Quelles solutions à la crise libyenne ?

La crise libyenne demeure pendante, s’enfonçant dans un chaos difficilement compréhensible. Il révèle les fondements tribaux de cet État mal construit et difficilement contrôlé par M. Kadhafi. Sa chute en 2011 a laissé place à un affrontement généralisé mais les racines tribales se compliquent récemment de l’émergence d’islamismes radicaux et combattants, Al Qaida et État Islamique. Dans le même temps, les trafics trans sahariens embrouillent une situation déjà très confuse. Ce tableau succinct rend particulièrement nécessaire l’étude de Gregor Mathias (professeur associé à l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr, membre du Centre Roland Mousnier – CNRS / Université de Paris IV – Sorbonne) et Thomas Flichy de La Neuville (professeur à l’Ecole Spéciale de Saint-Cyr, membre du Centre Roland Mousnier – CNRS / Université de Paris IV – Sorbonne). Nous sommes heureux de leur donner la parole au travers de cette note du groupe Synopsis. La Vigie

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Après l’opération Serval au Mali et la destruction de la base d’Al Qaïda dans l’Amettetaï, Aqmi a profité de la porosité des frontières pour se réfugier au sud de la Libye, région devenue incontrôlable depuis la chute de M. Kadhafi. Le redéploiement du dispositif militaire français dans la bande sahélo-saharienne d’Atar en Mauritanie, à Faya-Largeau au Tchad a permis à l’armée française de s’adapter aux mouvements et aux trafics d’armes des groupes armés terroristes du sud de la Libye et du Nord-Mali. Toutefois, les opérations de contrôle aux frontières (Passe de Salvador, trois frontières Mali-Niger et Burkina-Faso) ne s’attaquent pas aux causes du problème, puisque le sud de la Libye sert de base-arrière aux groupes armés islamistes. Dans ce contexte, comment stabiliser le foyer d’instabilité qui s’étend du nord du Mali au sud de la Libye ? La solution préconisée devra prendre en compte les spécificités d’un espace singulier marqué par la fragilité des équilibres économiques et humains. Cet espace est en effet marqué par l’importance du facteur tribal, la contamination de la zone par l’islam radical et l’existence de circuits commerciaux multiséculaires où se mêlent les échanges de biens de consommation et les trafics d’armes et d’êtres humains.

La Libye de Mouammar Kadhafi, un fonctionnement tribal

Kadhafi s’est appuyé sur un système tribal sophistiqué afin de rester au pouvoir pendant 27 ans. Appartenant au clan des Ghous, de la tribu des Kadhafas (entre Syrte et Sebha), Mouammar Kadhafi s’est toujours méfié de l’Etat. Il s’est, par conséquent, appuyé sur l’assise tribale afin de mieux contrôler le pays. Chaque tribu avait un interlocuteur à Tripoli auprès de M. Kadhafi et bénéficiait de la rente pétrolière[1]. Dans un pays structuré par une trentaine de tribus, elles-mêmes divisées en 140 clans, le système politique de Kadhafi reposait sur une alliance entre les Kadhafas, la tribu de Kadhafi (120 0000 personnes) présente du sud de Syrte jusqu’au Fezzan (Sebha), les Warfalas, une tribu de Tripolitaine (sud de Benghazi à Beni Walid), un million de personnes (rivale des Misratis de Misrata) et la tribu des Magarihas de Tripolitaine (Sebha, Koufra)[2]. Les autres tribus étaient marginalisées, comme à l’ouest la tribu berbère des Zintans et au sud les tribus touarègues et touboues. Lorsqu’il arriva au pouvoir, M. Kadhafi répudia sa première épouse de Tripolitaine et se maria avec Safia Farkache, une femme de la tribu des Barasa (Baraïssa), qui appartenait à la famille royale, localisée en Cyrénaïque (Al Baïda) pour étendre sa base de soutien tribale.

