Papier d’Arménie (LV 228) – Gratuit

Si les théâtres d’opération de la guerre et ses modalités d’action changent, on observe les invariants de la stratégie sur tous les théâtres et leur négligence se paye cher, quel que soit le mode d’action retenu. Pour ne pas les avoir respectés, l’Arménie les a redécouverts de manière amère.

L’actualité guerrière de ces dernières semaines a été si riche qu’elle a quasiment occulté les combats dans le Caucase. Cette occultation a de plus été favorisée par le fait qu’il n’a fallu que 24 heures pour que le sort des armes tourne en faveur des Azéris… Un jour a suffi pour réduire à néant les trente années d’indépendance de la république du Haut-Karabagh. Trop peu de temps pour que les rédactions s’y intéressent et la relatent. Cependant, cette guerre éclair est riche d’enseignements d’un point de vue stratégique, car elle a permis de mettre en exergue des invariants de la stratégie ainsi que quelques déterminants importants.

Les invariants : la géographie

Napoléon qui figure au panthéon des stratèges disait d’elle qu’elle était comme les baïonnettes, à savoir qu’on pouvait « tout faire avec sauf s’asseoir dessus ». Cette formulation imagée a conservé toute sa pertinence, les Arméniens du Karabagh s’en sont rendu compte.

Leur république d’Artsakh était en effet quasiment enclavée dans l’Azerbaïdjan, seul le corridor de Latchine la reliait à la mère-patrie arménienne depuis les combats de 2020. Comme tout corridor, long et peu large, il était difficilement défendable et n’a d’ailleurs pas tenu bien longtemps. Une fois le cordon ombilical coupé, l’enfant n’a pu se défendre seul et a rejoint, de force, l’Azerbaïdjan.

L’existence même de ce corridor faisait peser une menace forte sur la république d’Artsakh, et ses citoyens auraient dû se souvenir du précédent européen constitué par le corridor de Dantzig. Indéfendable, il a été un des premiers à succomber à l’appétit du Reich.

Isolés et enclavés, les citoyens d’Artsakh ne pouvaient espérer un quelconque secours, tout comme les Arméniens l’avaient éprouvé lors de la guerre de 2020 : aucun allié fiable de l’Arménie ne partageait de frontière avec elle, rendant ainsi l’arrivée de matériels ou de renforts plus difficiles. À l’inverse, l’Ukraine partage une longue frontière avec les pays de l’Otan qui ont pu l’appuyer assez aisément.

Le fait que les Azéris cherchent à obtenir un corridor longeant le sud de l’Arménie pour assurer la liaison avec le Nakhitchevan (corridor de Zangezour) constitue alors une nouvelle menace pour l’Arménie en la privant d’une frontière avec l’Iran, allié potentiel.

Invariants : le temps

Si l’on peut déplorer la défaite rapide et le sort peu enviable réservé aux Arméniens du Karabagh, les événements de cette année étaient prévisibles : tout n’était qu’une question d’opportunité pour les Azéris qui avaient repris l’initiative. En prenant en compte le temps long, nous nous apercevons que les opérations de cette année prolongent celles qui eurent lieu de septembre à novembre 2020 où, au terme d’une campagne de 44 jours, l’Azerbaïdjan prit le contrôle des territoires entourant le Haut Karabagh, laissant le corridor de Latchine sous le contrôle des forces de paix Russes. Ces opérations de 2020 étaient la suite de la guerre dite du Haut Karabagh (1988 à 1994) qui vit cette région devenir une république indépendante que peu d’États reconnurent.

Par rapport à l’Azerbaïdjan, il apparaît clairement que l’Arménie n’a pas mis à profit les années comprises entre 1994 et 2020, alors que l’Azerbaïdjan se préparait à la guerre. Cette absence de prise en compte du temps a été également remarquée en Europe lorsque la guerre a éclaté en Ukraine. Toute occupée qu’elle était à la mondialisation économique et à profiter des dividendes de la paix, l’Union européenne a été prise de court lorsque le conflit s’est déclaré. Les annonces de réarmement se sont depuis succédées, mais elles ne porteront leur effet qu’à moyen ou long terme. La Fontaine avait pourtant déjà évoqué cette situation (La cigale et la fourmi).

Ainsi, une stratégie s’élabore en prenant en compte le temps, surtout le temps long, ce qui a des conséquences sur les ressources à mettre en œuvre.

Le temps, c’est également la météo qu’il faut savoir mettre de son côté, notamment lorsque l’on prévoit des opérations par avion ou drones, les Azéris ayant montré leur capacité dans ce domaine. Le conflit aérien n’est pourtant pas le seul affecté par la météo, la raspoutitsa ukrainienne le prouve.

Invariant : ne pas se battre sur deux fronts.

Cela ne fut le cas ni des Arméniens ni des Azéris, mais la Russie, bien qu’alliée de l’Arménie et chargée de garantir le corridor de Latchine, n’a rien fait pour elle, pas même en tenant le dit corridor, occupée qu’elle était par ses affaires ukrainiennes.

