UE, point de non-retour : une réponse de J Keller-Noellet

Dans le numéro 32 de La Vigie (23 décembre 2015), nous avions publié un texte qui critiquait l’état de l’Union Européenne (l’UE, point de non-retour). Il a suscité la réponse ci-dessous de Jacques Keller-Noëllet, Directeur Général honoraire au Conseil de l’UE et lecteur de La Vigie. Nous sommes heureux de le publier. Tout d’abord parce que La Vigie doit être un espace de débat et qu’avoir des opinions contradictoires est utile à tous, d’abord à nous. Ensuite parce que l’Europe mérite plus que les caricatures que l’on voit traîner très souvent dans les médias ou les réseaux sociaux. Ce qui ne veut pas dire que nous soyons tout à fait d’accord avec notre contradicteur. De même qu’il nous répond, de même lui répondrons nous sur tel ou tel point, marquant les points de convergence mais aussi les divergences d’analyse. JDOK

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Votre propos m’inspire des sentiments mélangés où dominent cependant nombre de critiques plus ou moins radicales qui font que je ne puis y adhérer .

D’abord un point d’accord : comme vous, je pense que le saut fédéral doit être complètement exclu pour deux raisons : 1) il n’est pas la réponse aux problèmes du moment 2) il n’est soutenu ni par les Politiques ni par les opinions publiques, y compris dans les quelques pays qui y étaient naguère favorables .

Pour le reste votre démonstration ne convainc pas pour de multiples raisons de fond et de méthode que je résumerai brièvement autour des griefs suivants.

  • Confusion et amalgame: évoquer pêle-mêle le djihadisme, le terrorisme, la crise migratoire, la crise financière, la mondialisation, les tentations régionalistes / nationalistes et même la maladie de l’OTAN  ?) etc. comme consubstantielles au projet européen sans que l’on distingue toujours clairement les causes des effets participe plutôt d’une vision johannique du monde que d’une analyse sérieuse . Pour ne prendre qu’un exemple, on voit mal le rapport entre le projet européen et Les velléités  indépendantistes que l’on observe ici et là , lesquelles sont un pur produit du fait national . Voir dans ce sens le cas emblématique de l’Écosse …
  • Jugements excessifs : dire que l’UE est un monstre technocratique ( sic ) est un excès de langage que rien ne peut justifier sinon un travestissement de la réalité . Il est impossible d’énumérer ici tous les arguments qui contredisent cette affirmation. Contrairement a ce que semble suggérer votre article , toutes les décisions importantes de l’Union sont prises par d’authentiques responsables politiques ( au Conseil et, de plus en plus, au Conseil européen ) selon des processus qui ne font, ni plus ni moins, appel aux experts que les circuits de décision nationaux . Le fait que ces enceintes, encore une fois, parfaitement légitimes  politiquement  ne respectent pas leurs engagements, soient atteintes de procrastination ou prennent de mauvaises décisions ne tient pas à leur nature mais à l’absence de la fameuse volonté politique évoquée in fine de votre article . Quant à la complexité de l’appareil institutionnel , elle est inhérente à un système qui ambitionne de faire travailler ensemble une trentaine d’Etats restés largement souverains et elle ne dépasse pas – malgré cette contrainte – le maquis impénétrable que constitue aujourd’hui , par exemple en France, l’enchevêtrement et le fonctionnement des collectivités territoriales… !
  • Procédés biaisés : la réalité évoquée supra est sans doute tellement évidente pour le rédacteur – et donc sa contestation tellement malaisée – que lorsqu’il énumère les institutions de l’UE , il omet purement et simplement de parler du Conseil , du Conseil européen et du Parlement pour ne retenir que la Commission , les différentes Cours de Justice (?) et la BCE pensant que cette petite manipulation verbale allait faciliter l’adhésion du lecteur pressé… Au delà la gravité de cet escamotage pour le sérieux du propos , je pense que regretter l’absence d’une « responsabilité politique » dans le cas d’un organe judicaire n’aurait pas manquer de surprendre le bon châtelain de La Brède ! Quant à la Banque Centrale, chacun sait que c’est délibérément qu’elle a été soustraite au pouvoir politique tout comme dans certains Etats voisins de la France qui ne sont pas pour autant devenus des dictatures technocratiques et dont nous pourrions envier à juste titre la santé démocratique et économique …
  • Analyse tronquée et déni de réalité : soutenir que le point commun des récentes élections à travers l’Europe est le rejet de Bruxelles ( pour faire simple… ) est un peu caricatural . Outre que les motivations des forces politiques en cause sont très diverses et que leur addition est source de confusion ( Podemos et Syriza sont à leur manière européens …) , elles ne représente pas – et de loin – la majorité de l’opinion publique. Ces comportements dénotent d’abord un grand malaise sociétal ainsi qu’ une faillite de la gouvernance politique (crise identitaire liée à l’immigration, rigidités idéologiques, crise de la démocratie représentative etc.etc ) qui se traduit effectivement par des réflexes populistes, encouragés par la démagogie et l’électoralisme d’un establishment politique totalement discrédité, cherchant des boucs émissaires pour endosser ses échecs …et l’Union est toute désignée ! Ce constat de faillite est si patent que les esprits les plus lucides s’en sont émus et que le mot d’ordre qui fait florès aujourd’hui chez les élus de tous bords, consiste à appeler de manière pressante « à faire de la politique autrement! » . Cet appel est certes aussi valable pour l’Europe mais, dans la mesure où elle n’est pour partie que le reflet des États qui la composent , c’est à ces derniers de montrer la voie.
  • Diagnostic contestable : aux yeux de l’auteur de l’article, pour faire simple, c’est le supranationalisme et l’évacuation du politique liés à l’UE qui ont conduit à la renaissance du nationalisme et au retour du monde westphalien . Cette affirmation est à mon sens doublement contestable parce que 1°) comme démontré supra, la dimension politique de l’UE n’a disparu que dans l’esprit des gens qui ne veulent pas la voir 2°) ce n’est pas l’excès de supranationalisme ( circonscrit et accepté ) qui a ruiné la crédibilité de l’UE mais le comportement dévoyé de certains de ses membres par rapport à la règle fondamentale du droit des gens – pacta sunt servanda – lequel comportement , par contagion, a déclenché, des réflexes nationalistes en chaine chez des partenaires qui se sont senti floués…Voir à titre d’exemple l’impact archi négatif de l’attitude irresponsable de pays comme la Grèce ( et osons le dire la France ) en matière budgétaire sur les opinions publiques des pays du Nord et de l’Est qui ont consenti de lourds sacrifices pour rétablir leurs finances publiques. Ainsi c’est le «  cavalier seul » de certains ( non pour de respectables raisons philosophiques mais pour des motifs étroitement idéologiques et électoralistes ) qui engendre en réaction un réflexe de repli nationaliste chez d’autres, ruinant au passage l’esprit de solidarité et, plus généralement, l’affectio societatis indispensable à la bonne marche de l’ensemble. Le soit disant « monstre technocratique » n’est absolument pour rien dans ce cercle vicieux …

