Ukraine : Le piège du choix rationnel (Delwin)
Pourquoi la poursuite de la guerre peut rester rationnelle, sans offrir de véritable issue stratégique ?Le débat sur la fin de la guerre en Ukraine reste souvent enfermé dans une lecture militaire et territoriale : où fixer la ligne de cessez-le-feu, quelles garanties de sécurité obtenir, quelles concessions seraient politiquement acceptables, quelle part du territoire peut être perdue sans transformer un arrêt des combats en défaite stratégique ?
Ces questions sont à la fois centrales et insuffisantes. Le véritable enjeu est de savoir si l’Ukraine pourrait survivre comme État fonctionnel au lendemain d’un cessez-le-feu. Car un État ne se réduit ni à son armée, ni à sa reconnaissance diplomatique. Il doit financer son fonctionnement et sa reconstruction, retenir sa population, faire revenir ses réfugiés, convaincre les investisseurs et maintenir une capacité de défense crédible face à une Russie qui n’a pas renoncé à ses objectifs.
C’est à ce niveau que la situation ukrainienne devient presque insoluble. Dans les conditions les plus probables d’un cessez-le-feu à court terme : pertes territoriales, faible présence militaire européenne sur le terrain et absence d’adhésion à l’OTAN, l’Ukraine ne sortirait pas de la crise. La guerre ouverte laisserait place à une vulnérabilité économique et politique dont Moscou pourrait exploiter les effets à moyen terme.
Dit simplement, un mauvais cessez-le-feu pourrait rendre l’Ukraine plus fragile qu’elle ne l’est aujourd’hui. C’est là que réside la tragédie du calcul de Kiev : continuer la guerre peut relever d’une forme de rationalité stratégique, non parce que cette voie promettrait une victoire totale, mais parce que l’alternative immédiate risquerait d’être plus défavorable encore. Plus fondamentalement, la guerre est peut-être devenue le cadre politique permettant de maintenir les flux financiers extérieurs sans lesquels l’État ukrainien ne tiendrait plus.
Il ne s’agit pas ici de plaider pour la poursuite du conflit mais d’expliquer le piège stratégique dans lequel Kiev se trouve enfermée. Dans les conditions actuelles, la paix pourrait ne pas être une sortie de crise, mais une forme de défaite différée.
Note sur les scénarios
L’analyse repose sur trois scénarios d’après-guerre qui ne constituent pas des prévisions, mais des cadres de lecture permettant d’évaluer les contraintes auxquelles l’Ukraine serait confrontée après un cessez-le-feu.
Le tableau (figure 0) met en évidence une relation directe entre sécurité garantie et soutenabilité budgétaire. Une Ukraine assumant seule sa défense devrait y consacrer près de 15 % de son PIB, tout en dépendant d’un besoin extérieur annuel supérieur à 35 milliards de dollars. À l’autre extrême, une paix solidement garantie permettrait de réduire la dépense de défense à 7 % du PIB, limitant ainsi le besoin externe à 7,2 milliards tout en favorisant un retour plus massif des réfugiés. Le scénario intermédiaire, le plus probable également, fondé sur un engagement partiel des partenaires, atténuerait la pression sans la résoudre.
|
Architecture
d’après-guerre |
Hypothèse
stratégique |
Défense |
Besoin
de financement extérieur annuel |
Retour
des réfugiés |
PIB
d’après-guerre |
|
A. Ukraine Seule |
Défense nationale assumée sans garantie crédible |
33,0
Md$, |
35,2
Md$, |
15% |
220 Md$ |
|
B. Engagement Partiel |
Soutien occidental limité, dissuasion incomplète |
25,3
Md$, |
21,9
Md$, |
35% |
230 Md$ |
|
C. Paix Garantie |
Garantie crédible de sécurité et intégration européenne
renforcée |
16,8
Md$, |
7,2
Md$, |
55% |
240 Md$ |
Figure 0 : Synthèse des Scénarios Economiques Post-Guerre - Ukraine. Source : modèle de l’auteur, FMI, OSW, VoxUkraine, Eurostat, T1 2026.
