Touché coulé (Le Cadet n° 90)

Rien ne se passe donc comme prévu. Oh ! je ne veux pas parler des déboires des généraux russes mais des nôtres, préoccupants car lourds de désillusions à venir.

On annonce le retour de la guerre – certains pour s’en réjouir, en haine de cette paix européenne qu’ils nous prient de considérer comme une monstruosité –, qui plus est de haute intensité, et voilà qu’un ex-KGBiste bunkerisé dans ce Kremlin aux interminables couloirs, découvre qu’il ne suffit pas de faire parader deux fois par an des spetsnatz en telniachka et rangs serrés sur la Place Rouge pour vassaliser un pays plus grand que la France. Il vient d’y brûler son crédit et surtout son potentiel militaire pour deux décennies au moins. On l’annonçait également hybride, cette cyberguerre de la modernité totalisante, mais les deux camps n’ont réussi qu’à se neutraliser ce qui montre, si besoin en était, qu’une guerre, une vraie, ne se perd ni ne se gagne sur le réseau… sauf à Hollywood [1].

Car une armée qui prend deux mois pour investir des villes à dix lieues de ses lignes de départ, qu’on suit comme le Petit Poucet aux carcasses calcinées de ses blindés, qui perd un de ses flagship, peine à contrôler les airs et qui ne tient même pas ses troupes, n’est pas prêt de se présenter demain matin Barrière du Trône. Et c’est contre elle, tenue en échec par des commandos planqués dans les fossés et invisibles aux drones, que nos Armées se préparent à combattre ? Nous les formatons pour une guerre qui n’aura jamais lieu.

Il faut tout remettre sur la table, jeter Livres blancs et LPM à la corbeille, revoir les programmes d’armement et refaire une liste de commissions. Imagine-t-on le Jaguar, cauchemar de maquettiste, ou le Griffon, copie du Lorraine 28 de 1940, moitié plus hauts que les T-72 et autres BMP et encombrés de prothèses, circuler sur ces mêmes routes ukrainiennes sous le feu croisé cette fois-ci des Russes, embusqués dans les champs alentour ?

On objecte qu’au Sahel nos blindés auraient donné satisfaction : aux auditeurs de Nexter et de la DGA certainement, comme ont fait merveille les Leclerc au Yémen, mais moins qu’aux djihadistes qui nous voient les rembarquer. La guerre ça n’est pas du benchmarking qui n’a pas plus de valeur qu’un défilé de petits soldats devant le Kremlin, et quand ça se perd, c’est que le matériel n’est pas bon, B1-bis en 1940 ou Scorpion en 2022. Ce sont les chefs rebelles qui nous font face, et non les minets de McKinsey, qui devraient remplir nos feuilles d’évaluation de RETEX. Allah ! qui me rendra ma formidable armée [2] ?

Le Cadet

[1] Voir Le Cadet in Revue Défense Nationale : « Cyber m’était compté », décembre 2014 ; « La guerre assise », novembre 2020. Et sur La Vigie : n° 53 « Un froid cybérien », septembre 2018 ; n° 54 « L’Empereur et le Félin », octobre 2018 ; n° 58 « L’art de perdre la guerre », février 2019 ; n° 59 « Le syndrome Grouchy », mars 2019 ; n° 77 « Le Cyber des Tartares », décembre 2020.

[2] Premier vers de « La bataille perdue », in Les Orientales (16e) de Victor Hugo (1829), cité par Charles de Gaulle dans ses Mémoires de guerre. Voir également : Le Cadet, « Regrets sur ma vieille armée de chambre », Revue Défense Nationale, Tribune n° 740, février 2016.

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