Bilan hebdomadaire n°10, en date du 8 mai 2022

Bilan hebdomadaire n°10, en date du 8 mai 2022

Dix semaines de guerre et toujours autant de difficultés pour l’analyste de discerner les mouvements en cours. Il semble pourtant que les initiatives se soient cette semaine équilibrées et que les UKR aient obtenu quelques résultats.

Mettons de côté les excès de propagande (décès de Gherassimov, nouveau croiseur coulé) qui desservent le discours UKR même si les âmes faibles les prennent pour argent comptant.

Observons une double poussée UKR aux alentours de Kharkov qui devient un front à part entière. A l’est de la ville, les UKR ont pris Staryi saltiv. Ils repousseraient les RU pour mettre la ville au-delà de la portée d’artillerie. Ils poursuivraient leur effort pour aller jusqu’à la frontière. Cependant, les RU n’auraient que 5 bataillons (BTG) dans la zone, soit 1 front de 20 km par BTG. Objectivement, il ne s’agit pas là de l’axe principal des combats, même si ce sont des bonnes nouvelles pour Kiev. Personne ne pense sérieusement que cet effort puisse menacer les axes d’approvisionnements RU vers Izioum. La seule inconnue est ailleurs : Quel effort cela implique-t-il pour les UKR ? Dans quelle mesure ce progrès est-il significatif ?

Plus au sud, les UKR auraient également progressé sur le flanc ouest de l’axe d’Izioum. Notre lecteur se souvient qu’il y a 15 j, j’avais signalé que les RU s’étaient avancés dans cette direction pour se flanc-garder. Voici que cette semaine, ils auraient cédé du terrain dans la zone. Deux interprétations sont ici possibles : renforcement UKR (nouveaux matériels occidentaux, réarticulation du dispositif avec des renforts venus des positions de Kiev) ce qui permet, comme à Kharkov, d’inverser le RAPFOR localement ; ou alors, retrait RU qui estime qu’il a désormais plusieurs axes logistiques et que ses progrès ailleurs rendent moins nécessaires la couverture.

Car le front du Donbass nord a évolué. Le grignotage RU est peu spectaculaire et certains considèrent que les RU piétinent. Pourtant, à regarder d’une semaine sur l’autre, les effets sont là : la poche d’Okhil semble réduite ce qui fait que les deux axes de progression de part et d’autre de la rivière Okhil se sont rejoints (allégeant donc la fragilité logistique à l’est). Un peu plus loin, Lyman est attaqué sur trois côtés. Les forces UKR cèdent peu à peu la rive nord de la rivière Donetsk. Ici aussi, deux interprétations : soit ce retrait résulte d’une attrition provoquée par l’ART RU ; soit les UKR retraient de façon ordonnée sur des positions préparées à l’avance, tout en usant la progression ennemie. Cependant, on décèle la volonté Ru de franchir la rivière pour relancer leur action vers Slaviansk. De ce point de vue, la tête de pont de Kurulka constitue un point fort que ne semblent pas vouloir repousser les UKR, ce qui interroge.

Plus à l’est, Severodonetsk semble en mauvaise posture. Les RU seraient entrés dans Vojevodivka (faubourg NW) et à Nyzhnie (faubourg SE).  La ville serait donc quasiment encerclée et la ligne d’approvisionnement à l’est coupée. Autrement dit, elle devrait bientôt être encerclée et subir un siège, comme à Marioupol. Il s’agit de la dernière position UKR dans l’oblast de Lougansk.

Plus au sud du saillant, les RU ont finalement conquis la ville de Popasna qui leur résistait depuis des semaines, ouvrant la progression vers le nord-ouest vers Kramatorsk et Izioum.

Tout ceci est lent et poussif mais continu avec peu de pertes RU. Ça n’est pas flamboyant. Cependant, le lecteur français n’a qu’à comparer avec la guerre de tranchées en 14-18 : le dispositif UKR est établi avec ce réseau de fortifications appuyées au terrain et aux habitations. Les RU le réduisent avec leur artillerie avant d’envoyer prudemment leur infanterie.