En 1975, M. Kadhafi apprit l’existence d’un complot d’un membre de la tribu de Misrata, dirigé par un des officiers du putsch de 1969, Omar El Meheichi. La tribu fut éliminée du pouvoir et remplacée par les Warfallas. Cette tribu, la plus importante de Libye, monopolisa les postes dans l’administration, l’armée, la diplomatie et les services de sécurité[3]. Omar El Meheichi se réfugia au Maroc, il fut livré par le Maroc en 1984 à M. Kadhafi qui le fit exécuter. Toutefois, en 1993, un complot d’un officier des Warfallas au Beni Walid entraîna une rupture du pacte tribal avec M. Kadhafi. Les Warfallas reprochaient à Kadhafi sa défaite contre le Tchad. L’armée libyenne commandée par le général Haftar avait en effet été défaite par les Tchadiens aidés les Français. Le général Haftar tomba en disgrâce et s’exila à l’étranger. La détérioration de la situation économique du pays liée à l’affrontement avec l’Occident était le second reproche adressé au régime. Les Warfallas, dont une grande partie de la famille Ichlak, la famille du général Haftar, furent éliminés de l’appareil militaire et de l’administration dans les villes de Tripoli, Syrte, Ajdabiya, Tobrouk et Sebha. 63 officiers furent arrêtés et exécutés, dont cinq membres de la famille Ichlak[4].

Kadhafi décida alors de favoriser sa tribu et les Misratis, rivaux des Warfallas. Par la suite, la tribu des Magarihas (ou Megarihas) proche de celle des Warfallas fut également écartée du pouvoir soupçonnée d’avoir participé au coup d’Etat. En 1994, Abdesslam Jalloud, ancien numéro deux du régime, appartenant aux Magarihas fut écarté. Des affrontements éclatèrent entre les membres de la tribu des Kadhafas et des Magarihas à Sebha, Koufra, Beni Walid et Benghazi. La tribu des Magarihas fut exclue de tous les postes de responsabilité. A l’intérieur de sa tribu M. Kadhafi confia progressivement les postes les plus importants à son clan des Ghous et se heurta ainsi au clan Ouled Omar en 2003-2004. Une autre tribu peu importante, mais qui comptait dans le système tribal de Kadhafi était la tribu des Zuwayas (ou Zouayas). Cette tribu, qui possédait les zones d’exploitation et d’exportation du pétrole[5], a menacé d’interrompre l’extraction lors de la révolte de 2011.

Le système tribal mis en place par M. Kadhafi se restreignit au fur et à mesure des années, il arriva pourtant à tenir le pays jusqu’en 2011. Le système de fidélité tribale se réduisit, voici la raison pour laquelle le général Mohamed Ichlak, issu de la tribu des Warfallas, ne défendit pas Tripoli lorsque l’unité de l’opposant islamiste Belhadj attaqua la capitale en août 2011. La logique tribale guida jusqu’au bout M. Kadhafi, c’est en direction de Syrte sur son territoire tribal que Kadhafi se réfugia avec ses derniers fidèles.

L’influence islamiste sur la côte libyenne

A la suite de M. Kadhafi, le nord de la Libye connaît une contagion islamiste importante, tandis que dans le sud, AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique) s’est implanté aux frontières du Niger et de l’Algérie. Le risque serait qu’AQMI réussisse à s’allier avec un des groupes islamistes de la côte libyenne comme l’Etat islamique.

L’organisation des Frères musulmans est implantée dans l’est du pays en Cyrénaïque (surtout dans la ville de Benghazi). Il s’agit du berceau de la confrérie religieuse de la Senoussia, fondée par Mohammed Ben Ali As Senoussi originaire de Mostaganem. Craignant son influence politique, la France coloniale refusa qu’il revienne en Algérie après ses études en Arabie saoudite. Il s’établit donc, en 1935, en Libye ottomane à Al Baïda. Il prônait l’union des musulmans, le retour aux sources du Coran et l’anticolonialisme. Soutenu par le Royaume-Uni, le chef de la Senoussia devint roi de Libye sous le nom d’Idriss 1er (1951-1969). Après son coup d’Etat, M. Kadhafi coupa les recettes financières de la Senoussia, c’est-à-dire les taxes sur les pèlerinages et le commerce des caravanes. En 1998, la confrérie de la Senoussia du roi Idriss 1er fut tolérée et légalisée probablement pour faire barrage aux islamistes djihadistes libyens en pleine expansion depuis les années 80.