Outre ces invariants, ce conflit caucasien nous rappelle qu’une stratégie doit s’appuyer sur des ressources, de plusieurs ordres et en quantité suffisante.

Invariant : les ressources

La première des ressources à laquelle on pense sont les ressources matérielles. De l’argent, bien évidemment, car une guerre coûte toujours cher et il faut pouvoir acheter des munitions, nourrir les combattants, remplacer le matériel détruit, tout cela alors que l’économie est détournée du commerce et orientée vers la guerre. Dans ce conflit, l’Azerbaïdjan disposait de ressources naturelles monnayables tel le gaz et qu’elle était un point de sortie des ressources naturelles russes sous sanctions, alors que l’Arménie ne dispose que de ses paysages, de sa diaspora et son patrimoine immatériel. Important, mais insuffisant pour mener et gagner une guerre.

Les ressources humaines sont la seconde ressource nécessaire. En attendant l’avènement de la guerre robotisée, des combattants sont indispensables, et pour les obtenir, il faut une natalité suffisante. Sans politique favorisant la natalité, pas de soldats, or les conséquences de cette politique ne se voient que « vingt ans après ». On peut aussi avoir recours à des mercenaires, mais comme ils se vendent au plus offrant, ils ne sont pas gage de pérennité. Quoi qu’il en soit, ces ressources ne se renouvellent qu’à long terme. Napoléon en son temps l’avait remarqué en devant enrôler des « Marie-Louise ».

La formation (au combat, aux forces morales), toute aussi nécessaire que la ressource en combattants est un élément qui, comme elle, nécessite du temps. Les Azéris l’ont prouvé en préparant leur revanche sur l’Arménie depuis des années. Il faut donc s’atteler à la formation au plus tôt.

Outre les ressources humaines et matérielles, des ressources immatérielles sont tout autant indispensables. Parmi elles, le récit national, voire la propagande. Il est en effet indispensable que les combattants aient une bonne raison de combattre, tant la guerre est contraire à la vie. C’est ainsi qu’Aliyev avait déclaré que les Arméniens seraient chassés du Karabagh « comme des chiens » et qu’il récidiva après la victoire en disant que cela avait été effectué. La propagande s’embarrasse peu de nuances, mais elle est un bon soutien lorsque les victoires sont là. Poutine en a usé pour mobiliser les Russes en déclarant qu’il voulait dénazifier l’Ukraine, mais avec le temps, ce discours a montré ses limites. La propagande se montre ainsi plus efficace lorsque les victoires accompagnent les combats.

Parmi les ressources immatérielles, nous trouvons aussi les alliances. Elles doivent être fiables et mobilisables afin de soutenir le pays combattant. Pendant les deux derniers conflits caucasiens, celles nouées par l’Azerbaïdjan avec la Turquie et Israël ont rempli ces deux conditions. Aliyev a pu compter sur ces alliés qui lui ont fourni drones, renseignements et ressources, alors que, de l’autre côté, les Arméniens n’ont pu compter que sur eux-mêmes.

Dernier point essentiel parmi les ressources immatérielles, il est tout aussi indispensable de compter sur des partenaires qui permettront, une fois les combats achevés ou enlisés, de mener des négociations permettant d’entériner l’atteinte des buts de guerre. Les affrontements terminés en 1994 ont eu beau déboucher sur la proclamation de la république du Haut Karabagh, le fait que pratiquement aucun pays n’ait reconnu cette république a pesé lourd sur le fait que peu de monde s’est pressé à son chevet lorsqu’elle était menacée. L’Arménie n’a jamais eu de soutien pour l’appuyer dans ses négociations, la Russie jouant avant tout son propre jeu, alors que de son côté, l’Azerbaïdjan a pu compter sur le soutien diplomatique de la Turquie qui regagne une importance certaine comme médiateur des conflits régionaux tout en lançant des manœuvres militaires avec l’Azerbaïdjan au Nakhitchevan.

Conclusion : une Arménie endormie

L’Arménie n’a pas assez anticipé ce conflit prévisible, elle a vécu sur son héritage et misé sur son capital de sympathie entretenu par sa diaspora : comme beaucoup d’autres pays, elle s’est comportée en puissance d’héritage (LV 216), prouvant si nécessaire qu’une telle attitude ne permet pas de concevoir une stratégie viable.

Ce récent conflit caucasien souligne, une fois de plus, la véracité du dicton si vis pacem, para bellum, car il montre que seule la possession de toutes les composantes de la puissance compte et que la possession d’échantillons significatifs mais insuffisants, ne suffit pas en cas de conflit.

Il soulève enfin la question de l’existence de la stratégie française, singulièrement absente au Caucase, alors que la France se veut puissance d’équilibre.

JOVPN

Pour lire l’autre aerticle du LV 228, Ce que nous dit la guerre de Gaza , cliquez ici

Laisser un commentaire