I. L’État engendré par l’aide étrangère
Commençons par un fait rarement placé au centre du débat public : l’Ukraine n’est plus financièrement autonome. Elle ne l’a jamais été depuis le début de la guerre et rien n’indique qu’elle puisse le devenir rapidement après.
Selon l’évaluation du FMI d’avril 2026, l’Ukraine ferait face à un besoin de financement de 52 milliards de dollars pour la seule année 2026. Sa dette publique, estimée à 108,7 % du PIB en 2025, atteindrait 122,6 % en 2026.
Entre 2022 et 2025, les partenaires internationaux de Kiev ont transféré environ 168 milliards de dollars au budget ukrainien selon l’OSW. Ces fonds n’ont pas seulement soutenu l’effort de guerre : ils ont couvert la quasi-totalité des dépenses non militaires de l’État ukrainien: salaires des enseignants, retraites, budgets hospitaliers, traitements des fonctionnaires. Autrement dit, une part essentielle de l’État ukrainien fonctionne sous perfusion extérieure.
Il ne s’agit pas d’un procès en mauvaise gouvernance mais de l’arithmétique d’une guerre totale menée par une économie intermédiaire contre une puissance disposant d’une profondeur démographique, industrielle et budgétaire supérieure. Les recettes intérieures ukrainiennes, impôts, droits de douane, contributions sociales, ont été poussées jusqu’à leurs limites.
La Banque mondiale estime que 36,9 % de la population vit désormais dans la pauvreté. Dans les scénarios d’après-guerre, les recettes intérieures atteignent 61,6 milliards de dollars dans le scénario A, soit 28 % du PIB, et 72 milliards dans le scénario C, soit 30 % du PIB. Dans tous les cas, elles resteraient inférieures aux dépenses publiques projetées, comprises entre 79,2 et 94,6 milliards de dollars selon le niveau de charge militaire retenu.
L’implication est lourde de conséquences : l’architecture budgétaire ukrainienne n’est pas une urgence de guerre que la paix résorberait mécaniquement. Si les transferts extérieurs venaient à diminuer trop vite, l’État ukrainien risquerait tout simplement de ne plus tenir. Dès lors, la question décisive d’un cessez-le-feu n’est pas seulement militaire, elle est budgétaire et politique : que se passe-t-il si l’urgence de guerre disparaît avant que les besoins de financement ne diminuent ?
II. Le faux dividende de paix
Beaucoup de discussions sur un cessez-le-feu reposent sur une hypothèse implicite : l’arrêt des combats produirait un dividende de paix. Les dépenses militaires diminueraient, la reconstruction commencerait, les réfugiés reviendraient, les investisseurs retrouveraient confiance et l’économie se normaliserait progressivement.
Cette hypothèse est extrêmement fragile au regard des réalités économiques.
Un cessez-le-feu sur la ligne de front actuelle, qui reste l’issue la plus probable d’un règlement à court terme, serait une paix en trompe l’œil. Ce serait la stabilisation précaire d’une ligne militarisée, politiquement contestée, militairement exposée et économiquement coûteuse. Il entérinerait, en totalité ou en partie, la perte des oblasts de Donetsk, Louhansk, Zaporijjia et Kherson, soit des territoires représentant environ 11,7 % du PIB ukrainien d’avant-guerre.
Leur importance dépasse cependant largement cette contribution comptable. Ces régions concentrent une part majeure du potentiel énergétique, industriel et minier ukrainien. La Russie contrôle désormais environ 63 % des gisements de charbon du pays, 42 % de ses ressources en minerais métalliques, 33 % des gisements liés aux terres rares et 20 % de ses champs de gaz naturel. L’Ukraine détenait les plus grands gisements connus de lithium en Europe ; la moitié d’entre eux se trouve aujourd’hui dans des territoires revendiqués ou occupés par Moscou. La région de Zaporijjia produisait à elle seule 25 % de l’électricité ukrainienne avant la guerre.
