Missiles en Ukraine (O. Dujardin)

Guerre de missiles en Ukraine (2022–2026) : reconstitution de l'arsenal russe, érosion des stocks occidentaux et enseignements doctrinaux
Missiles en Ukraine (O. Dujardin)
Crédit Armyrecognition

En 51 mois de guerre, la Russie a tiré environ 5 800 missiles guidés sur l'Ukraine, toutes catégories confondues et hors drones. L'arsenal a subi une dévalorisation initiale importante, le stock est tombé à un plancher estimé à 750–850 unités à la mi-2023[1], soit une réduction de près des deux tiers. Mais la montée en puissance industrielle, confirmée même par les sources ukrainiennes, a renversé cette tendance. En juin 2025, le HUR ukrainien estimait le stock à plus de 1 950 missiles stratégiques[2]. En avril 2026, le calcul des flux production/tirs porte cette estimation à environ 2 100 unités de missiles modernes ce qui correspond à un quasi-retour au niveau pré-guerre.

Au-delà du volume, c'est la qualité qui change : les missiles produits depuis 2023 intègrent des contre-mesures électroniques, des leurres thermiques et des profils de vol reprogrammés qui ont fait chuter les taux d'interception ukrainiens sur plusieurs vecteurs. L'arsenal reconstitué est plus efficace que celui consommé.

NB : Note méthodologique — Biais des sources à intégrer à la lecture

Cette analyse s'appuie exclusivement sur des données ouvertes d'origine occidentale et ukrainienne : renseignements militaires ukrainiens (HUR/GUR), CSIS, RUSI, CEPA, FDD, ISW, Militarnyi, Jamestown Foundation, AFP et Ukraine War Analytics.

Ces sources présentent un biais structurel défavorable à la Russie et, parfois, particulièrement complaisant vis à vis de l’Ukraine. Leurs missions et financements sont alignés sur le soutien à l'Ukraine ou les intérêts stratégiques occidentaux. Elles peuvent sous-estimer la production russe réelle ou surestimer les tirs pour documenter la menace.

Ce biais doit être lu en filigrane : si ces sources adversariales concluent elles-mêmes à une reconstitution quasi-complète de l'arsenal russe, la réalité est probablement au moins aussi défavorable voire davantage, d’autant que l’usage de missile balistique d’origine nord coréenne n’est pas prise en compte. Tous les tirs sont supposés être des missiles de fabrication russe sans tenir compte de ces apports extérieurs

1. Cartographie de l'arsenal : neuf familles de missiles, trois générations

L'arsenal russe engagé contre l'Ukraine couvre trois générations technologiques distinctes. Cette hétérogénéité n'est pas une faiblesse, elle constitue une ressource tactique essentielle pour durer.

1.1 Missiles de croisière aéroportés : famille Kh-101/Kh-555

Le Kh-101 (désignation OTAN AS-23A Kodiak) est le missile de frappe stratégique de référence de l'aviation russe. Tiré depuis les bombardiers Tu-95MS et Tu-160, il a une portée estimée à 4 000–5 000 km, une CEP (erreur circulaire probable) de 5–10 m et emportait initialement une ogive de 450 kg. Depuis début 2024, une analyse de débris réalisée par Defence Express a révélé que l'ogive a été portée à environ 800 kg[3][, au détriment de la portée. Depuis janvier 2023, la version opérationnelle intègre des leurres thermiques et de contre-mesures électronique pour se protéger des missiles à guidage infrarouge[4][. Le Kh-555 est une variante modernisée et à la surface équivalente radar réduite dérivée du Kh-55 soviétique qui fût également utilisée sur l’Ukraine.

Production : en 2021, environ 56 Kh-101 produits annuellement[5]. En 2025, Russia a contractualisé 700 missiles Kh-101[6] auprès de son bureau Raduga, soit une multiplication par plus de douze.

1.2 Missiles de croisière navals : famille Kalibr / SS-N-27 (3M-14/3M-54)

Le Kalibr (désignation OTAN SS-N-27 Sizzler / SS-N-30A) est la famille de missiles de croisière la plus prolifique de la marine russe, développée par le bureau Novator (OKB-8). La variante d'attaque terrestre 3M-14 dispose d'une portée estimée à 1 500–2 500 km ; la variante anti-navires 3M-54 incorpore une phase terminale supersonique à Mach 2,9. Lancés depuis des corvettes Buyan-M, des frégates Admiral Grigorovich et des sous-marins de classe Kilo et Yasen, les Kalibr ont été la colonne vertébrale des frappes navales russes depuis 2015 en Syrie.

En avril 2024, la DIU ukrainienne estimait le stock à 270 Kalibr, avec une cadence de production de 30 à 40 unités par mois[7]. Le Kalibr-M, variante à portée étendue jusqu'à 4 500 km, est en développement[8]. Les documents de marchés publics obtenus par Militarnyi montrent que la Russie a signé deux contrats : 240 missiles entre 2022 et 2024, et 450 missiles entre 2025 et 2026, confirmant une accélération délibérée du réapprovisionnement.

