Le déchainement irrémédiable (Grèce et UE)

L’accord obtenu entre les Européens et le Grèce, lundi matin, est incontestablement perdant-perdant. S’il a soi-disant sauvé l’Eurozone, il a engagé la destruction de l’UE. Les torts sont partagés mais les dégâts profonds.

A. Tsipras a été inconséquent : on ne choisit pas une ligne ultra dure si on n’est pas prêt à aller jusqu’au bout. Jouer gros au poker suppose des nerfs solides et une capacité à tenir une forte intensité dans l’affrontement que le dirigeant grec n’avait manifestement pas. Il n’avait d’ailleurs pas de plan B, celui d’organiser la sortie de l’euro. A partir de ce moment, son bluff ne pouvait pas fonctionner. Les Européens l’ont compris la semaine dernière lorsqu’après le référendum, ils ont vu que A. Tsipras ouvrait toutes les portes aux compromis : renvoi de I. Varoufakis, proposition d’un plan très proche de celui qui avait été refusé par référendum, discours convenable au Parlement européen. Par ces signes, A. Tsipras signalait qu’il était prêt à aller à Canossa. Il en est revenu comme les bourgeois de Calais, en pénitent et la corde au cou.

Il se trouve désormais dans une situation impossible : celle de mettre en œuvre un plan qu’il sait perdu d’avance et qui ne remédiera pas aux années de gabegies dont il n’est même pas responsable (Voir la belle hypocrisie des partis qui forment la « minorité » actuelle) mais dont il doit porter le poids. Déjà, les premiers troubles apparaissent, ils vont probablement s’étendre. Ne parlons même pas des vannes de l’immigration de passage qui vont s’ouvrir tout grand (j’entends déjà : « je n’ai plus d’argent pour payer policiers et douaniers à surveiller les frontières de Schengen »), sans même parler de la contagion à des Balkans dont la température est en train de monter, ce qui échappe à l’attention de la plupart. Nous l’avons signalé (LV 20).

Car le 3ème « plan » ne résout rien. La dette est perdue et il est illusoire d’imaginer qu’elle pourra être remboursée un jour. Il ne s’agit plus de cela. Au passage, j’entends mes correspondants qui me disent qu’ils voient avec un certain plaisir ce plan qui « va forcer les Grecs à se réformer » : ils ne voient pas qu’on ajoute plus de 80 milliards au pot et qu’on double la fameuse créance de « 6000 euros que possède chaque Français ». Avec le plan, on est passé à 15.000, nos comptes publics étant aussi florissants que l’on sait !

Dette perdue, le FMI le dit. Mais surtout, plan inutile et inefficace, tous les économistes le disent. Bref, un plan vindicatif qui ne répond à rien, sinon à calmer la rage des rentiers.

Là est la plus grande gêne : cette bouffée passionnelle, vindicative, vengeresse de l’ensemble des durs européens : il s’agissait de punir la Grèce. De son péché originel (celui d’avoir profité des fonds sans se réformer assez, oubliant au passage la complicité des Européens dans ladite cavalerie), mais surtout d’avoir osé défier le système, au travers de ce référendum. Il n’est plus question de dette alors, ni même de vertu : disons-le tout net, on sert un mélange de vengeance mauvaise et de préservation illusoire d’un système qui ne convainc pas.

Les masques sont tombés. On sait désormais que l’ordo-libéralisme qui préside aux choix européens ne fonctionne pas pour tous, mais seulement au profit de quelques acteurs qui profitent de leur position dissymétrique, par nature non reproductible par l’ensemble. Depuis quelques années, l’intérêt national primait en sous-main. Voici désormais affichés l’égoïsme, la défiance, la peur. La fameuse solidarité européenne a disparu (imagine-t-on un seul instant maintenant un accord sur les migrations ? Désormais, chacun va tout refuser aux autres, exigeant dans le même temps une solidarité perdue). Les passions sont déchainées alors que le système ne va même pas pouvoir retrouver l’équilibre. Déjà, on est obligé d’inventer de nouveaux artifices pour financer le prêt relais et surtout, surtout, permettre à la BCE de survivre, au risque qu’elle ne passe pas l’échéance du 20 de ce mois. Déjà, la gigantesque pyramide de Ponzi du système financier international est en train d‘éclater, en Chine comme aux Etats-Unis. L’Eurozone qu’on a cru sauver est vouée à disparaître, entrainant sans doute avec elle l’UE qui n’en pourra mais.

Disons les choses tout net : il fallait organiser techniquement la sortie de la Grèce de l’Eurozone. C’était le plan que j’avais prêté à M. Tsipras et que seul I. Varoufakis poursuivait, c’est le plan de W. Schauble (pour des raisons différentes) qui est cohérent et qui aurait permis de couper la branche morte un peu plus convenablement que ce qui va arriver.

Rien ne sera plus comme avant, en Grèce comme en Europe. Cette crise signe la fin d’un temps. Le XXe siècle a peut-être fini le 11 septembre 2001 : le XXIe vient de débuter le 12 juillet 2015.

Cet accord déchaine la réalité, celle de l’échec des modèles sur lesquels nous vivions. Le moment est irrémédiable. Mais avant la reconstruction, la destruction va être nécessaire. Nous y sommes, cela va tanguer.

JDOK

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