Quant aux ressources minérales critiques du pays, estimées à 14.800 milliards de dollars, environ 70 % sont concentrées dans les régions de Donetsk, Dnipropetrovsk et Louhansk. Une part substantielle de cette richesse échappe déjà au contrôle de Kyiv. Au total, près de 50 % de la richesse minérale ukrainienne serait désormais sous contrôle russe.
Au-delà des actifs gelés par la guerre, la Russie aurait par ailleurs consacré environ 11,8 milliards de dollars à l’intégration des territoires occupés, via les routes, les chemins de fer, les ports et les investissements industriels. Ces territoires ne sont plus simplement indisponibles ; Ils sont progressivement absorbés dans un autre système économique. Toute stratégie de reconstruction ukrainienne les intégrant serait en contradiction avec les faits observables.

Figure 1 : carte des principaux gisements minéraux ukrainiens. Source : Reuters et Ukrainian Geological Survey.
La reconstruction du territoire encore contrôlé par Kiev représente déjà une charge considérable. La dernière évaluation conjointe de la Banque mondiale, de l’ONU et de la Commission européenne estime les besoins à 588 milliards de dollars, soit environ trois fois le PIB annuel de l’Ukraine. Ce montant a augmenté de 64 milliards de dollars en un an et continuera de croître tant que les infrastructures seront frappées.
À cela s’ajoute la défense. Un cessez-le-feu ne supprimerait pas le besoin militaire ukrainien. En l’absence de garanties équivalentes à l’article 5 de l’OTAN, l’Ukraine demeurerait un État de première ligne, confronté à une Russie qui n’aurait pas renoncé à ses objectifs stratégiques. Kiev devrait ainsi maintenir une armée nombreuse, équipée, entraînée et mobilisable, capable de dissuader toute reprise offensive.
Dans le scénario A, les dépenses de défense et de sécurité resteraient autour de 33 milliards de dollars par an, soit 15 % du PIB, l’Ukraine assumant alors l’essentiel de sa dissuasion de manière autonome. Dans le scénario B, elles reculeraient à 25,3 milliards de dollars, soit 11 % du PIB. Dans le scénario C, elles pourraient tomber à 16,8 milliards de dollars, soit 7 % du PIB, mais seulement si une architecture de sécurité extérieure crédible venait réduire substantiellement la charge.
Dans tous les cas, il s’agirait d’un prélèvement annuel permanent sur une économie de 220 milliards de dollars. Cette charge viendrait s’ajouter à la reconstruction, au service de la dette, estimé autour de 3 à 4 % du PIB (dans l’hypothèse d’une restructuration), et aux transferts sociaux destinés à une population dont près de 37 % vit dans la pauvreté.
Même le scénario A suppose déjà une baisse de 12 points par rapport au niveau actuel des dépenses de défense, qui atteint environ 27 % du PIB. Rien ne garantit qu’une telle réduction soit possible si la ligne de cessez-le-feu reste instable, si la Russie conserve l’initiative de l’escalade et si l’Ukraine ne bénéficie d’aucune garantie de sécurité crédible.
Dit autrement, le cessez-le-feu ne produirait pas nécessairement un dividende de paix. Il pourrait au contraire faire disparaître une partie de l’urgence politique qui justifie l’aide occidentale, tout en laissant subsister une part majeure des coûts de la guerre.
Il existe toutefois un scénario dans lequel un cessez-le-feu ne conduirait pas à l’affaissement économique et stratégique de l’Ukraine. Dans le modèle retenu, le scénario C est le seul où le besoin total de financement extérieur tomberait à 7,2 milliards de dollars par an, niveau susceptible de devenir soutenable sans engagement occidental à l’échelle d’aujourd’hui. Mais ce scénario suppose une transformation simultanée de l’environnement stratégique, financier et institutionnel de l’Ukraine.
La première condition serait une trajectoire d’adhésion européenne sans limitations, crédible et rapide. Un processus capable d’ouvrir des marchés, de stabiliser les règles, d’attirer l’investissement et de convaincre une partie des réfugiés que leur avenir peut de nouveau se construire en Ukraine.
