Revue stratégique : la guerre du papier (J.-Ph. Immarigeon)

Revenons à la Revue Stratégique de Défense et de Sécurité Nationale d’octobre 2017 qui reste d’actualité puisqu’elle est censée cadrer la politique française pour les années à venir. Il serait intéressant de la confronter aux autres productions de ces derniers mois comme la National Defense Strategy, la National Security Strategy ou la Nuclear Posture Review, récents avatars des Papers et Reviews qui fleurissent depuis un quart de siècle de l’autre côté de l’Atlantique. Ceux qui lisent cette littérature se seront rappelés la vieille blague qui circulait jadis Place du Colonel Fabien : si L’Humanité est plus chère que la Pravda, c’est qu’il faut compter les frais de traduction.

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Pour produire du papier, serait-il numérique, l’Amérique ne craint personne. La Revue Stratégique française entre dans ce qu’un officier allemand nommait en juin 1940, devant le spectacle d’un camion de notre état-major versé dans un fossé avec son chargement de rapports, « la guerre du papier ». Et comme à l’époque, la France la perd. (cliquez pour lire la suite)

De Dugesclin à Gunga Din

Au risque de nous contredire immédiatement, inscrivons-nous en faux contre les critiques qui accusent la France d’alignement inconditionnel sur Washington, car elles manquent le cœur de cible. Nous ne sommes plus du temps de la SFIO. La France ne se range pas derrière l’Amérique par panurgisme ni soumission aux ukazes du Département d’Etat, mais parce que ses élites ont adopté le mode de pensée managérial et actuaire enseigné sur le modèle des universités nord-américaines. Nos Young Leaders gouvernementaux ne sont pas des Mandchourian Leaders mais des robots formatés à un mode de pensée qu’ils ont oublié d’importation. Ils mettent en place naturellement les mêmes politiques que sur les rives du Potomac. Certes ils tentent de profiter de la mise sur le banc de touche de la Grande-Bretagne pour lui ravir le trophée d’interlocuteur privilégié dans l’OTAN, pour autant que « dans la servitude, ombre où rien ne pénètre, on a pour maître l’esclave à qui parle le maître » (Victor Hugo). Cette collaboration n’est pourtant pas la cause mais la conséquence d’un atlantisme intellectuel. Et c’est dramatiquement plus inconséquent.

Ce « temps des sophistes, des économistes et des calculateurs », qu’annonçait déjà Burke dans ses Réflexions sur la France, bien avant Schumpeter ou Burnham, se complait dans une hétéronomie qui a fait son deuil de toute volonté d’affranchissement d’un discours qui prétend que ce monde nous est devenu incompréhensible. Certes la Revue Stratégique nous fait grâce de ce leitmotiv : incertitude. Le mot n’apparaît que 9 fois en 90 pages. Il n’est pas question pour autant de changer notre logiciel déterministe et lamarckien en vigueur depuis deux siècles. L’hypothèse que celui-ci soit périmé et ne parvienne plus à comprendre un monde qui n’a tout simplement pas obtempéré à notre injonction de Fin de l’Histoire, ne semble pas effleurer nos élites qui fonctionnent en vase clos. C’est toute la différence entre un monde incertain parce qu’indéterminé et notre propre incertitude due au fait que nous ne comprenons plus l’indétermination, et les rédacteurs de la Revue reprennent les lamentations de l’actrice fétiche de Godard dans Pierrot le Fou : « Qu’est-ce que je peux faire ? J’sais pas quoi faire ! »