Le Groupe islamique de combat libyen (GICL) est une organisation djihadiste fondée en 1995 par des moudjahidins de la guerre d’Afghanistan. Son chef, Abou Abdallah Saddik, souhaitait renverser M. Kadhafi. En 1994, les Libyens du GICL rejoignirent le Soudan et s’infiltrèrent en Libye. Le GICL recruta dans les tribus des Obeidas, des Barassas, des Awaghirs et des Al Hassis. Il installa un camp entre Benghazi, Tobrouk et Ajdabiya dans le djebel (montagne) d’Akhdar[6]. Ce n’est donc pas un hasard, si les djihadistes d’Ansar al Charia s’y étaient réfugiés. Ansar al Charia, proche d’Al Qaida, lutte pour créer un Etat islamique reposant sur la charia. Cette organisation refuse de déposer les armes depuis la chute de Kadhafi.

Le djebel Akhdar, situé à côté de Derna, est devenu le bastion de l’Etat islamique en 2015. En février 2015, des islamistes libyens proclamaient leur affiliation à l’Etat islamique dans les villes de Derna, Nafaliya, la banlieue de Syrte, Zouara et à l’est de Tripoli.

Kadhafi avait mis en place une structure étatique en apparence moderne mais qui reposait des alliances temporaires avec les principales tribus du pays. En échange de leur fidélité, il leur octroyait des postes au sein de l’armée, de l’administration et leur redistribuait une partie des ressources d’hydrocarbures. L’Etat libyen se superposait en réalité sur les appartenances tribales qui avaient l’essentiel du pouvoir. En 27 ans de pouvoir, la base de soutien tribal de M. Kadhafi s’est progressivement réduite. En intervenant militairement en 2011, la coalition dirigée par la France et le Royaume-Uni a fait s’écrouler ce fragile équilibre tribal et a contribué à relancer l’opposition islamiste radicale muselée par M. Kadhafi.

Depuis la chute de M. Kadhafi, le pays a littéralement éclaté sur la base des appartenances ethniques et tribales : en Tripolitaine, les Berbères anti-islamistes du Zintan sont en lutte contre le gouvernement non reconnu des Frères musulmans de Tripoli et Misrata (la coalition Fayr Libya). Si les Berbères ont été repoussés dans leur fief, Fayr Libya voit ses positions menacées à Syrte et dans la banlieue de Tripoli par la branche libyenne de l’Etat islamique.

En Cyrénaïque, trois acteurs s’affrontent pour le contrôle des champs pétroliers, des terminaux pétroliers et des centres urbains. Le gouvernement reconnu de Tobrouk a réussi à reprendre une grande partie de Benghazi aux djihadistes d’Ansar al Charia. Le conflit entre Al Qaida et l’Etat islamique en Syrie se retrouve également en Libye, où Ansar al Charia (Al Qaida) est menacée par les attaques de la branche libyenne de l’Etat islamique ou par des défections au profit de l’organisation djihadiste rivale, comme à Derna.

Au nord de la Libye, les puissances régionales interfèrent dans ces conflits tribaux et religieux en soutenant les parties en présence. La Turquie et le Qatar soutiennent le gouvernement des Frères musulmans de Tripoli. Le Soudan est accusé par le gouvernement de Tobrouk de livrer des armes à l’Etat islamique et aux Frères musulmans. L’Egypte arme le gouvernement de Tobrouk pour sécuriser sa frontière.

Enfin, au sud de la Libye, le contrôle du commerce et des routes commerciales provoque des affrontements entre Arabes, Touaregs et Toubous. Dans ce vide du pouvoir, AQMI a réussi à s’infiltrer et à implanter ses bases-arrières. L’Algérie a redéployé son armée à la frontière libyenne et nigérienne. Le Niger soutenu par l’opération Barkhane a renforcé le contrôle de sa frontière avec la Libye.

Pourtant, les trafics continuent: à la question sécuritaire des islamistes s’ajoute celle, centrale, du trafic transsaharien, notamment dans le couloir entre Niger et Libye. Il convient d’en dire quelques mots.

Commerce et trafics frontaliers (Nord Niger – Sud Libye).

Le Nord-Niger a toujours été important pour le commerce. Dans les années 70, les Touaregs et Toubous du Niger vendaient leurs bêtes en Libye (9 000 ovins par an). Ils vendaient également du mil, des épices ou du henné du Niger. Remontaient également vers le Nord, le trafic de cigarettes du Niger à destination de la Libye, la drogue du Nigéria, et les armes du Tchad à destination des islamistes d’Algérie ou de Libye. Dans le sens inverse descendaient vers le Sud des camions chargés de produits subventionnés libyens : des pâtes, de l’huile d’olive, de la farine et du carburant. A ces produits s’ajoutaient l’électroménager, les pièces automobiles et les véhicules volés lors de la guerre civile libyenne de 2011.