Cette intégration devrait toutefois affronter l’un des points les plus sensibles de l’Union : l’accès ukrainien au marché agricole européen. L’Ukraine possède certaines des terres agricoles les plus vastes et les plus productives du continent. Son intégration complète à la Politique agricole commune bouleverserait l’un des équilibres budgétaires et politiques les plus délicats de l’UE. La France, la Pologne, la Hongrie et plusieurs États d’Europe centrale défendent en effet leurs intérêts agricoles avec une intensité qui dépasse largement les clivages.
Les interdictions unilatérales d’importations agricoles ukrainiennes décidées en 2023 et 2024 par la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie, la Bulgarie et la Roumanie n’étaient en rien de simples incidents conjoncturels mais la révélation d’une contrainte structurelle : la solidarité européenne avec l’Ukraine se heurte rapidement aux intérêts électoraux nationaux dès lors qu’elle affecte les revenus agricoles, les prix intérieurs et les équilibres politiques ruraux. Sans intégration économique réelle, l’adhésion serait insuffisante ; inversement, avec une intégration agricole complète, elle provoquerait inéluctablement une crise politique majeure.
La deuxième condition serait une architecture de sécurité robuste au-delà de simples déclarations politiques : une force européenne significative, durablement déployée sur la ligne de cessez-le-feu, avec un mandat clair, une profondeur logistique, des règles d’engagement explicites et une réponse prévisible à toute violation russe.
Les discussions du début de 2025 autour d’une force européenne de réassurance ont montré les limites de l’exercice : des engagements souvent restreints à quelques milliers de soldats, sans mandat stabilisé, sans soutien logistique américain garanti et sans consensus politique sur les conditions d’emploi de la force.
Les pays les plus disposés à prendre des risques, à l’instar des États baltes et nordiques, disposent de moyens limités. La France a été la plus audible, mais ne peut porter seule une garantie continentale. L’Allemagne demeure contrainte par sa politique de coalition et ses réticences structurelles face à des déploiements militaires prolongés.
À ces limites s’ajoute l’incertitude électorale. Le cycle de 2027 pourrait faire émerger des coalitions plus à droite et moins favorables à un engagement financier et militaire durable en Ukraine. Une architecture de sécurité dépendante de votes budgétaires annuels et de coalitions instables ne constituerait pas une garantie crédible. L’Ukraine devrait alors conserver seule une posture militaire très coûteuse, maintenant son budget dans une logique de guerre malgré l’arrêt des opérations majeures.
La troisième condition serait un soutien budgétaire extérieur inscrit dans la durée. L’Ukraine ne pourrait engager sa reconstruction si son financement dépendait chaque année de votes parlementaires incertains dans les pays partenaires. Il faudrait des engagements pluriannuels, juridiquement solides et maintenus au minimum pendant une décennie.
Le besoin annuel total de financement extérieur, déficit budgétaire net et buffer de balance des paiements compris, atteindrait 35,2 milliards de dollars dans le scénario A, 21,9 milliards dans le scénario B, et 7,2 milliards dans le scénario C. L’écart de 28 milliards de dollars entre le scénario A et le scénario C provient presque entièrement de la charge de défense et du taux de retour des réfugiés.

Figure 2 : besoin annuel total de financement extérieur - déficit budgétaire net et buffer de balance des paiements. Source : modèle de l’auteur fondé sur les données du FMI, de l’OSW et de VoxUkraine.
Le scénario intermédiaire, à 21,9 milliards de dollars par an, demeure proche des niveaux de soutien observés pendant la guerre. Or si pendant les combats, l’aide est portée par une urgence existentielle, ce ne serait logiquement plus le cas après un cessez-le-feu.
Les avoirs souverains russes gelés pourraient contribuer à cet effort. Toutefois, même mobilisés entièrement, à hauteur de 200 milliards d’euros, ils ne couvriraient qu’une fraction de la reconstruction, au prix de risques juridiques considérables. Une partie de ces actifs sert déjà d’assise au prêt de 90 milliards d’euros accordé par l’Union européenne en 2026 et ne constitue plus un substitut à un engagement budgétaire occidental durable.
