une approche unifiante qui obéit, de façon sous-jacente, à la simplification du choc des civilisations, il faut recommander des approches partielles et segmentées. Puisque nous nous intéressons à l’Europe et tout particulièrement à l’UE, cela revient à éviter une « grand southern strategy ».

Cela entraîne qu’il faudra parler à certains islamistes (au sens de partisans d’un islam politique, donc pas forcément violents) et les considérer comme des partenaires. La ligne rouge actuelle du refus total ne peut tenir plus longtemps. Comment discuter avec eux qui clament leurs différences ? Comment accepter l’altérité au modèle européen ? Quels critères retenir pour définir les islamistes qui nous soient compatibles ? Telles sont les questions auxquelles il faut répondre.

En Afrique du nord, il s’agit de soutenir les stabilités en place et d’éviter la contagion du désordre. Tunisie et Egypte sont ici en première ligne. Il convient de surveiller les évolutions en Algérie, qui est très affaiblie par la question de la gouvernance pendant la maladie du président Bouteflika, mais aussi par le brutal tassement de la rente pétrolière. L’enjeu est donc la Libye : l’objectif doit donc être d’abord l’unité, ce qui passe par l’admission d’une forme bénigne d’islamisme.

Au Proche-Orient, le principal défi tient à la remise ne cause des frontières initiée par l’EI. Quelle réponse y donner ? Doit-on s’accrocher au mythe de l’intangibilité des frontières ? Mais alors, comment bâtir un soubassement national à des objets étatiques que sont ces frontières  Quelle idéologie alternative y donner ? Le nationalisme ? Mais peut-on réellement considérer aujourd’hui un nationalisme syrien ou irakien ?

Au Moyen-Orient, l’enjeu réside dans les négociations nucléaires avec l’Iran. Un accord changera les lignes en introduisant un nouveau leader régional qui permettra d’éviter une éventuelle faillite saoudienne. Car aujourd’hui, l’Arabie paraît l’homme malade de la région, bousculée au nord par l’IE, au sud par els troubles yéménites, à l’est par les fragilités chiites à Bahreïn ou dans la province saoudienne du Hasa.

Conclusion

Il faut admettre l’altérité. Si on refond la PEV, il faut la concevoir comme une politique de cohabitation qui organise la différence, non une politique d’assimilation au modèle européen. Celui-ci est valable pour les Européens, il ne prétend pas à l’universalité.

Remarquons que ce sont surtout les Occidentaux qui évoquent les notions de valeurs universelles qui sont souvent perçues, ailleurs, comme des valeurs occidentales. Ceci explique l’affaiblissement de la « puissance de la norme », un temps considérée comme le moteur européen.

Ainsi, s’il y a des voisinages, il faut donc « des » politiques, non « une » politique.

JDOK

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