L’art de perdre la guerre (Le Cadet n° 58)

Un article plein d’à-propos publié ce mois-ci par la Revue Défense Nationale fait polémique : il y est dit que l’Occident a perdu stratégiquement en Orient, mais surtout qu’il ne sait plus faire la guerre.

L’Occident, ou le degré zéro de la pensée stratégique ...

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Le scandale est là, pour peu qu’on prenne la peine de lire les passages qui ne font qu’exposer, retour d’expérience irakienne et syrienne à l’appui, ce que beaucoup d’officiers ne cessent de dire depuis qu’ils ont quitté la Grande Muette. La RDN elle-même avait su publier très tôt des mises en garde qui auraient pu, et dû, être salvatrices : ainsi, dès avril 2002 et l’engagement américain en Afghanistan, en prévenant que l’hypertechnologie déboucherait sur une impasse, alourdirait les armes et ralentirait la guerre au lieu de l’accélérer (La guerre introuvable). Ou six ans plus tard, au moment du double retour de la France à Kaboul et à Mons, un article repris par la presse qui dénonçait notre aveuglement à croire que nous allions subvertir la bureaucratie otanesque (Le degré zéro de la pensée stratégique). Les Britanniques ont fini par le comprendre[1], et c’est ce que Legrier écrit dans son article : mais le colonel a dit la vérité, il doit être exécuté, aurait chanté Guy Béart.

Car le drame du retour dans l’OTAN ne fut pas de se mettre sous commandement américain : le drame est que les Américains ne savent pas gagner une guerre. D’ailleurs, me disait un jour un professeur d’Oxford, qu’ont-ils jamais gagné seuls, à part leur Guerre de Sécession ? Leur but n’est pas de gagner mais de faire la guerre, et de coloniser leurs alliés en leur imposant l’hypercentralisation et la débauche de moyens qu’ils sont les seuls à pouvoir se permettre. Churchill, parlant du fiasco américain d’Anzio, ironisait sur cette armée prussienne, sans Frédéric, exclusivement composée de chauffeurs et de mécaniciens. Et Winston ne connaissait pas l’interopérabilité et cette guerre des normes que nous n’avons même pas livrée. Nous sommes les otages du Califat cybernétique américain.

Est-il trop tard pour en sortir sans casse, revenir à ce que nous savons le mieux faire, refondre entièrement la pensée militaire française et entretemps arrêter les programmes d’armement en cours, pour autant que le traquenard otanesque est de faire croire qu’on gagne une guerre parce qu’on est le plus fort ? Répétons-le : là où nous abordons la numérisation de la guerre comme une opportunité récente, l’esprit totalisant y voit la réalisation d’un vieux projet dystopique. Il s’agit d’un choix philosophique qui n’est pas le nôtre. Voilà le fond du problème soulevé par l’alliance américaine, il est déterminant pour l’avenir des armées françaises, comme le furent les débats des années trente. Mais mon billet a dit la vérité, vous allez m’exécuter.

Le Cadet

[1] Le Cadet, « L’Empereur et le Félin », n° 54, La Vigie, octobre 2018.

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