La quatrième condition serait une restructuration profonde de la dette : a minima supprimer l’épée de Damoclès liée à l’expiration de la suspension en 2030 et neutraliser les engagements liés aux warrants indexés sur le PIB. Sans restructuration complète, la souveraineté budgétaire ukrainienne resterait largement théorique.
Enfin, un programme anticorruption crédible serait indispensable, non comme exigence morale, mais comme condition de puissance. Il s’agirait de débloquer l’investissement privé et surtout de convaincre les réfugiés de revenir, car la reconstruction ne dépendra pas uniquement de capitaux publics ; elle exigera aussi un environnement institutionnel capable de transformer l’aide extérieure en investissement productif.
Le scénario C suppose que ces conditions se réalisent simultanément et se maintiennent sur une décennie. Si chacune est concevable isolément, leur combinaison représente un véritable exercice de funambule, requérant la ratification de traités formels par le parlement des pays impliqués.

Figure 3: dépenses publiques par poste – Scenario B
III. La bombe démographique
La démographie est le facteur décisif de la trajectoire budgétaire ukrainienne, précisément parce qu’elle est le moins réversible.
Avant l’invasion à grande échelle, l’Ukraine comptait environ 42 millions d’habitants. Sa population est désormais inférieure à 36 millions, dont moins de 29 millions dans les territoires contrôlés par Kiev. Les projections de l’institut démographique ukrainien évoquent une trajectoire vers 25 millions d’habitants d’ici 2051.
La guerre a accéléré une crise déjà ancienne. En 2025, les décès ont été presque trois fois plus nombreux que les naissances. En 2024, l’Ukraine a enregistré des indicateurs démographiques figurant parmi les plus dégradés au monde. Il ne s’agit donc pas d’un simple choc conjoncturel, mais d’une rupture de structure démographique. Le ratio naissances-décès ukrainien est nettement plus défavorable que celui de la Russie, ce qui élargit encore l’écart démographique entre les deux pays.
Cette dynamique affecte directement la reconstruction, qui exige des travailleurs, et le financement de l’État, qui exige des contribuables. Une main-d’œuvre disponible constitue un prérequis pour attirer l’investissement. Stabiliser une société exige des ménages, des enfants, des jeunes actifs, des perspectives de sécurité et de mobilité sociale.
Or le pays fait face non seulement à une contraction rapide de sa population mais aussi à une réduction durable de sa profondeur productive et fiscale.
Dès la fin de 2024, plus de 60 % des entreprises ukrainiennes identifiaient déjà la pénurie de main-d’œuvre comme leur principale contrainte. Entre 2021 et 2023, la population active aurait diminué de 16,8 %.
Dans ce contexte, la question des réfugiés devient centrale. Deux ans plus tôt, 74 % d’entre eux envisageaient encore un retour. Désormais, seuls 43 % déclarent prévoir de rentrer. Plus l’exil se prolonge, plus les enfants s’intègrent aux systèmes scolaires européens, les adultes trouvent un emploi et les familles s’installent. La probabilité de retour diminue sensiblement avec le temps.
Le modèle budgétaire intègre cette variable afin d’en traduire l’impact sur la main-d’œuvre disponible. Il prend en compte environ 4,4 millions d’Ukrainiens sous protection temporaire dans l’Union européenne en avril 2026, retenant une part en âge de travailler de 70 % et une conversion en emploi actif de 60 %.
• dans le scénario A, un taux de retour de 15 % ne permettrait d’ajouter qu’environ 277 000 travailleurs effectivement employés ;
• dans le scénario B, avec 35 % de retour, l’apport atteindrait 647 000 travailleurs ;
• dans le scénario C, avec 55 % de retour, l’apport serait d’environ un million de travailleurs.
Même dans le scénario C, ces chiffres demeurent évidement insuffisants au regard des besoins de la reconstruction nationale.