Le front sud a été apparemment calme. Pourtant, les RU ont légèrement poursuivi leur effort au nord de Velika Novosilka, et plus à l’ouest vers Orikhiv. Leur intention d’ensemble dans cette zone est difficile à comprendre. Marioupol : Azovtal n’est toujours pas saisi. Les derniers civils ont été évacués. Les ultimes combattants UKR ont duré jusqu’au 9 mai, empêchant VVP de proclamer une victoire dans la ville : c’est un succès symbolique incontestable pour les UKR.

Le front de Kherson a connu peu d’activité. La Russie organise le contrôle de l’oblast sous son administration et sa logistique.

Front logistique : les RU ont poursuivi leur campagne de frappes dans la profondeur, visant relais électriques, regroupements logistiques, usines d’armement et points de franchissement sur le Dniepr. Peut-être est-ce une des raisons de la poussée UKR vers Kharkov, plus facile à joindre que le sud du Donbass.

Front maritime : La marine ukrainienne a été coulée au début du conflit. La marine russe a perdu depuis quelques unités, dont le croiseur MOskwa, à partir de tirs depuis la côte. L’enjeu consiste à empêcher l’autre de disposer de la liberté de manœuvre maritime. Les RU pensaient l’avoir obtenu d’emblée. Les UKR poussent contre l’île aux serpents (qu’ils avaient déclaré avoir prise au début du conflit), face à la Bessarabie. La position RU paraît désormais difficile à tenir. Kiev pourrait alors menacer les sorties navales de Sébastopol et rendre une grande partie de la mer Noire inutilisable par Moscou.

RAPFOR. Partons de la carte proposée par H Schlottman  ici (https://twitter.com/HN_Schlottman/status/1521529499296350209/photo/1)

Un BTG RU compte théoriquement 1000 h. Après attrition (75%), on peut l’estimer à 750 h. Une brigade UKR compte 5 bataillons d’environ 500 h. Après attrition (80%), on peut l’estimer à 2000 h. Supposons que ces unités soient convenablement équipées. On aurait alors :

  • Front Kharkov : 5.000 RU vs 6.000 UKR
  • Axe Izioum : 22.000 RU vs 12.000 UKR
  • Axe Severo : 19.000 RU vs 10.000 UKR
  • Axe Popasna : 7.000 RU vs 4.000 UKR
  • Axe Donetsk : 20.000 RU vs 6.000 UKR
  • Axe Zaporizia : 13.000  RU vs 6.000 UKR
  • Axe Kherson : 7.000 RU vs 10.000 UKR

Sauf à Kharkov ou à Kherson, les UKR ont toujours l’infériorité numérique. Les RU seraient en moyenne à 2/1 en offensive, ce qui est notoirement insuffisant : on estime qu’il faut 3/1 voire 4/1, surtout quand l’adversaire est en défense ferme, ce qui est le cas. Ces RAPFOR estimés expliquent aussi le déroulement des combats : légère progression UKR à Kharkov, pat à Kherson (les deux sont désormais en défensive), légère avance RU dans le Donbass. Cela explique également la tactique RU : usage massif de l’ART pour user la défense UKR et améliorer son propre RAPFOR, tout comme la tactique UKR : résister le plus longtemps possible par contre-batterie et lent repli sur des positions aménagées, en attendant l’arrivée des canons américains pour équilibrer le RAPFOR et inverser le cours des choses.

Désormais, chaque camp dépend d’une logistique : obus d’artillerie chez les RU de façon à construire les chaudrons ; arrivée de moyens modernes (et des munitions correspondantes) chez les UKR de façon à rétablir un équilibre de moyens. Dans les deux cas, cela nécessite énormément de temps. Je disais au début de mes analyses que le conflit se compterait en semaines. Il faut désormais envisager un conflit en mois, si aucune rupture localisée n’amène à des bouleversements tactiques ou opératifs.

Vous risquez donc de me lire encore plusieurs fois. Bonne semaine et à dimanche prochain, donc.

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