Regards sur la France

A La Vigie, nous apprécions beaucoup la Lettre de Léosthène (http://www.leosthene.com), publiée deux fois par semaine par Hélène Nouailles.Son analyse de l’actualité permet toujours de prendre du recul et de filtrer le brouhahas médiatique. Nous l’apprécions d’autant plus quand elle réagit à notre dernière livraison sur la France en guerre en 2015. Avec son aimable autorisation, voici ce qu’elle trouve à ajouter à nos propos. Merci à elle. JDOK

Les Français, « peuple formé de vingt races différentes, du résidu de je ne sais combien d’invasions et de migrations l’une sur l’autre qui une fois parvenues à cette extrémité de la jetée européenne se trouvaient bien forcées d’établir entre leurs souches et tranches disparates une solidité, un accord »,

Paul Claudel, Un coup d’œil sur l’âme japonaise, NRF, 1923.
« L’histoire de France est devenue un enjeu politique majeur, un terrain miné et conflictuel qui divise les Français au lieu de les rassembler… ». L’éditorial de la Vigie, nouvelle lettre de géostratégie (1), plaide pour l’enseignement d’une histoire qui permette, « devoir absolu, de réconcilier tous les Français avec leur passé si elle veut leur offrir un avenir ». Certainement le président François Hollande avait-il en tête cet enjeu politique majeur lors de sa conférence de presse du 5 février en insistant sur « la transmission du savoir, la transmission des valeurs ». C’est d’ailleurs à cet aspect que France Culture consacrait une partie de sa matinale, le 6 février : « la République cherche-t-elle un nouveau récit ? » s’interrogeait, dans son billet Frédéric Métézeau « plutôt de réécrire un nouveau récit républicain, (François Hollande) se replonge dans les origines » remarquait-il encore. Mais quelles origines ? Celles de la République. 

