Les initiatives maliennes de démobilisation à l’épreuve des tribulations politiques bamakoises (G. Lemarchand)

Nous sommes heureux d’accueillir ce texte d’un jeune chercheur, Gildas Lemarchand, étudiant en master 2, sur le processus DDR au Mali. Merci à lui/ LV

La profusion d’analyses sur la crise du Sahel occidental s’est récemment recentrée sur l’idée d’une solution purement malienne. Cela résulte d’abord de la transition nationale engagée suite au renversement d’Ibrahim Boubacar Kaïta (IBK) le 18 août 2020, mais plus encore des premières négociations du Comité National pour le Salut du Peuple (CNSP) avec les groupes armés terroristes (GAT) maliens qui aboutissent à la libération d’otages le 9 octobre 2020, contre celle de deux cents djihadistes et le versement d’une rançon conséquente. Si ces capacités à communiquer entre maliens constituent une bonne nouvelle en soi pour les perspectives de pacification du Mali, la priorité est de gérer ces échanges entre les différents acteurs locaux afin de conserver un positionnement français cohérent.

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La question de la réconciliation nationale a donc été rouverte dans ce contexte d’embouteillage sécuritaire[1]. Celle-ci se divise surtout en deux sous-ensembles. En premier lieu, la possibilité de négociations avec les groupes armés djihadistes implantés dans un contexte très localisé et disposant, au même titre que les Groupes Armés Signataires (GAS – de l’Accord d’Alger), d’une base de soutien ethnique. En second lieu, la confirmation voire l’extension des possibilités offertes par les initiatives de démobilisation. Celles-ci, pourtant pilier de la stratégie de sortie de crise[2], ont été relativement éludées du tumulte politique de ces derniers mois. Toutes les attentions étaient braquées sur la question de l’adoption d’une charte de transition par les membres du CNSP, ce qui est finalement acté le 12 septembre en fixant un objectif de transition à dix-huit mois.

Dans cette agitation, le CNSP s’est pourtant voulu rassurant concernant la démobilisation des groupes armés et leur réintégration dans une Armée nationale reconstituée selon les dispositions de l’Accord pour la Paix et la Réconciliation issu du processus d’Alger (APR) sur le programme de Désarmement Démobilisation et Réintégration (DDR). A cet égard, le mardi 24 août, le CNSP, la Coordination des Mouvements de l’Azawad (CMA) et le Groupe d’Autodéfense Touareg Imghad et Alliés (GATIA) ont eu l’occasion de se réunir à Bamako afin de déclarer leurs premières intentions sur ce programme. Si le GATIA s’est montré enthousiaste, la CMA a conditionné son positionnement à la venue de responsables du CNSP à Kidal. Dans ce contexte, la visite le 24 septembre 2020 de Gyllenspore au camp de l’Armée reconstituée de Kidal prend une résonnance particulière. Une occasion nous est donc donnée de revenir sur la dynamique de reconstitution de l’Armée malienne à partir des GAS de l’APR. Cela peut évidemment s’élargir à la problématique vaste des opportunités de démobilisation des groupes armés au Mali, qu’ils soient terroristes, d’auto-défense communautaires ou d’anciens indépendantistes[3], notamment à l’épreuve de ces nouvelles tribulations politiques.

Fondamentaux sur les programmes de DDR maliens

L’APR, signé successivement le 15 mai et le 20 juin 2015, prévoit pour le règlement des tribulations nord-maliennes un processus de DDR des articles 18 à 20. L’article 18 prévoit d’abord un processus de cantonnement des combattants par la MINUSMA afin de recenser ceux qui y sont éligibles. L’article 19 prévoit lui la mise en place d’une Commission Nationale de DDR (CNDDR) par l’accord des parties signataires. Les deux programmes – de réinsertion dans l’Armée ou dans la vie civile – visent en particulier les groupes armés de la CMA et de la Plateforme[4], ainsi que la société et l’Armée malienne. Le programme prévoit de se dérouler progressivement en fonction des capacités plus ou moins rapides d’intégration dans les forces armées. Le DDR civil est en effet censé commencer une fois le volet d’intégration militaire effectué, ce qui fait de l’intégration dans les FAMA une priorité absolue sans que les besoins de celles-ci ne soient prévus à l’étude par la rédaction d’un mini-Livre Blanc par exemple. Le but est de redéployer au Nord une force qui soit constituée de locaux avec une représentation équitable entre les GAS, tout en plaçant ce redéploiement sous une assistance de la MINUSMA compte tenu du degré de défaillance que représente l’Armée malienne[5].