Quant au plaidoyer discret en faveur de la planche à billets et contre l’Allemagne , parangon de l’austérité, arque bouté sur son excédent commercial qui plomberait la compétitivité du reste de l’Europe, il s’agit là d’arguments polémiques dont les analystes sérieux ont fait justice depuis longtemps …

  • Fausses perspectives : fort justement, l’auteur de l’article considère que le retour aux charmes douteux de l’univers westphalien n’est pas une option. Mais les recettes qu’il propose de convainquent pas plus que son procès en sorcellerie de l’Europe de Lisbonne . Que penser en effet d’une multiplication d’Europes techniquessur le modèle d’Eurocontrol en lieu et place d’une Europe technocratique ? Au-delà du jeu de mots facile , nul ne peut croire un instant que cette juxtaposition d’agences indépendantes , sans coordination ni vision d’ensemble, soit à la hauteur des défis actuels , sans compter que le diable se cachant dans les détails , rien ne garantit le fonctionnement harmonieux de ce curieux mécano ; on a vu les problèmes inextricables de gouvernance que pouvait poser le simple Airbus ! Conscient de cette faiblesse , l’article esquisse alors la voie d’ une politique des « cadres » ( ? ) – cadre méditerranéen ou cadre carolingien – envisagés sous le seul angle des intérêts français et sans aborder les vraies questions qu’ils soulèvent : étendue ; conception, statut, compétences , rôle , articulation entre eux etc. de sorte que le lecteur reste sur sa faim avec comme seul viatique que l’Europe d’aujourd’hui sera bientôt réduite à un tas de décombres . Non seulement ce catastrophisme est excessif et profondément délétère mais, à supposer qu’un deus ex machina propose la formule miracle de la régénérescence du rêve européen, l’état actuel des opinions publiques conditionnées par de telles diatribes , ne lui donnerait aucune chance de passer la rampe de l’adhésion populaire , notamment par voie de referendum…

Tout ce qui précède n’exonère pas l’Europe actuelle de ses nombreux défauts . Ils ne pourront être corrigés que si les Politiques prennent enfin les enjeux européens au sérieux et non pas comme la variable d’ajustement de leurs querelles picrocholines à l’extérieur comme à l’intérieur . Cette volonté politique réaffirmée solennellement, les mots d’ordre de la réforme devraient être les suivants : concentration sur quelques chantiers vitaux ( pas plus d’une demi douzaine) et abandon de l’activisme stérile et contreproductif de la Commission et du Parlement , rétablissement de la confiance mutuelle par le respect scrupuleux des engagements pris, clarification du processus de décision par une meilleure articulation entre le niveau communautaire et le niveau national , différenciation des ambitions dans certaines limites,  à l’intérieur d’ un cadre de référence placé à l’abri des contingences politiciennes  . La matière première et les leviers de cette réforme se trouvent déjà dans les traités actuels . Ces derniers ne doivent donc pas être modifiés – et encore moins refondus ou refondés – mais seulement élagués ( de facto) et appliqués dans un autre esprit.

Remplacer l’irénisme fédéral par l’illusionnisme national est une faute contre l’esprit. Vouloir faire table rase d’une entreprise patiemment construite depuis un demi siècle au motif qu’elle est inadaptée dans certaines de ses modalités ( ce qui est vrai ) , serait une grave erreur qui condamnerait le continent à une régression historique , peut-être sans retour.

 

Jacques Keller-Noëllet

Directeur Général honoraire au Conseil de l’UE

 

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