« Les Français ont un amour intact pour la République » disait donc le président français. 
De la République ou de la France ? Parce que s’il n’a échappé à personne que nous vivons en République, la Ve depuis le 4 octobre 1958, la première ne date de fait que du lendemain de la bataille de Valmy, lorsque les députés de la Convention décident de l’abolition de la monarchie en France, le 21 septembre 1792, il y a un peu plus que deux siècles. Elle ne vivra d’ailleurs que douze ans, cessant avec la proclamation du premier Empire en mai 1804, suivie après un nouvel épisode monarchique et trois rois (1815-1848) d’une petite sœur vite éteinte (mai 1848-décembre 1952, proclamation du second Empire). Le régime républicain de la France ne s’installera dans la durée qu’à partir de la chute de Napoléon III après la défaite de Sedan (1er septembre 1870) – encore faudra-t-il du temps à l’Assemblée nationale pour s’y rallier définitivement. Les hommes qui ont fait la Révolution de 1789, ces députés élus dans tout le royaume pour les Etats généraux réunis le 5 mai 1789 ne pensaient pas à la République : mais ils se savaient français, fiers d’une histoire longue de plus, disaient-ils, d’un millénaire, temps nécessaire pour construire une nation – le mot est employé par Louis XVI lui-même. 
Prenons l’exemple d’un homme du temps, déjà présent pour l’ordre du clergé aux états généraux de 1789 et qui couronnera sa carrière en 1815, en sauvant la France vaincue au traité de Vienne, à la fin du premier empire : le prince de Talleyrand. Le 1er octobre 1836, il explique, dans une déclaration ajoutée à son testament et destinée à ses parents, ses héritiers et ses amis particuliers comment il a servi son pays, de Louis XVI à la révolution, sous la révolution puis sous l’empire (« je dois donner à ma famille et aux personnes qui ont eu de l’amitié ou même de la bienveillance pour moi, quelques explications sur la participation que j’ai eue aux événements qui se sont passés en France »). Il faut se souvenir que venant d’une grande famille, et selon la tradition de l’ancien régime, ne pouvant porter les armes (il avait un pied bot), il était entré dans les ordres : « J’avais donné ma démission de l’évêché d’Autun, qui avait été acceptée par le pape, par qui j’ai depuis été sécularisé. L’acte de ma sécularisation est joint à mon testament. Je me croyais libre, et ma position me prescrivait de chercher ma route. Je la cherchai seul, car je ne voulais faire dépendre mon avenir d’aucun parti ».
« Il n’y en avait aucun qui répondît à ma manière de voir. Je réfléchis longtemps et je m’arrêtai à l’idée de servir la France, comme France, dans quelque situation qu’elle fût : dans toutes, il y avait quelque bien à faire. Aussi ne me fais-je aucun reproche d’avoir servi tous les régimes depuis le directoire jusqu’à l’époque où j’écris ».
Lors de son discours d’investiture, le 15 mai 2012, François Hollande n’ignorait pas la charge que les Français lui confiaient : « Dans cet instant, et j’en mesure la solennité, où je suis chargé de présider la destinée de notre pays et de le représenter dans le monde, je salue mes prédécesseurs, tous ceux qui avant moi ont eu la responsabilité de conduire la République : Charles de Gaulle, qui a mis son prestige au service de la grandeur et de la souveraineté de la France; Georges Pompidou, qui fit de l’impératif industriel un enjeu national; Valéry Giscard d’Estaing, qui relança la modernisation de la société française; François Mitterrand, pour lequel j’ai une pensée toute particulière aujourd’hui même, qui fit tant pour faire avancer les libertés et le progrès social; Jacques Chirac, qui marqua son attachement aux valeurs de la République; Nicolas Sarkozy, à qui j’adresse des voeux pour la nouvelle vie qui s’ouvre devant lui » (3). Est-ce uniquement par commodité que le président n’évoque que ses prédécesseurs dans la Ve République, sans relever la longue histoire de son pays, hors une vingtaine de mots en introduction ?
« La mission de l’école est de transmettre la force de nos valeurs, les valeurs de discussion, de compréhension, d’argumentation, de libre arbitre, de raison. Les valeurs d’égalité, de laïcité, de liberté » dit-il encore en janvier dernier en présentant ses vœux au monde éducatif (4). Mais nos valeurs, ce sont des hommes de l’ancien régime qui en ont débattu, philosophes, publicistes, députés chargés des cahiers de doléance de tout un peuple qui voulait l’égalité, la liberté. Ce sont eux qui ont donné à la France – tous les hommes sont nés libres et égaux en droit – cette idée « qui a fait le tour du monde », comme le souligne François Hollande. La République n’en est que l’héritière – comme elle est en principe l’héritière du pouvoir souverain du monarque, passé au peuple en ce fameux jour du 17 juin 1789, quand le tiers état se déclare Assemblée nationale, ancêtre directe de la nôtre. Notre constitution actuelle le dit sans ambiguïté : La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum (article 3), ajoutant : Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice). 

Affirmer les valeurs de la République, c’est donc assumer d’où vient le régime républicain, expliquer, transmettre : l’histoire de France n’a pas commencé en 1789 sur une page blanche : elle est continuité. Il n’y a certainement pas un passé obscur tissé de malheurs individuels et collectifs puis la lumière de la Révolution (combien de dérives, de morts et de massacres ?) et enfin la République, irréprochable. Il y a la France, avec les aléas de son histoire, ses réussites et ses échecs.