Les trafiquants d’Agadez (centre du Niger), Arlit (ouest du Niger) et Zinder (sud du Niger) organisent aujourd’hui le transit des migrants à destination de l’Algérie ou de la Libye. Tout le monde gagne avec ce trafic : les organisateurs (Algérie ou Libye), les propriétaires de véhicules et de maisons de transit des immigrés, les chauffeurs, les policiers, les gendarmes, les militaires ou les douaniers corrompus. Les villes nigériennes sur les étapes de transit, comme à Dirkou ou Bilma peuvent profiter de cette main d’œuvre pour les travaux agricoles, le travail dans les salines, le BTP, les corvées d’eau, le ménage, la lessive et la prostitution en échange d’un salaire dérisoire ou d’un passage gratuit de l’autre côté de la frontière[7]. En 2014, le flux était de 2 000 immigrés par semaine[8]. Mais ce voyage était très dangereux : le transit par les déserts du Niger était considéré comme le passage dans « les couloirs de la mort » : il fallait trois à cinq jours en camion (160 passagers) et un à deux jours de voiture avec plateau (30 passagers) pour les acheminer d’Agadez à Dirkou[9]. En octobre 2013, 92 immigrés clandestins, surtout des femmes et des enfants moururent de soif dans le désert du Ténéré.

Du Soudan arrive également une route commerciale ancienne en direction d’Al Jawf (Koufra), ville de 40 000 habitants peuplée de Toubous et d’Arabes (les Zweis) au sud de la Libye. Le Soudan vendait du bétail et fournissait de la main d’œuvre à la Libye en échange le Soudan achetait des produits libyens subventionnés, des cigarettes, de l’alcool et de la contrefaçon. Les Zaghawas sont les intermédiaires de ce commerce transfrontalier par la ville de Dongola[11]. Actuellement des armes à destination des islamistes de la Fayr Libya ou de l’Etat islamique en Libye et des clandestins érythréens[12] transiteraient par cette route.

Beaucoup de migrants cherchent à s’installer en Europe. « Depuis janvier 2014, environ 42 000 migrants sont arrivés en Italie, dont presque 27 000 depuis la Libye, selon l’agence européenne des frontières, Frontex »[13]. Ils passent par Menton (100 000 clandestins en 2014, selon un rapport de la PAF du 25 septembre 2014[14]) et se retrouvent dans « la jungle » de Calais, soit 2 500 migrants originaires du Soudan, du Tchad ou d’Erythrée. En juillet 2014, Les Erythréens représentaient 90 % des personnes interpelées à la frontière de Menton[15]. Par la suite, les Syriens (passage par la Méditerranée orientale) et les Libyens sont devenus les principales nationalités. La PAF de Menton faisait 100 à 150 interpellations par jour « La France est prise en étau » entre les Italiens qui refusent de prendre en charge les immigrés et les Britanniques qui contrôlent le tunnel sous la Manche pour empêcher l’afflux sur leur territoire[16]. Une des routes des trafics entre le Niger et la Libye se déroule par les passes du Salvador[17] et de Tummo.

Ainsi, le chaos libyen permet l’expansion de tous les trafics dont certains touchent directement l’Europe. Par conséquent, celle-ci ne peut rester indifférente à la situation libyenne, ce qui pose la question des mesures à prendre.

Quelles solutions afin de détruire les bases djihadistes en Libye ?

