La dialectique de l’imam Dicko : de la chaire au pouvoir

Voici la deuxième tribune de notre dossier Mali (voir ici). La première a décrit le colonel Goïta (voir ici).

Cela fait quinze ans que la silhouette toujours vêtue et coiffée de blanc de Mahmoud Dicko est familière des Maliens. Époux de deux femmes et père d’une dizaine d’enfants, originaire d’une famille de notables de Tombouctou, il est passé par les écoles coraniques d’Arabie saoudite, avant de revenir dans sa première mosquée, à Bamako, dans les années 1980.

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Dans un pays à 95 % musulman, Mahmoud Dicko incarne le courant rigoriste inspiré du wahhabisme saoudien, qui a pris le contrôle du Haut conseil islamique (HCI) malien au détriment de l’islam local malékite. Chef du HCI (jusqu’en 2019), il a mené et gagné, en 2009, la bataille contre la réforme du Code de la famille jugée « anti-islamique ».

Personnage puissant, complexe et subtil

Comme tant d’autres religieux, l’imam Dicko a soutenu l’ancien dictateur Moussa Traoré et même contribué à l’élection d’IBK. Le président déchu par le coup d’État du 18 août 2020 avait, d’ailleurs, un temps espéré en faire un médiateur avec les mouvements terroristes islamistes qui sévissent au Nord, dont Mahmoud Dicko condamne la violence tout en partageant certaines de leurs vues. Caricaturé comme un salafiste wahhabite, l’homme est plus complexe et subtil. Je me « bats pour ma religion mais il serait prématuré d’appliquer la charia au Mali, je suis très bien dans ce pays laïc », disait-il en 2010.

Mahmoud Dicko a profité du discrédit total des élites politiques dans un pays confronté à l’effondrement des services publics, la corruption et la mort de milliers de Maliens dans des attaques terroristes et les violences intercommunautaires. Le tout dans un contexte de rejet croissant de la présence militaire française. C’est un imam singulier devenu la figure de proue de l’opposition et un acteur incontournable pour les ambitieux qui lorgnent vers le palais présidentiel. Après avoir largement contribué à l’élection d’IBK, 2013, il sera le principal artisan de sa chute le 18 août 2020.

Le charismatique religieux de Badalabougou, quartier de Bamako, est au centre de la vie publique malienne. Dès 2009, il fait lever les foules contre un projet de réforme du code de la famille qui accordait davantage de droits aux femmes, contre l’ONU, contre la présence militaire française. Ce sont les prémices d’une entrée en scène qui ne se démentira plus et qui gagne en importance : l’imam Dicko va devenir l’autorité morale du Mouvement du 5 juin (M5 RFP), une coalition hétérogène composée de citoyens déçus et de politiciens en rupture de ban !

L’épisode de la libération en octobre 2020 de 200 détenus contre celle de Soumaïla Cissé et des trois Européens a été célébrée par Iyad Ag Ghali et son GSIM affilié à Al Qaida. Or le président IBK avait chargé l’imam Dicko qui le connaît bien d’établir des contacts préalables avec lui. Cette libération a nourri la méfiance de la France.

Pragmatique aussi : « attendre et observer »

Autour de lui gravite une nébuleuse : le Centre de l’imam Mahmoud Dicko pour la Paix et le Vivre ensemble dans le Sahel (CICM) a été créé en mars 2021 et est animé par Boubacar BA. L’objectif est de « servir de forum de dialogue et de plateforme d’échanges d’idées dans le but d’améliorer la paix en renforçant l’efficacité et la responsabilité des institutions endogènes et les sociétés de savoir au Mali et dans les pays du Sahel ».  Il se donne pour mission de « faire progresser la paix et le vivre ensemble au Mali et dans les pays du Sahel en favorisant l’entente, en offrant une plateforme de confiance favorable au dialogue, en créant des partenariats durables et en catalysant des solutions stratégiques ». De nombreuses personnes de la société civile coutumière, traditionnelle et religieuse ont participé à son lancement. Différents thèmes sur le dialogue, la paix et le vivre ensemble ont été abordés : « mécanismes de dialogue et de vivre ensemble dans la société, modes de préventions et de résolution des conflits, médiation et société, rôle des autorités traditionnelles, religieuses et coutumières dans la résolution des conflits, encadrement des écoles coraniques dans une société en mutation, solutions stratégiques » … L’éducation et le débat sont les principaux vecteurs de transmission de sa doctrine et sa démarche semble vouloir s’installer dans le temps long.

Car depuis le coup d’état d’Assimi Goïta, l’imam Dicko a pris ses distances avec le M5 RFP, une séparation de corps qui tient sans doute à la déception de l’imam de ne pas être vraiment écouté par les militaires putschistes. La situation sécuritaire dans le nord du Mali, dégradée, lui a peut-être fait prendre conscience qu’il ne peut s’associer à la junte qui veut faire face aux terroristes ! Les visées de Mahmoud Dicko sont-elles uniquement sociales ou bien a-t-il un agenda politique ? Les divergences avec les militaires sont-elles tactiques ou bien idéologiques ? Selon les réponses que l’on donne à ces questions, on garde au Mali sa dimension spécifique ou on le ramène dans le débat général de la place de l’Islam dans la politique et du rôle des religieux …

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L’influence croissante de l’imam Dicko dans la vie publique et l’instabilité institutionnelle que stimule la perspective des élections dans 9 mois pourraient peut-être le contraindre à sortir de l’ambiguïté actuelle, poussé et porté par ses affidés et ses partenaires pour exercer le plein pouvoir politique. Mais beaucoup voient d’abord dans la dialectique subtile de ce faiseur de roi, arbitre politique du pouvoir malien, le balisage d’une instauration graduelle d’une république islamique malienne modérée à la façon mauritanienne.

LV et KA

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