L’éditorial de la Vigie cité plus haut presse précisément le pays de « faire peau neuve », en face du défi qui lui est à nouveau posé avec l’attaque des 7, 8 et 9 janvier derniers – rien qui ne soit « attendu par la communauté stratégique, il n’y a pas eu défaut de connaissance et d’anticipation des dangers », rien que nous ayons su éviter, cependant. S’il faut se hâter, c’est « lentement dans cet exercice de mobilisation des esprits qui pourrait vite se transformer en marché de dupes » et en se gardant « du patriotisme désuet comme de l’alarmisme pervers ». Parce qu’il y a un combat à mener, « un combat, une guerre intérieure contre des incohérences bien identifiées qu’il faut conduire et sans délai. Nos institutions le permettent mais encore faut-il que ce chantier républicain qui concerne notre sécurité soit identifié comme prioritaire. Ne cédons pas aux faux-semblants d’une guerre contre le terrorisme, pensée et conduite ailleurs qui nous détournerait de cette responsabilité collective de réhabiliter la France et de rénover son contrat social ».
Incohérences ? Certainement, et elles sont nombreuses. Les Français ont-ils un amour intact pour la République ou pour la France ? Il n’est pas temps d’amputer ce pays – ancien régime et républiques – de son passé, de lui dénier sa réalité. S’il y avait lieu « d’inventer un récit », donnons-lui son ampleur véritable. Soyons clairs, écrit encore l’éditorialiste, le déni peut-être dévastateur : « la désastreuse dénonciation globale du passé colonial français en est un des exemples les plus critiques qui a barré définitivement la route de la citoyenneté française à des générations de jeunes Français dont les racines sont là-bas et l’avenir ici. La France du 11 janvier a le devoir absolu de réconcilier tous les Français avec leur passé si elle veut leur offrir un avenir. Un pays qui renonce à défendre son histoire se condamne à subir celle des autres ». On pourrait sans mal multiplier les exemples.

Pour servir la France, comme France, dans quelque situation qu’elle fût, il faut la connaîtreil faut l’aimer, et non pas seulement un parti ou un moment.

Hélène Nouaille (helene.nouaille(a)free.fr)
Document :
Comment Talleyrand désapprouve l’émigration et le recours aux forces étrangères contre la France (voir Mémoires p. 125). Nous sommes le 16 juillet 1789.
Le comte d’Artois est le plus jeune frère de Louis XVI.
« Une partie des princes sort du royaume et l’émigration commence.
M. le comte d’Artois en avait donné le premier le signal. Son départ me fit une peine extrême. Je l’aimais. J’eus besoin de toute la force de ma raison pour ne pas le suivre, et pour résister aux instances que me faisait de sa part madame de Carignan pour aller le rejoindre à Turin. On se tromperait si on concluait de mon refus que je blâmasse les émigrés; je ne les blâmais point, mais je blâmais l’émigration. Presque tous les émigrés ont été guidés par un sentiment noble et par un grand dévouement; mais l’émigration était une combinaison fausse (…).
On ne pouvait pas se faire illusion au point de croire que ce que la classe noble tout entière, avec tous les moyens d’action et d’influence qui lui restaient, n’aurait pu défendre et conserver, pût être recouvré par les forces seules de la partie de cette classe qui se serait expatriée. Tout son espoir serait donc dans le secours de l’étranger. Mais n’y avait-il donc rien à redouter de ces secours-là ? Pouvait-on les accepter sans défiance s’ils étaient offerts, ou les implorer sans scrupule ? La grandeur d’une injure reçue ne suffisait point pour excuser ceux qui appelaient la force étrangère dans leur pays. Il fallait pour justifier un acte de cette nature la réunion de beaucoup de circonstances; il fallait qu’une grande et évidente utilité pour le pays même le demandât; il fallait qu’il n’y eût point d’autres moyens; il fallait être sûr du succès et que ni l’existence du pays, ni son intégrité, ni son indépendance à venir, n’en reçussent aucune atteinte. Or, quelle certitude avait-on de ce que feraient les étrangers une fois vainqueurs ? Quelle certitude avait-on qu’ils le devinssent ? Avait-on la certitude d’en recevoir de véritables secours, et fallait-il se commettre sur de simples espérances ? (…) ».
Notes :
(1) La Vigie, le 28 janvier 2015, La France en guerre en 2015 ? 
La Vigie est téléchargeable sur son site. Les numéros 8 et 9 (21 janvier et 4 février 2015) étaient gratuitement à disposition le 5 janvier.
Dirigée par Jean Dufourcq et Olivier Kempf, deux analystes expérimentés,
elle propose une vision française des questions stratégiques, relevant de l’ordre de la géopolitique comme de la stratégie militaire.
(2) Talleyrand, Mémoires (Préface par le duc de Broglie, voir p. ii)
(3) Texte du discours d’investiture de François Hollande le mardi 15 mai 2012
(4) Vœux au monde éducatif, François Hollande, publié le 22 janvier 2015

 

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