Plusieurs solutions peuvent être envisagées. La première consiste à lutter contre les groupes d’Aqmi au Sahara central au sud de la Libye par des opérations coup de poing menées par les forces spéciales algérienne, française, américaine et tchadienne, comme cela se passe depuis mai 2014[18]. Cette stratégie offensive permet de créer une insécurité sur les arrières des groupes armés terroristes. Il est aussi possible de surveiller les points de passage obligé des groupes armés entre le Mali, le Niger, le Burkina et l’Algérie à l’aide de drones, d’avions de surveillance, de satellites et de renseignement humain en s’appuyant sur les populations présentes dans le sud de la Libye, comme les Toubous ou les Touaregs. Cette solution semble avoir été adoptée par le dispositif Barkhane, mais elle est défensive et nécessite une surveillance constante sur des milliers de kilomètres. De plus, elle ne semble pas avoir empêché la reconstitution des capacités militaires des groupes armés dans le Nord-Mali, comme le montrent la multiplication de pose de mines contre les forces de la Minusma (forces de l’ONU au nord-Mali), la découverte de camps dans Amettetaï et des attaques au mortier contre les casernes de la Minusma et de Barkhane. Les capacités financières des groupes armés (trafic de drogue et argent des otages), leurs liens familiaux avec les tribus (Aqmi avec les arabes bérabiches, le Mujao avec les Peuls et Songhaïs, Ansar Eddine avec les Touaregs) et l’absence de développement économique favoriseront à moyen ou à long terme le retour de ces groupes.

La deuxième solution consiste à privilégier une médiation de l’ONU. Celle-ci est souhaitée par les trois membres du Conseil de sécurité (Etats-Unis, G-B, France) et les trois pays européens (Allemagne, Italie, Espagne). Depuis février 2015, l’Italie (en raison de l’afflux d’immigrés clandestins et des menaces de l’Etat islamique) et l’Egypte (après l’assassinat de 21 égyptiens coptes par l’EI) souhaitent une intervention militaire face à la dégradation rapide de la situation sécuritaire). Toutefois, le poids des milices islamistes (Fayr Libya) en Tripolitaine, l’émergence de l’Etat islamique et le conflit entre les deux gouvernements de Tripoli et de Tobrouk font traîner les discussions. De plus, au Conseil de sécurité, la Russie risque de bloquer toute initiative de l’ONU sur la Libye dans la mesure où les décisions du Conseil de sécurité de l’ONU de 2011 avaient été utilisées afin de légitimer l’intervention de l’OTAN visant à faire tomber M. Kadhafi.

La dégradation de la situation sécuritaire au nord de la Libye rend pratiquement inévitable une intervention étrangère. Une coalition régionale (Niger, Tchad, Egypte, Algérie) soutenue par des Etats occidentaux (France, Royaume-Uni, Italie, Etats-Unis) serait possible, mais il faudrait qu’elle trouve suffisamment de soutien auprès des Libyens. Les récents succès de l’Etat islamique en Cyrénaïque et en Tripolitaine, ainsi que l’attaque de puits de pétrole dans le centre du pays seraient susceptibles de créer une convergence d’intérêts entre le gouvernement reconnu de Tobrouk et le gouvernement islamiste de Tripoli pour réclamer un soutien militaire de la communauté internationale. Il faudrait que les Libyens arrivent à trouver une personnalité neutre qui a su montrer ses capacités à diriger une région, une armée ou une administration et serait capable de réunir toutes les composantes libyennes autour d’un projet politique. Certains verraient en Seif al-Islam (le fils de M. Kadhafi) la personne idéale, il est actuellement détenu par les milices de Zintan divisées entre partisans et ennemis de l’ancien régime[19]. Mais il est fort probable que cette solution déplaise fortement à la communauté internationale, d’autant plus qu’il est accusé par la CPI de crimes contre l’humanité. Pourtant, si une personnalité consensuelle n’était pas trouvée, le pays risque immanquablement d’éclater en plusieurs morceaux. L’Egypte aura alors tout intérêt à créer un zone tampon en Cyrénaïque, de même que l’Algérie dans sa zone frontalière, tandis que la côte de Tripoli à Syrte risquera de se transformer en un émirat islamiste de non-droit sur le modèle de la Somalie.

En somme, une intervention militaire internationale nécessiterait de prendre en compte en amont l’intérêt politique et économique des puissances régionales afin de stabiliser une zone très fragilisée où l’Etat s’est évaporé au profit des solidarités tribales et mafieuses. Or les puissances régionales, qu’il s’agisse de l’Egypte, de l’Algérie ou du Tchad ont toutes des intérêts divergents. Il s’agira, dans ces circonstances de concevoir un projet de stabilisation politique avant d’en envisager les modalités militaires.

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Gregor Mathias est Spécialiste de l’Afrique, auteur des Guerres africaines de François Hollande, Éditions de l’Aube, 2014, professeur associé à l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr, membre du Centre Roland Mousnier – CNRS / Université de Paris IV – Sorbonne.