Figure 4: population de réfugiés de retour et bassin de main-d’œuvre active correspondant dans chaque scénario. Source : modèle de l’auteur.
Le profil des départs accentue la difficulté. Les réfugiés sont souvent jeunes, éduqués, majoritairement féminins, c’est-à-dire le segment démographique le plus nécessaire à la reconstruction économique et au redressement démographique. Ceux qui restent sont en moyenne plus âgés, tandis qu’une part importante des hommes en âge de travailler est mobilisée ou absorbée par l’appareil de guerre et les fonctions liées à l’État. A titre d’exemple, plus de 13 millions d’Ukrainiens perçoivent aujourd’hui des prestations sociales comme unique source de revenu, dont 9,2 millions de retraités, soit plus de 40% de la population vivant dans les territoires sous contrôle Ukrainien.
Aucun cessez-le-feu ne peut inverser directement cette tendance. Il peut éventuellement limiter une dégradation future de la situation, mais non recréer immédiatement une population active, une confiance sociale ou une incitation au retour. Chaque mois de guerre rend l’installation à l’étranger plus durable, affaiblit la base productive et alourdit la tâche de reconstruction.
C’est l’une des dimensions les plus cruelles du piège ukrainien. La poursuite de la guerre peut sembler rationnelle pour maintenir l’État à flot à court terme, mais elle détruit progressivement les conditions humaines de sa reconstruction à long terme.
IV. La guerre comme cadre de survie institutionnelle
Le calcul politique de Kiev doit être analysé à l’aune des besoins financiers et sociaux colossaux du pays mais sans réduire cette équation à une intention cynique de prolonger la guerre. Le problème relève plutôt de l’économie politique du conflit : tant que la guerre se poursuit, l’Ukraine bénéficie d’un soutien extérieur massif, estimé à environ 50 milliards de dollars par an. Ce soutien finance une part déterminante des fonctions civiles de l’État. La guerre maintient également l’attention occidentale, fournit un récit stratégique clair, consolide l’unité nationale autour d’un ennemi extérieur et donne à l’aide internationale une justification politique forte.
Un cessez-le-feu ouvrirait une phase beaucoup plus ambiguë. S’il était perçu comme une défaite partielle ou comme une paix imposée à des conditions défavorables, il pourrait affaiblir rapidement la volonté occidentale de financer l’État ukrainien au même niveau. Pourtant, les besoins ne disparaîtraient pas. Dans le scénario A, le besoin extérieur resterait de 35,2 milliards de dollars par an, hors reconstruction, soit un montant inférieur au niveau actuel des transferts, mais politiquement beaucoup plus difficile à défendre en l’absence de combats.
Les scénarios B et C exigent que l’architecture politique internationale soit construite avant le cessez-le-feu, non promise après. La guerre est peut-être devenue, paradoxalement, le système dans lequel l’aide demeure justifiable. Un cessez-le-feu ressemblant à une défaite supprimerait une partie de cette justification politique, sans mettre fin à la crise financière.
Ce constat est inconfortable mais essentiel pour la compréhension des enjeux. Lorsque l’aide dépend de l’urgence, la fin de l’urgence menace mécaniquement de la réduire, avant que les besoins réels ne diminuent.
Le cessez-le-feu créerait également un choc intérieur. Il faudrait démobiliser des centaines de milliers d’hommes armés, souvent traumatisés et politisés, dans une économie détruite, avec 37 % de pauvreté et peu de financements sécurisés pour la reconstruction. La société passerait de l’unité nationale à la recherche des responsabilités : qui a perdu les territoires, qui a mal préparé la guerre, qui a profité des circuits de mobilisation et de reconstruction, pourquoi certains sont morts pour une paix ressemblant à une défaite.
Des frustrations régionales, des réseaux de vétérans, des rivalités partisanes, des colères sociales et des accusations de corruption émergeraient simultanément. L’opposition, contrainte par la guerre, retrouverait un espace politique. Les tensions autour de la mobilisation, déjà croissantes, deviendraient plus visibles. L’ensemble rendrait la gestion de cette séquence extrêmement périlleuse pour n’importe quel gouvernement ukrainien.