En revenant de la Revue

Nous serions donc dans un monde qui bascule vers la guerre. Discours convenu de Cassandre depuis le lendemain de la chute du Mur de Berlin. Mais le monde, c’est qui ? La guerre, c’est quoi ? Il guerre comme il pleut, il crise comme il neige ? Si l’on en croit la Revue, c’est le cas. Ce n’est plus Anna Karina, c’est Nino Ferrer : « Un jour ou l’autre il faudra qu’il y ait la guerre, on le sait bien ; on n’aime pas ça, mais on ne sait pas quoi faire, on dit c’est le destin. » L’Europe aurait oublié la guerre, mais la guerre ne l’a pas oubliée, nous préviennent ceux qui n’ont cessé de se tromper depuis 1989. Il n’est pourtant pas un continent qui ait davantage connu la guerre, il n’est pas une civilisation qui l’ait davantage théorisée que la Vieille Europe. Avant d’être la Paix, l’Europe fut, un millénaire durant, la Guerre. Mais celle-ci n’est pas qu’un euphémisme, c’est un choc de volontés, avec des fâcheux et des importuns. Ça ne s’attrape pas comme la scarlatine, la guerre, ça n’est pas qu’un mot au détour d’un essai de Weber, de Spengler, ou d’un cours de première année de géopolitique. Ça n’est pas, comme l’écrit la Revue Stratégique, qu’une « instabilité croissante de voisinage ». Géorgie, Libye, Syrie, Sahel, Ukraine : à leur origine ces crises ont vu des interventions, occidentales ou russes, dont les conséquences n’ont pas été calculées par nos « stratégistes », ceux du Kremlin ayant incontestablement montré qu’ils étaient de bien meilleurs joueurs d’échec. Mais si le mot Libye, par exemple, revient huit fois, on y cherchera en vain l’origine du problème. Et les Balkans ne sont pas mieux traités – mais je renvoie ici aux excellentes analyses de notre amie Arta Seiti (par exemple ici).

Nommer cette Revue « stratégique » est donc une imposture, il n’y a pas moins stratégique, même si le qualificatif a 134 entrées (plus 10 rien que pour la table des matières) et le mot stratégie 28 : les mots viennent ici compenser l’absence de la chose. Qu’est-ce qu’une pensée stratégique qui renonce d’emblée à définir un projet autre que d’attendre les évènements comme on regarde pousser des légumes ? Et qu’elle peut-être une ambition – un mot lui aussi suremployé avec 41 entrées – si l’on adopte la posture du regretté Gamelin : « Sans vouloir intervenir dans le déroulement de la bataille en cours » ?

Eglantine ? Ici Mirabelle !

On n’en retiendra qu’un dernier exemple : la Palestine. Elle fait l’objet d’un court chapitre, parce qu’il faut bien y sacrifier : « L’absence de règlement de la question israélo-palestinienne demeure un facteur majeur de tensions. Au-delà du risque d’affrontement armé toujours possible entre Israéliens et Palestiniens, elle favorise l’implantation de la mouvance jihadiste proche de Daech et a des répercussions dans les sociétés européennes. » Autrement dit : c’est bien triste ces gens qui se disputent, espérons qu’ils finissent par s’entendre parce que la Palestine reste l’œil du cyclone jusque dans ses effets délétères dans nos banlieues. Que propose alors la France pour arranger cette affaire ? Rien, ou plutôt plus rien. Exige-t-elle au moins l’application de résolutions onusiennes déjà vieilles d’un demi-siècle ? Que nenni, la question palestinienne est même absente désormais des discours officiels,

Faut-il y voir l’effet d’un lobby prompt à dégainer l’accusation d’antisémitisme dès qu’est prononcé le mot d’occupation, comme l’avait fait un certain Charles de Gaulle en novembre 1967 ? C’est malheureusement plus grave qu’un manque de courage : c’est que le consternant simplisme d’une Revue Stratégique qui se targue pourtant d’appréhender la complexité du monde, ne parvient plus à intégrer certaines questions, et qu’il en est réduit au principe Shadok comme quoi s’il n’y a pas de solution, c’est qu’il n’y a pas de problème.

Or nos interlocuteurs, eux, ont des projets parce qu’ils défendent leurs intérêts et sont en train de les mettre en œuvre, tandis que nous laissons la girouette du CAC 40 décider de nos alliances d’un soir. Le Quai d’Orsay, c’est Munich + Meetic. Rien d’étonnant que le Grand Jeu vienne de se refermer sur la France, à l’aube d’un conflit dans cet Orient compliqué où il faudrait la jouer simple : il y a une priorité absolue, ces fous de Dieu qui viennent massacrer nos rédactions et nos salles de spectacle, et puis des gens, pas très fréquentables on vous l’accorde, qui les combattent sur place. Les ennemis de nos ennemis sont nos amis (cf. LV n°1 : les ennemis de mes ennemis sont mes ennemis, NDLR). Tant qu’à prétendre faire de la stratégie, autant revenir aux principes éprouvés. Mais nous avons choisi la pire des postures, cédant aux injonctions d’un philosophe de Prisunic. Nous voilà piégés dans un conflit où nous allons jouer contre nos intérêts.