Le choix de placer la redynamisation du processus sous l’appellation d’un « DDR-Intégration accéléré », finalisé le 23 juin 2016, attend le 6 novembre 2018 pour être mis en place. La lenteur des acteurs sur ce sujet traduit un phénomène qui remonte à son élaboration. Lors des négociations qui entourent l’APR, aucun des grands acteurs n’avaient songé à un processus de DDR, celui-ci est ajouté à l’Accord par l’ONU, faisant d’office passer le programme pour une annexe de la communauté internationale. On attend donc juin 2019 pour que l’acheminement de combattants issus des GAS vers les centres de formation militaire de Ségou, Koulikoro et Bamako débute. A peine arrivés, et suite à une formation très courte, les 1200 personnels concernés sont mis en permission le 29 juillet 2019. Le redéploiement de ces unités au Nord ne s’effectue qu’à partir de février 2020 et les Forces de sécurité (FDS) réaffirment pour la première fois depuis six ans une présence à Kidal, puis à Tombouctou.

Dès 2016 les émissaires de la CNDDR se rendent également dans le Centre du pays afin de chercher des combattants à faire passer par le DDR, obéissant à la logique des liens entre Zahabi Oul Sidi Mohamed[6] et le gouvernement malien qui échangent de l’argent contre des résultats statistiques sans être regardants sur l’origine des personnels démobilisés. Cependant, un réel processus de DDR propre aux milices armées du Macina se met en place dès fin 2018. Le 22 décembre, des travaux sont lancés dans les huit cercles de la région du Centre avec pour but de traiter 8 500 combattants. On attend cependant novembre 2019 pour voir quelques effectifs assez faibles participer à ce processus local[7].

Perception critique de la démobilisation malienne

Si la Junte a eu la volonté de se montrer rassurante sur la démobilisation, elle a ainsi donné l’idée de la réorchestration d’une entente malienne par une redynamisation du suivi de l’Accord d’Alger. Celle-ci doit cependant rester sujette à caution puisqu’une telle annonce n’est prompte à rassurer que ceux qui connaissent mal les dispositions de l’APR. De plus, l’Accord d’Alger a d’office subi un combat de ralentissement mené autant par les GAS que par Bamako. Pour faire avancer ces négociations à marche forcée, les négociateurs internationaux ont misé sur le concept d’ambiguïté constructive afin d’éluder ce qui ne fait pas consensus entre les acteurs et de créer des avancées immédiates qui peuvent se faire sans fondements et bien souvent sans suites.

Concernant les combattants ciblés par le programme, le DDR en Azawad est également spécial. Les anciens groupes armés indépendantistes sont en effet suffisamment incrustés dans leurs communautés pour ne pas avoir besoin d’opportunités de réinsertion. Or pour fonctionner, le DDR fait appel à trois leviers majeurs que sont le revenu, la sécurité et la reconnaissance de la communauté politique. La reconnaissance des touareg vient précisément de leur caractère guerrier. Les revenus des axes caravaniers recyclés dans les trafics leur ont conféré une puissance financière et leur sécurité leur est garantie autant par leur organisation sociale que par ces groupes armés. Ensuite, le DDR de l’Accord d’Alger ne se concentre d’une part que sur la réintégration militaire, alors que la majeure partie des combattants doit généralement être traitée à coup de resocialisation et d’opportunités économiques afin d’éviter la brutalisation de la société[8]. D’autre part, concernant la réintégration dans une force armée mixte, la remontée de quelques éléments des troupes reconstituées à Kidal et à Tombouctou ne correspond qu’à un projet d’envergure symbolique très peu encadré mais très médiatisé.

Concernant les GAT, si cela reste controversé, l’élaboration de programmes de DDR pourrait s’avérer utile. Certains membres du Jamaat Nusra al Islam wal Muslimin (JNIM) ou du Front de Libération du Macina (FLM) peuvent être concernés puisque ces groupes jouent sur le particularisme ethnique et sur les oppositions séculaires pour recruter. Dans ce cas de figure, le DDR vise l’attrition des GAT. Maintenant que des négociations ont été lancées par Bamako avec le JNIM et la katiba Macina, une opportunité de démobilisation permettrait surtout de scinder les groupes en distinguant les jusqu’au boutistes de ceux enthousiastes à l’idée de déposer les armes, liant ainsi le processus au contexte large d’anti-insurrection.