Il ne faut pas réduire ce calcul à une logique d’élite. Depuis février 2022, la société ukrainienne a démontré une capacité de résistance bien supérieure aux anticipations initiales. Mais cette résilience n’est pas illimitée : la fatigue existe, les tensions sociales augmentent. La distance entre les impératifs stratégiques de l’État et la capacité d’absorption de la population pourrait s’élargir.
C’est ici que la doctrine d’attrition prend tout son sens. Dans une guerre d’usure, l’objectif n’est pas nécessairement de conquérir rapidement l’ensemble du territoire adverse. Selon la doctrine inspirée de Svetchine, pousser l’État ennemi jusqu’au point où son économie, sa démographie, sa cohésion sociale et sa légitimité géopolitique ne peuvent plus soutenir l’effort de résistance est un axe stratégique central.
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« Dans une guerre d’attrition, il arrive que
l’attaquant ait atteint son objectif de guerre limité, mais que la guerre
continue parce qu’aucune solution n’a été trouvée sur le front politique et
économique. » Alexandre Svetchine, Strategy, 1927 |

Une Ukraine sortant d’un cessez-le-feu dans une configuration sans traité de soutien ratifié serait fragilisée. La Russie n’aurait alors pas nécessairement besoin de reprendre immédiatement une offensive majeure. L’alternative consisterait à poursuivre des actions de guerre asymétrique pour exploiter cette fragilité interne, encourager la polarisation et favoriser l’émergence d’une demande de stabilisation, voire d’un pouvoir politique plus accommodant envers Moscou.
V. Le piège stratégique
En l’état, les conditions d’un arrêt durable des combats n’existent pas encore, ce qui ne permet pas pour autant de conclure que l’Ukraine devrait poursuivre la guerre indéfiniment ni que toute négociation serait une cause perdue.
Une paix mal construite, loin de sauver l’Ukraine, déplacerait la confrontation du terrain militaire vers les terrains économique, démographique et politique, où la vulnérabilité ukrainienne est plus profonde encore.
Les dirigeants ukrainiens parient peut-être sur la durée sans disposer d’une théorie claire de la victoire. Ce n’est pas nécessairement une stratégie de long terme. Mais ce pari peut rester rationnel dans un pays dont les perspectives sont réellement opaques, si l’alternative immédiate est un cessez-le-feu qui expose l’État à une crise politique interne et laisse le pays face à une Russie capable d’attendre.
Le paradoxe est sévère : les raisons qui rendent la poursuite de la guerre rationnelle à court terme, sont aussi celles qui rendent cette poursuite destructrice à long terme. Chaque mois de guerre maintient l’urgence politique occidentale, mais aggrave la crise démographique. Chaque mois préserve les flux d’aide, mais ajoute 5 à 6 milliards de dollars à la facture de reconstruction. Chaque mois repousse une paix dangereuse, mais rend plus difficile la reconstruction future. Chaque mois permet à l’État de tenir, mais réduit les conditions de sa survie durable.
L’Ukraine est prise entre une guerre qu’elle ne peut gagner rapidement et une paix qu’elle ne peut se permettre à faible coût. Sans architecture internationale radicalement différente, à savoir garanties de sécurité crédibles, financement de long terme et intégration européenne réelle, un cessez-le-feu risque de ressembler non pas à la fin de la guerre, mais au début d’une phase de fragilisation stratégique.
In fine, le piège n’est pas que l’Ukraine choisirait la guerre par préférence mais bien que, dans les conditions actuelles, la paix ne constituerait pas encore une sortie.
Delwin Strategy est consultant en stratégie et accompagne les directions d’entreprises de secteurs critiques, de l’Asie à l’Europe. Il a été basé en Asie, dans l’ancienne sphère d’influence soviétique, et possède une expérience approfondie des environnements économiques et géopolitiques sensibles.
Du même auteur :

Bibliographie
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