Dans ce contexte la Revue Stratégique, caduque au bout de six mois, n’est rien de plus qu’un manuel de survie dans un monde qui n’est pourtant ni plus dangereux ni plus incertain qu’avant. Et quand elle croit répondre à ce qu’elle nomme des défis, sans qu’on sache qui nous les jette, elle ne fait que du management niveau Sup de Co.

Un hubris français

« Face à la dégradation du contexte géostratégique décrite dans la Revue stratégique, cette dernière préconise le maintien d’un modèle d’armée complet et équilibré, en mesure de renforcer des aptitudes clés : renseigner et commander, entrer en premier, combattre et protéger, soutenir et durer ». Dans la bataille des mots creux, la Rand Corporation vient de trouver un challenger sérieux.

« Pour assurer l’ensemble des fonctions stratégiques face à toutes les menaces, un modèle d’armée complet et équilibré est indispensable. Ce modèle doit disposer de l’ensemble des aptitudes et capacités, y compris les plus critiques et les plus rares, pour atteindre les effets militaires recherchés. » Voilà une assez bonne transposition de la Full Spectrum Dominance : couvrir tout le spectre de l’existant et du possible, pour pouvoir répondre même à l’impensable. C’est la grenouille gallicane qui veut ressembler au bœuf texan. Passons sur l’impossibilité évidente à atteindre cet objectif, sans même parler de son financement par on ne sait quel taux de croissance miraculeux à deux chiffres ; c’est, comme on dit aux gamins, avoir les yeux plus gros que le ventre. Derrière cette annonce du catalogue à la Prévert que devraient être les prochaines LPM, qui n’auront même pas les moyens, comme la loi d’octobre 1936, de fabriquer de tout en grand nombre sans savoir comment s’en servir, et qui demanderont à nos armées, pour reprendre le mot d’un ancien d’Afghanistan, de faire la guerre des Ricains avec les moyens des Roumains, il y a une inquiétante incompréhension de ce qu’est la stratégie.

Mot tardif du XVIIIe siècle, on le sait, mais qui pourrait être l’art de se trouver, à chaque phase d’une guerre, en situation de supériorité sur l’adversaire. Qu’importe alors, illustrait Stendhal dans ses Mémoires sur Napoléon, que dix policiers soient au bout de la rue lorsque trois malfrats dévalisent le bourgeois, le temps qu’ils arrivent les malfrats se seront enfuis avec la montre. A quoi sert de se vanter d’être dix contre trois et de vouloir tout faire partout ? Nous faisons une guerre totale à des adversaires qui nous font une guerre limitée, et nous ne cessons d’amplifier cette asymétrie alors qu’il faudrait au contraire la réduire en choisissant nous-mêmes un type de guerre. Nous ne savons ni ne voulons y réfléchir, alors nous nous préparons à tout. Mais si, comme à la fin des années trente, nous renonçons à faire un choix, c’est l’adversaire qui nous imposera le sien.

L’accumulation de systèmes d’armes et d’information couvrant toute la gamme des hypothèses n’est qu’une assurance trompeuse contre l’incertain, ce que Jean Guéhenno qualifiait de peur de parvenu. Ajoutons que le génie de la France n’est pas dans l’imitation des autres, mais dans le fait que les autres l’imitent. « Tels peuples ont, avec le reste de l’univers, des rapports de puissance, continuait Guéhenno. Les rapports de la France et du monde sont tout inverses. Le monde ne se soucie pas de notre puissance. Le jeu de la puissance ne fut jamais le jeu de la France. Il ne le serait pas aujourd’hui sans vanité et sans sottise. »

Voilà ce qu’on aurait aimé retrouver dans la Revue Stratégique. Marc Bloch, dans L’étrange défaite, rapporte le propos d’un officier admirant le courage de certains réservistes : on rencontre des guerriers et ce ne sont pas forcément des militaires. Il doit bien se trouver aujourd’hui quelques stratèges, mais ce n’est certainement pas dans les commissions ministérielles et leurs livres blancs.

Jean-Philippe Immarigeon, Avocat

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