La CNDDR malienne créée par l’APR est, comme on l’a spécifié, impliquée dans la région du Macina sur la question des milices d’auto-défense. Là aussi pourtant, le DDR devrait être tardif puisque leur démobilisation est conditionnée à une resécurisation de la zone[9]. La réintégration est donc remplaçable par une forte dynamique de développement puisque les combattants ne sont pas un danger imminent pour leurs communautés. La solution passe alors par une sécurisation des infrastructures de développement communautaire. Il devrait donc découler de cet embouteillage sécuritaire ainsi que de ces initiatives de démobilisation et de négociations, une déclinaison logique des programmes selon les groupes armés à traiter.

La question de forme concernant les évolutions de ce dispositif de démobilisation concerne la capacité du nouveau gouvernement à rassurer la communauté internationale comme les acteurs locaux. D’une part les annonces faites sur l’Accord d’Alger ont eu tout le loisir de confirmer dans leur dynamique les divers apôtres de ce cadre. D’autre part, les acteurs endogènes ont pu être confirmés dans leurs représentations nationales par la constitution du gouvernement. Cette dernière a révélé l’ambition politique de la Junte, qui trust les ministères de la Défense, de la Réconciliation, de la Sécurité et de la Protection civile ainsi que de l’Administration territoriale et de la Décentralisation, mais a également vu croître la représentation d’autres groupes politiques puisque l’imam Dicko, la CMA et la Plateforme sont également présents. Pour le sujet qui nous intéresse, compte tenu des ministères conservés par les Colonels de la junte et leur ouverture à des négociations, la question sera de savoir si l’ordre militaire amené à régner s’éloignera du cliché martial du règlement des différends maliens pour poursuivre les dialogues et initiatives de sortie de crise. Autrement dit, le point focal reste la réorchestration d’une entente malienne par une redynamisation du suivi de l’Accord d’Alger, qui ne peut aller qu’avec une transformation toute officieuse de ses dispositions par souci de productivité.

Gildas Lemarchand

[1] Ayrton Aubry, Le G5 Sahel. Le nouveau régionalisme sécuritaire en Afrique du Nord-Ouest, Paris, L’Harmattan, 2019, voir « L’embouteillage sécuritaire de l’Afrique de l’Ouest », p. 111.

[2] Général Bruno Clément-Bollée, « La gestion des processus de sortie de crise en Afrique au travers des exemples de la Guinée, de la Côte d’Ivoire, du Mali et de la Centrafrique », Res Militaris, Hors-série « France : opérations récentes, enjeux futurs », décembre 2016.

[3] En avril 2016, le 3e Congrès du MNLA abandonne la revendication d’indépendance.

[4] Plateforme des Mouvements du 14 juin 2014 d’Alger. Alliance de groupes armés maliens pro-gouvernementaux formé à Alger pendant les négociations de paix.

[5] Marc-André Boisvert, « Autopsie d’une défaillance : cohésion, discipline et leadership au sein des Forces armées maliennes en 2012-2013 », présentation lors du colloque « Les nouveaux visages des Armées africaines », Paris, IRSEM, 5-6 octobre 2016.

[6] Alors Président de la CNDDR.

[7] Le 26 novembre 2019, 325 combattants, 270 armes de guerre et 97 grenades sont enregistrés dans le cadre de ce programme de réduction des violences communautaires. Trois jours plus tard, on dénombre 352 combattants au total, tous jeunes selon le communiqué de la MINUSMA.

[8] Selon Mosse, poursuite dans la paix des attitudes agressives et polarisées de la guerre.

[9] On note particulièrement que le 23 février 2020, les FAMA ont demandé aux milices dogons de retirer leurs barrages et points de contrôle. La réponse des milices le 25 a été que la condition à leur retrait de ces lieux serait la présence des FAMA sur ces sites.

Source photo : Minusma

One thought on “Les initiatives maliennes de démobilisation à l’épreuve des tribulations politiques bamakoises (G. Lemarchand)

  1. Une analyse experte, … qui risque toutefois d’être frappée d’obsolescence à bref délai. En d’autres termes, l’analyse peine à produire un savoir scientifique et cumulatif. Mais n’est-ce pas la loi du genre ?

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