Thomas Flichy de La Neuville est Coordinateur du groupe SYNOPSIS, professeur à l’École Spéciale de Saint-Cyr, membre du Centre Roland Mousnier – CNRS / Université de Paris IV – Sorbonne. 2030, le monde que la CIA n’imagine pas, éd. Giovanangeli.

[1] P. HAIMZADEH, Au cœur de la Libye de Kadhafi, J.-C. Lattès, 2001, p. 87-94.

[2] A. DOLAMARI, « Le tribalisme libyen : un critère géographique », p. 123-125, Outre-Terre, n°23, 3/2009.

[3] L. LISZKAI, Kadhafi, du réel au surréalisme, Encre d’Orient, 2011, p. 109-124.

[4] R. OUGARTCHINSKA et R. PRIORE, Pour la peau de Kadhafi. Guerre, secrets, mensonges. L’autre histoire, Fayard, 2013, p. 179-195.

[5] Libération, 24 février 2011, J.-Y. MOISSERON, « Libye, la rupture du pacte tribal ».

[6] Ibid., p. 204-205.

[7] J. BRACHET, « Perceptions de l’enclavement dans une oasis saharienne du Nord Niger », Espace populations sociétés [En ligne], 2005/1 | 2005, mis en ligne le 21 juillet 2009. URL http://index2736.html

[8] OIM, Niger profilage annuel des migrants en transit, janvier-septembre 2014, PDF, 21 pages.

www.iom.int/files/sites/iom/files/phd/docs/OIM-Niger-Profilage-annuel-migrants-en-transit-2014.pdf

[9] J. BRACHET, « Perceptions de l’enclavement dans une oasis saharienne du Nord Niger », Espace populations sociétés [En ligne], 2005/1 | 2005, mis en ligne le 21 juillet 2009. URL http://index2736.html

[10] OIM, Niger profilage annuel des migrants en transit, janvier-septembre 2014, PDF, 21 pages.

www.iom.int/files/sites/iom/files/phd/docs/OIM-Niger-Profilage-annuel-migrants-en-transit-2014.pdf

[11] M. DROZDZ, O. PLIEZ, « Entre Libye et Soudan : la fermeture d’une piste transsaharienne »,

Autrepart, 4/2005 (n° 36), p. 63-80. URL : www.cairn.info/revue-autrepart-2005-4-page-63.htm.

[12] Le Monde, 3 mai 2014, « AFP, Des centaines de migrants abandonnés en plein désert secourus ».

[13] OIM, Niger profilage annuel des migrants en transit, janvier-septembre 2014, PDF, 21 pages.

www.iom.int/files/sites/iom/files/phd/docs/OIM-Niger-Profilage-annuel-migrants-en-transit-2014.pdf

[14] Le Figaro, 12 octobre 2014, J.-M. LECLERC, « Immigration : le rapport choc d’un « flic » de base ».

[15] Le Figaro, 4 août 2014, J.-M. LECLERC, « Immigration : la police s’inquiète de l’arrivée massive de clandestins ».

[16] Le Figaro, 12 octobre 2014, J.-M. LECLERC, « Immigration : le rapport choc d’un « flic » de base ».

[17] S. Laurent l’évoque dans son ouvrage Sahelistan, Seuil, 2013. Il y est passé en février 2013.

  1. Lugan, Afrique réelle n°55, juillet 2014, p. 9 la carte « la contagion libyenne ». L’implantation d’une base permanente française dans l’ancien fort colonial de Madama, à proximité de ce lieu stratégique, est destinée à contrôler ce secteur.

[18] El Watan, 6 juin 2014, A. KHARIEF, « L’armée algérienne intervient dans l’Ouest libyen » : 3500 parachutistes algériens auraient été mobilisés pour sécuriser la frontière, les points d’eau, couper les lieux de retraite des groupes armés à l’est de la Libye et sécuriser la frontière tunisienne et Sebha. Les Tchadiens auraient verrouillé la bande Aouzou et le Tibesti. Les forces spéciales française et américaine allant au contact avec les groupes armés.

[19] Jeune Afrique, 15 septembre 2014, J. TILOUINE et Y. AÏT AKDIM, « Libye : très cher Seif el-Islam Kadhafi, butin de guerre et trésor vivant ».

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