Les migrants en Méditerranée : des solutions inefficaces ou contre-productives (J-P Gourévitch)

La presse qui a largement commenté les drames des migrations irrégulières en Méditerranée s’est en revanche peu interrogée sur la diversité des motivations et l’efficacité des solutions proposées par l’Union Européenne.

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Les flux migratoires en Méditerranée : approche quantitative et qualitative

Sur la base des quatre premiers mois de l’année 2015- des mois d’hiver dissuasifs avec mer forte et froide et tempêtes permanentes- l’Office des Migrations Internationales table sur 500.000 migrants qui prendront le risque de la traversée à partir du littoral Sud (Libye, Egypte, Syrie, Tunisie) contre 220.000 en 2014. Mais plusieurs experts estiment que si l’on ajoute le littoral Est (Turquie) et ceux qui attendent le moment le plus favorable, les candidats à l’émigration seront entre 1,5 et 2 Millions. Un flux annuel que l’Union Européenne ne peut absorber sans risques majeurs.

Les diverses motivations de ces candidats conjuguent l’ « effet push » (quitter son pays) et « l’effet pull » (s’installer dans un pays de l’Union Européenne). On y trouve :

  • des migrations politiques : fuir des régimes dictatoriaux, instables, où la vie des personnes est menacée: Somalie, Erythrée, Libye mais aussi RDC, Burundi, Afghanistan, Pakistan, Républiques musulmanes de l’ex-URSS…
  • des migrations religieuses alimentées par l’avancée du terrorisme islamique (Daesh, les Shebab, Boko Haram) : chrétiens d’Orient, minorités musulmanes d’Irak et de Syrie, ressortissants du Nigeria, du Cameroun, du Mali…
  • des migrations de travail de cadres et d’employés empêchés de créer ou de poursuivre leur activité dans un pays touché par le chômage, l’absence de perspectives économiques ou menacé d’implosion : Tunisie, Algérie, Syrie, Liban, Afrique subsaharienne…
  • des migrations militantes qui comptent exporter leur idéal islamiste dans l’Union Européenne en réveillant les « cellules dormantes » ou en favorisant leur implantation.

Ces migrations amplifiées depuis l’échec du printemps arabe se sont ajoutées aux migrations traditionnelles

  • la migration familiale légale qui profite de l’absence d’une législation européenne commune pour faire venir épouse(s), ascendants, descendants ou cousins éloignés ;
  • la migration étudiante qui trouve en Europe des structures mieux adaptées, un enseignement plus performant et des opportunités ultérieures d’emploi :
  • la migration médicale qui permet aux migrants réguliers mais aussi irréguliers de bénéficier de soins efficaces et souvent gratuits (la France n’est pas le seul pays à pratiquer l’Aide Médicale d’Etat)
  • la migration économique ou sociale ou à défaut de trouver du travail, les aides fournies par l’Etat, les diasporas et le mouvement associatif permettent de survivre dans des conditions parfois précaires mais supérieures au pays d’origine

sans compter les migrations environnementales, « starisées », « de charme », « de mineurs »…etc

Les réponses européennes

Face à cet afflux, l’Europe a développé des réponses inadaptées ou contreproductives

La réponse sécuritaire par l’intermédiaire de l’agence Frontex qui a vu ses crédits passer à 115 millions en 2015 pour dissuader les candidats à l’émigration, démanteler les réseaux de passeurs et secourir les naufragés. Un budget ridicule au regard de ses objectifs puisque la seule opération Mare Nostra centrée sur la sauvegarde des vies et aujourd’hui abandonnée a coûté 9 millions par mois à l’Italie. La réponse sécuritaire se transformerait en réponse militaire si les Nations Unies donnaient leur feu vert pour un blocus des côtes méditerranéennes ou la destruction des bateaux de passeurs. Elle ne dissuadera pas les candidats à l’émigration et de nouveaux passeurs remplaceront les anciens car la demande crée l’offre.

La réponse solidaire par l’aide aux pays d’origine. Nous avons démontré que, contrairement à l’opinion commune, cette aide ne freine pas les flux migratoires mais les augmente. Ainsi l’aide accordée par la France essentiellement à l’Afrique francophone n’a pas freiné l’immigration légale qui est passée d’une moyenne de 185.000 titres de séjour délivrés entre 2005 à 2010 à plus de 200.000 depuis 2013 alors que l’immigration irrégulière qu’on peut approcher par l’AME ou les déboutés du droit d’asile a augmenté de 50% en 5 ans.

Une explication s’impose. Pour réussir sa tentative le candidat à la migration a besoin d’un capital intellectuel ou de main d’œuvre pour « vendre » ses compétences et sa force de travail, d’un capital financier pour payer son passage et vivre décemment avant de trouver du travail et un logement, d’un capital relationnel que ses compatriotes installés lui fourniront pour des procédures, des papiers, des adresses, des possibilités d’embauche ou de subsistance. L’aide au développement accroit de fait les liens économiques, financiers et relationnels entre pays d’origine et pays d’accueil et le retour provisoire au pays des membres des diasporas, qui se sont parfois endettés pour arriver les bras chargés de cadeaux, développe une mythologie de la réussite.

La réponse bureaucratique par l’instauration de quotas. Les pays d’accueil et leur opinion publique y sont majoritairement hostiles et ces quotas ne peuvent s’appliquer qu’à des migrations de main d’œuvre et aujourd’hui à des réfugiés politiques qui, ayant toute liberté de circuler dans l’espace Schengen, quitteront le pays où ils sont assignés à résidence et iront naturellement vers celui où ils trouveront le maximum d’avantages et le minimum d’inconvénients ou de possibilités d’être renvoyés. C’est le principe du « shopping migratoire » (« asylum shopping » pour les anglo-saxons).

Pour ne pas conclure

Il n’y a pas de solution miracle à la maîtrise des flux migratoires en Méditerranée du fait de leur extrême diversification et de l’incertitude sur l’évolution des conflits en cours. La construction d’une politique européenne commune initialisée par le pacte européen sur l’immigration et l’asile de 2008 a été laissée à l’appréciation des différents pays membres et n’a donné que des résultats médiocres. Au moins la situation actuelle permet de comprendre pourquoi la sécurisation des côtes sud et est de la Méditerranée, et l’information loyale des opinions publiques européennes sont deux préalables à toute opération d’envergure dans ce domaine si on ne veut pas abandonner les migrants à la désespérance et les populations d’accueil à la xénophobie.

 

Jean-Paul Gourévitch consultant international sur l’Afrique et les migrations, auteur de Les migrations pour les Nuls (First septembre 2014)

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