Guerre hybride ou doctrine Gerasimov ?

Les événements survenus en Ukraine en 2014 ont suscité des réactions de surprise chez nombre d’analystes stratégiques occidentaux. Au-delà des condamnations politiques portant sur la violation du droit international ou l’ingérence en Ukraine, les milieux stratégiques n’ont pas masqué leur embarras devant les qualités manœuvrières des forces russes (ou « soutenues » par les Russes). Au fond, chacun gardait le souvenir d’une armée soviétique, pesante et monolithique, incapable de dominer les peshmergas en Afghanistan (oubliant au passage que la coalition occidentale n’a pas montré tellement plus de succès sur le même terrain). On retenait plus l’écrasement de l’opposition en Tchétchénie, au moyen d’une guerre sanglante et extrêmement destructrice, que les brillantes qualités de mouvement démontrées en Géorgie en 2008, certes très brièvement.

Source : russiandefpolicy.wordpress.com

Aussi, la saisie rapide de la Crimée au moyen de forces sans insignes d’appartenance a stupéfié bon nombre d’observateurs : à l’heure de l’ultra communication et de la vidéo en direct, voici qu’une troupe réussissait à manœuvrer à la fois visiblement et sans traces. Ce qui se passa dans le Donbass à partir de mai et juin constitue une histoire différente.

Ces deux mouvements dans les provinces d’Ukraine ont conduit certains à parler de guerre hybride[1], notion évoquée dès 2006 aux États-Unis[2]. Elle est en fait mal caractérisée. Elle comprendrait l’usage de forces spéciales (« les petits hommes verts ») et autres agents des services de renseignement (« les hommes polis »), une très grande maîtrise des opérations de communication (StratCom dans le jargon de l’OTAN), éventuellement l’utilisation du cyber (même si on a très peu de cas réellement convaincants de cyberopérations), l’agitation du nucléaire, la pratique de la guerre économique (alors pourtant que contrairement aux prévisions, les livraisons de gaz à l’Ouest n’ont pas cessé : en fait, c’est principalement l’Occident qui a utilisé l’armé économique, par le biais des sanctions ou des manœuvres juridiques pour bloquer le projet Southstream).

Les spécialistes se mirent à lire la Doctrine militaire russe : l’édition en cours datait de 2010 et une révision fut publiée par le Kremlin le 26 décembre 2014. Disons tout de suite que la « doctrine militaire » porte mal son nom et qu’elle correspond plutôt à un concept stratégique ou à ce qu’en France on désigne par un Livre Blanc sur la défense. Elle énonce un certain nombre de diagnostics sur l’environnement stratégique, par exemple en pointant les dangers de l’expansion de l’OTAN, le risque de déstabilisation des pays voisins, le développement de systèmes anti-missiles ou d’armes de grande précision (Prompt Global Strikes). Elle énonce quelques principes comme la nécessité d’une défense élargie pouvant se projeter si nécessaire à l’extérieur des frontières, l’utilisation des moyens militaires et non-militaires, l’importance du facteur temporel dans la gestion des crises, le rôle de la guerre de l’information en appui de la force militaire : rien au fond de bien surprenant ni de très novateur.

Si l’on veut comprendre le « comment », il vaut mieux se reporter à ce qu’on a pu appeler la doctrine Gerasimov, du nom du CEMA russe qui publia un long article de fond en février 2013[3]. Le général Gerasimov y exprimait les résultats des recherches doctrinales effectuées par l’appareil russe au cours des années récentes.

Il notait ainsi le gommage des limites entre les états de paix et de guerre, ainsi que l’importance croissante des moyens non-militaires pour atteindre des objectifs stratégiques. Il faut donc désormais envisager l’utilisation cachée de moyens militaires, notamment par des opérations d’information et l’usage des forces spéciales, par exemple sous le prétexte de maintien de la paix ou de gestion des crises. Il évoque l’instrumentalisation des oppositions internes pour créer un front opérationnel sur l’ensemble du territoire ennemi. La guerre de l’information ouvre des possibilités asymétriques utiles pour réduire le potentiel de l’ennemi et influencer les structures étatiques et la population. En fait, tous les moyens sont bons pour éviter l’engagement direct de ses propres forces.

Développements récents

Depuis la publication de cette doctrine Gerasimov (qui rappelle à bien des égards la « Guerre hors limite » des colonel Qiao et Wang, parue en 1999), la Russie a procédé à quelques ajustements. Ainsi, alors que le cyberespace était vu principalement sous l’angle de la « sécurité informationnelle[4] », les événements de 2013 (accueil d’Edward Snowden et Jeux Olympiques de Sotchi) ont poussé une commission du Parlement à publier un « concept de cybersécurité de la fédération de Russie[5] ». Pour la première fois, la notion de cyberespace était évoquée dans un document officiel. Ceci explique en partie les déclarations russes en faveur d’une autonomie en la matière (informatique « en nuage », navigateur « Spoutnik », modernisation du GPS russe Glossnass, développement de technocentres…).

Si la Russie a peu utilisé de drones dans le Donbass (simplement des drones tactiques d’observation), un directoire des drones aurait été créé en 2012 au sein de l’état-major. Le président Poutine a appelé en 2013 au développement de drones russes. Le ministre de la défense Choigu a annoncé récemment un programme de 9 milliards de dollars pour développer un arsenal de drones d’ici 2020.

Les forces spéciales ont toujours été un atout valorisé dans la culture stratégique russe. La relative nouveauté réside non dans leur emploi mais dans leur anonymisation, notamment en utilisant la formule de forces locales patriotes ou de volontaires permissionnaires… Toutefois, l’étude des conflits aux marges de l’URSS dans les années 1920 montrerait que cette « innovation » à des racines anciennes et bien conformes à la Maskirovka (Маскировка), définie comme « art russe de la désinformation militaire ».

Eléments de surprise et indirection

La doctrine militaire russe n’est donc pas radicalement nouvelle. Il apparaît ainsi que l’expression de guerre hybride sert avant tout à masquer la surprise qui frappa les stratèges occidentaux : il fallait bien que cela fût nouveau pour expliquer qu’on ne l’eût pas vu venir ! C’était pourtant méconnaître que la seule loi de la guerre consiste précisément à surprendre l’adversaire et à contourner ses points forts. Ce fut incontestablement le cas en Ukraine. Pour cela, la Russie montra qu’elle avait fait de réels progrès.

JDOK

[1] Par exemple : Parubiy says Russia’s ‘hybrid war’ against Ukraine shows need to reform defense sector, NATO ready to help, in Kyiv Post, 20 mai 2014

[2] Voir par exemple Hoffman, Frank G. (March 2006). How Marines are preparing for hybrid wars. Armed Forces Journal ou Bond, Margaret S. (2007). Hybrid War: A New Paradigm for Stability Operations in Failing States. Carlisle Barracks, Pa: USAWC Strategy Research Project. U.S. Army War College.

[3] Gerasimov Valery, La valeur de la science dans la prédiction, Voenno-promyshlennyi kur’er (Le courrier militaro-industriel), 27 février 2013.

[4] Voir Y. Harrel, Cyberstratégie russe, Nuvis, 2013.

[5] Voir E. Morenkova, De la sécurité informationnelle à la cybersécurité : la redéfinition de la doctrine stratégique russe, Revue Défense Nationale, Tribune 586, Décembre 2014.

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