Le goût de la paix (LV 113)

Tout le monde parle de la paix mais beaucoup se contentent de la disparition de la guerre dure. C’est ne pas voir que ce monde pacifié laisse de plus en plus libre court à une conflictualité multiple, nouvelle “guerre” qui va de pair avec la mondialisation libérale. La paix n’est plus une valeur absolue et dépassant toutes les autres, et par conséquent le goût de la paix s’étiole. Pourtant, dans leur demande de sécurité, c’est bien ce que les peuples exigent.

Curieusement, la paix semble passée de mode. Si elle est encore régulièrement invoquée, elle semble avoir perdu sa force de conviction. Bien sûr, elle est célébrée par la charte des Nations-Unies et elle fait l’objet chaque année d’un prix Nobel : constatons que de plus en plus souvent, il s’agit de distinguer des acteurs symboliques, plus rarement des hommes d’État célébrés pour leur œuvre pacifique. Cette évolution tient bien sûr à la disparition de la « vraie » guerre. Nous l’avons déjà dit dans La Vigie, celle-ci n’est pas seulement due à l’ordre légal onusien, mais surtout à la puissance de la dissuasion nucléaire qui, dans les faits, a rendu la guerre totale impossible.

Guerre improbable, disait pourtant R. Aron, qui ajoutait « paix impossible ». Car il y eut de nombreuses guerres après l’adoption de la Charte de l’ONU : guerres de décolonisation, combats par procuration des deux super-grands, ceux enfin qui suivirent la fin de la Guerre froide. Les chiffres sont pourtant clairs : le nombre de conflits a régulièrement baissé depuis 70 ans, tout comme celui des victimes.

Un monde en paix ?

Serions-nous alors dans un monde en paix, ou en voie de pacification, ce qui expliquerait par conséquent l’affadissement du discours de la paix ? En fait, nous n’en sommes pas sûrs et il nous semble important de réfléchir aussi, comme stratégistes, à la paix (LV 69, LV 70). Car ne pas y réfléchir est un défaut aussi grave que de ne pas réfléchir à la guerre, défaut pourtant répandu chez nos responsables politiques. Comme si la paix n’était qu’un prétexte ou un totem de communicant, plus qu’un véritable objectif ; comme si la paix était désormais si assurée qu’on puisse prendre des risques ou faire des imprudences non calculées.

Trop souvent en effet, les Européens assènent le mantra « l’Europe c’est la paix », suggérant que la construction européenne aurait réalisé la paix continentale. Rappelons simplement les faits : la paix en Europe fut d’abord le fait de la dissuasion nucléaire et de l’ordre américain, en Europe occidentale au moins. La CEE n’eut aucun rôle politique jusqu’à la fin de la Guerre froide, n’étant spécialisée que dans le commerce, même si elle a travaillé activement au rapprochement des peuples. Autrement dit, la construction européenne a contribué à la paix mais elle n’en a pas été l’origine. Le diagnostic doit être précis surtout si l’on réfléchit, comme aujourd’hui, à l’autonomie stratégique de l’Europe (LV 109), à une représentation onusienne partagée ou à la succession de l’OTAN (LV 110). Or, la division actuelle des Européens ne plaide pas pour ces sauts qualitatifs en géostratégie (voir plus loin).

La guerre a changé

La guerre a changé de forme et muté. Elle n’est plus vraiment interétatique (conflit russo-géorgien de 2008, guerre contre la Quaddafia de 2011, intervention séoudienne au Yémen) bien que des accrochages violents demeurent (annexion de la Crimée, avion russe abattu par les Turcs, avion indien abattu par les Pakistanais…). De nombreux conflits à dimension politique perdurent, mais le plus souvent à l’intérieur des États :  Donbass, Syrie, Mali et bande sahélo-saharienne, Afghanistan, Centrafrique, Somalie, Sinaï, Birmanie, Colombie… La liste est longue et forcément incomplète.

Elle montre en tout cas la persistance d’une conflictualité latente qu’on ne peut réduire au terrorisme ni même au djihadisme, comme on l’a trop souvent fait en Europe et particulièrement en France ces dernières années, aveuglés par les attaques directes de nationaux qui empêchaient un diagnostic plus global. De même, cette conflictualité qui ne touche plus seulement des acteurs politiques s’insère dans une chaîne économico-politique, selon une hybridation qui offre à la criminalité armée un nouveau statut d’acteur de la violence régulière, à la fois politique et économique. Ainsi, bien des milices libyennes ne sont pas seulement issues du chaos qui a suivi la chute de Kadhafi, elles sont d’abord formées de bandes mercenaires perpétuant leurs trafics et abritant leurs comportements mafieux derrière le blanchiment révolutionnaire.

Cette guerre ou plus exactement cette violence-là est toujours le fait de l’État. Mais voici que désormais, il lui faut lier sûreté militaire et ordre public, action extérieure et contrôle intérieur. On nous dira que c’est ce que voulut dire le Livre blanc sur la défense et la sécurité de 2008, sauf qu’il ne fit jamais le diagnostic complet de la nouvelle violence et de sa continuité cohérente. Le mot était là, non le diagnostic, ce qui du coup a handicapé la pensée stratégique d’alors.

