L’empire de la déraison (Le Cadet n° 72)

J’ai passé quatre semaines à Hong Kong en août 1989. Sur les devantures des magasins s’affichaient les photos prises au petit matin deux mois plus tôt dans les avenues embrumées de Pékin. Tout un Occident complaisant s’est satisfait de l’image iconique d’une colonne de chars bloquée par un manifestant et n’a pas cherché plus loin. Mais ces photos étaient celles d’une boucherie, entre hachis parmentier d’où émerge un torse ou une jambe et crêpes de chairs, vêtements et vélo encastré. La peau de Malaparte. Et sur les vidéos tournées clandestinement cette nuit-là à l’infirmerie de l’université de Beida, j’ai réalisé qu’un muscle entaillé ou tranché par une baïonnette n’est pas rosâtre mais jaune sale.

Cette Chine des 1.000 morts et plus de la répression de Tien An Men, beaucoup lui trouvent des excuses. La propagande de l’empire immobile a imprégné ces intellectuels et politiques toujours prompts, comme dans les années trente, à s’esbaudir devant une dictature pourvu qu’elle soit exotique. Sa prétention bouffie – qui sue de l’entretien donné récemment au magazine Bauhinia par le général Qiao Liang, co-auteur de La guerre hors-limite, indigeste compilation de poncifs  – serait excusée par les humiliations des deux Guerres de l’opium et de la Guerre des Boxers, et même par la dérouillée de 1979 face au Vietnam.

Les injonctions à la France ou à l’Australie, les incursions militaires en Inde, les menaces d’invasion de Taïwan et le veto mis à son adhésion à l’OMS, la mise au pas de Hong Kong en violation de l’accord signé en 1984, ses manifestants traités de sécessionnistes, de terroristes ou à la solde de l’étranger par Hu Xijin, rédacteur en chef du Global Times (Huánqiú Shíbào), tout ceci ne serait que la marque du retour de l’empire au milieu d’un monde qu’il aurait dominé jusqu’au XVIIIe siècle. Sauf que les Chinois réécrivent l’Histoire et s’assignent dans un passé identitaire totalement fantasmé : c’est Marco Polo à la sauce Xi Jinping.

Voici donc venus le temps de la revanche et l’ère des Loups Guerriers. Le nom de Wolf Warrior est devenu une franchise testostéronée, copie des blockbusters hollywoodiens. Cet hybris impressionnerait si la Chine n’avait pas ses porte-avions à quai, si ses sous-marins n’étaient pas pistés par les stations de Guam, si ses avions furtifs n’étaient pas repérés par les radars indiens sur l’Himalaya dès qu’ils décollent ; si elle ne dépendait pas, pour faire tourner ses usines, de matières premières et fossiles importées (et pour Huawei, des fondeurs taïwanais et sud-Coréens) ; enfin si elle était alimentairement auto-suffisante.

On relira donc cette note de Churchill du 23 août 1944 : « Considérer la Chine comme une des grandes puissances du globe est une véritable farce. J’ai déclaré au président (Roosevelt) que je me montrerai poli, dans des limites raisonnables, à l’égard de cette idée fixe des Américains, mais je ne peux accepter que nous prenions une attitude positive sur cette question. » Sacré Winston !

Le Cadet (n° 72)

2 thoughts on “L’empire de la déraison (Le Cadet n° 72)

  1. Au titre de la réécriture par les Chinois de leur histoire, il y a le périple de l’amiral Zheng He qui donne lieu à des comparaisons stupides avec la situation et la technique européenne de la même époque. Comme la prétention à avoir eu des barges de plus de 130 mètres de long et 60 de large.
    Voilà donc un autre secret chinois définitivement perdu. Parce que les lois de la physique sont les mêmes partout, les vaisseaux en bois ça travaille, les coques se tordent sous l’effet de la houle océanique. Au-delà de 55 mètres de longueur, on ne sait toujours pas faire à la fin du règne de Louis XIV. Les Français gagnent en longueur, mètre par mètre, jusqu’à 60 mètres, c’est la longueur des 80 canons modèle Sané de 1788 : la largeur supposée des barges de Zheng He. Et la longueur du plus gros navire de guerre tout en bois et à voile construit en Occident, le trois-ponts Valmy mis à l’eau en 1847, c’est 64 mètres. Sauf qu’aucun voilage ne peut bouger un tel monstre de plus de 5 000 tonnes, il n’est manoeuvrable qu’à forte brise.
    L’histoire de Ze Shen relève du conte pour enfants. Ajoutons à cela l’ouvrage d’un Britannique qui prétend à sa découverte de l’Amérique et à une première circumvolution avant Magellan. C’est sur ces inepties que la Chine reconstruit sa fierté perdue, sa reconquista. Mais qu’elle les fasse donc tout en bois, ses porte-avions qui ne marchent pas, et à voile, puisqu’elle était déjà si forte il y a cinq siècles !

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