Préparer la guerre, ancienne et nouvelle

Faut-il pour autant abandonner les capacités à conduire la guerre dans ses couches supérieures, ce qu’on désigne souvent par l’américanisme de « haut du spectre » ? Non, car les grandes puissances poursuivent leurs efforts, notamment en matière spatiale et balistique, ce qui touche à la dissuasion, clef de voûte de notre stratégie militaire. Si l’on veut la paix, et tant que la bombe structurera l’ordre stratégique, il faudra poursuivre nos efforts en ces domaines, selon le vieil adage si vis pacem para bellum. Pour autant, cela ne suffit pas à fonder une stratégie de la paix puisque celle-ci ne peut plus être simplement réduite à l’intervalle entre deux guerres, la dernière ayant fini en 1945. Car la violence est toujours là et s’est d’ailleurs démultipliée sous d’autres formes : guerre du droit, sanctions financières, lutte sur les standards, coups fourrés économiques, espionnage de toute forme, cyberconflits de plus en plus ouverts.

Plus de paix ? non, on n’a plus la paix !

Nous voici dans une situation inconfortable où nous sommes officiellement en paix et où pourtant nous faisons face à de plus en plus de conflits, certains très ouverts, d’autres ayant une apparence plus feutrée. Ce n’est pas dû seulement à la multiplication des intervenants dans l’ordre international, (milices, multinationales, bandes criminelles et autres privatiseurs de la violence au nom de leur intérêt direct), c’est aussi le fait des États. Contrairement aux belles affirmations, la paix n’est plus une valeur en soi.

Voici qui constitue un effet collatéral de la mondialisation : elle est d’abord l’extension du libéralisme non seulement à l’ordre économique, mais aussi à l’ordre politique (LV 88). Le libéralisme est une philosophie, et pas seulement un individualisme faisant de l’individu un homo economicus dont tous les choix seraient inspirés par la raison économique et qui verrait, miraculeusement, un ordre général systémique apparaître grâce à une main invisible. Il est surtout un relativisme puisque justement son seul critère est l’individu. Il ne peut y avoir de valeur transcendantale dans un tel système.

Dès lors, tout se vaut : voilà pourquoi des soixante-huitards deviennent les ardents défenseurs du libéralisme (cf. Daniel Cohn-Bendit). Si je suis la mesure de toute chose, mon intérêt est la seule chose qui vaille, c’est donc à proprement parler la seule « valeur ». Et au niveau politique, le sujet (le « je ») est d’abord l’État qui plus que jamais promeut son intérêt national. Mais dès lors, si tout se vaut, pourquoi la paix serait-elle une valeur supérieure ? L’idéal de la paix tend à disparaître avec la mondialisation.

Valeurs en berne

Les seules valeurs qui demeurent sont donc logiquement des valeurs économiques et financières. Pour le reste, seul compte l’intérêt, pourvu que « ça ne se voit pas trop ». Les coups fourrés se développent pendant que les politiques répètent l’éternel discours sur « nos valeurs » qui finalement n’inspirent plus leurs desseins politiques. Le goût de la paix a disparu, sous l’effet d’un pragmatisme qui nous explique sans cesse qu’il faut « s’adapter aux circonstances et refuser une attitude naïve à force d’être trop conciliante ». Ce cynisme au petit pied tue le goût de la paix, puisque celle-ci est jugée acquise et que le reste, ce n’est pas la guerre. Or, si ! justement, le reste c’est la guerre ! La guerre hobbesienne du tous contre tous.

Animosité et hommes forts

Cette apparence de paix et cette réalité du conflit expliquent la recrudescence généralisée de l’animosité voire de l’inimitié.

Ainsi a-t-on entendu un président américain déclarer l’été dernier que « l’UE est notre ennemie » ; phrase étonnante qui n’est pas due à la seule personnalité de Trump : encore une fois, celui-ci dit tout haut des réalités que les convenances obligeaient à taire. L’intérêt national est de retour, il motive les hommes forts qui partout arrivent au pouvoir : Abe au Japon, Xi en Chine, Erdogan en Turquie, MBS, Trump, Orban, Salvini, Bolsonaro, Modi, Poutine, Netanyahou, la liste est longue.

Il y a pourtant un paradoxe car ces hommes forts défendent l’intérêt national. Mais si les peuples demandent plus de nation c’est aussi parce qu’ils veulent plus de valeurs : autrement dit, une mondialisation moins libérale, plus rassurante, fondée sur des principes communs et partagés.

Goût de la paix, dégoût de la guerre

On est loin du multilatéralisme régulateur que prônent à l’envi les belles âmes. Celui-ci n’est qu’une méthode et un moyen, non un objectif en soi. Les peuples veulent bien sûr la paix mais aussi une certaine sécurité humaine et culturelle. Or, celle-ci est fortement agressée par le système du monde. Le retour aux nations n’est qu’une exigence naturelle, et non forcément un projet politique, contrairement à une interprétation courante qui date du XXe siècle (progressisme contre nationalisme).

Constatons que la mondialisation libérale n’est pas seulement du capitalisme économique, c’est aussi un formidable dissolvant des valeurs, celles qui fondent les sociétés et qui leur permettent de dialoguer. Elle est finalement l’exact inverse de la théorie du « doux commerce » qui voudrait que les nations qui échangent ne se font pas la guerre, assertion non prouvée par l’histoire et qui n’est pas concrétisée aujourd’hui. Les peuples ont le dégoût de cette conflictualité-là, ils veulent une vraie paix et la stabilité qui permettent la prospérité. Encore faut-il, pour les assurer, poser le bon diagnostic.

Lien vers “Géo XXI”, l’autre article du n° 113

JDOK

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