1.3 Missiles anti-navires/sol : P-800 Oniks / SS-N-26 Strobile (3M-55)

Le P-800 Oniks (désignation OTAN SS-N-26 Strobile) est un missile supersonique de croisière développé par NPO Mashinostroyeniya, entré en service en 2002. À Mach 2,5 en mode rasant et doté d'un radar AESA actif en phase terminale, sa fonction principale est de traiter des cibles navales mais il dispose d’une capacité secondaire pour traiter des cibles terrestres. Il a été utilisé contre l’Ukraine, notamment depuis le système côtier Bastion-P déployé en Crimée.

Taux d'interception : seuls 12 des 211 Oniks tirés (5,69 %) ont été interceptés par la défense aérienne ukrainienne, selon les données publiées par le commandant en chef Syrskyi en août 2024[9]. Ce chiffre, le plus bas de tout l'arsenal russe, s'explique par la vitesse supersonique, la faible altitude de vol (10–20 m) et par les manœuvres évasives en phase terminale. L'Oniks-M (désignation 3M55M), variante modernisée avec un radar AESA miniaturisé et une portée pouvant atteindre 800 km, est en production depuis 2019. En juin 2025, le HUR évaluait le stock à environ 700 Oniks[10] avec une cadence de production de 10 unités par mois.

1.4 P-270 Moskit / SS-N-22 Sunburn (3M-80) — vecteur résiduel en déclassement

Le P-270 Moskit (désignation OTAN SS-N-22 Sunburn, GRAU 3M80) est un missile supersonique antinavire soviétique développé par le bureau Raduga dès les années 1970, entré en service en 1984. Alimenté par un statoréacteur à carburant liquide, il atteint Mach 2,35 en profil rasant (10–20 m) et exécute des manœuvres d'évitement à plus de 10 g. Il est armé d'une ogive de 320 kg (option nucléaire disponible).

Le Moskit est un système ancien et désormais en voie de déclassement. Aucun emploi confirmé en Ukraine n'a été documenté entre 2022 et 2025, bien que le missile soit présent sur les destroyers de classe Sovremenny, les corvettes de classe « Tarantul III » et de l’aéroglisseur lance-missile de classe « Bora » de la flotte russe. Sa faible portée, entre 93 et 250 km, limite son intérêt tactique dans le cadre de la guerre contre l’Ukraine. Le stock est estimé à environ 300 unités, en réduction progressive du fait du vieillissement des munitions soviétiques. Le Moskit est progressivement supplanté par le P-800 Oniks, plus moderne, plus précis et à l’allonge plus importante.

1.5 Missiles balistiques : famille Iskander-M (9M723)

L'Iskander-M (OTAN SS-26 Stone, GRAU 9M723) est le missile balistique de théâtre russe de référence, avec une portée de 500 km et une CEP de 2–7 m. Sa trajectoire quasi-balistique avec phases manœuvrantes le rend très difficile à intercepter. Il emporte une ogive de 480 kg.

Production : en mai 2023, quelques unités par mois seulement[11][. En août 2023, la production a été multipliée par six selon le général Skibitsky (GUR). En juin 2025, le HUR documente 60 à 70 Iskander-M produits par mois, soit une progression de 1 500 % par rapport à 2022. Les marchés publics révèlent que la Russie a contractualisé en 2024–2025 au moins 303 Iskander-M supplémentaires.

Selon les services de renseignements ukrainiens, la Russie aurait commencé, fin 2025, la production en série d’une version à plus longue portée désignée Iskander 1000[12].

1.6 Iskander-K : missiles 9M728/9M729

En 2025, le HUR documente 20 Iskander-K produits par mois et la Russie a contractualisé 95 missiles 9M729 variante modernisée dont la portée dépasserait, selon les USA, 500 km et dont les performances supposées avaient conduit à la dissolution du traité INF en 2019. Incompatibles avec les lanceurs Iskander standard, ils nécessitent un lanceur Iskander-M1 spécifique. Ce développement élargit structurellement la profondeur stratégique de l'arsenal terrestre russe.

1.7 Vecteurs hypersoniques : Kinzhal (Kh-47M2) et Zircon (3M-22)

Le Kh-47M2 Kinzhal est un missile aérobalistique hypersonique lancé depuis MiG-31K, atteignant Mach 10+, avec une portée de 1 500–2 000 km. Sa phase terminale manœuvrante le rend extrêmement difficile à intercepter par les systèmes actuels. Production en 2025 : 15 unités par mois contre 2 par mois début 2023. Selon le HUR, le stock de juin 2025 : 150 unités.

Le 3M-22 Zircon est un missile de croisière hypersonique naval (Mach 8–9) lancé depuis frégates et sous-marins. En avril 2024, la DIU estimait le stock à 40 Zircon avec une production de 10 par mois. Son taux d'interception par l'Ukraine est de 0 % dans les données disponibles : en mars 2024, deux Zircon avaient atteint Kyiv en couvrant 580 km en 3 minutes.

1.8 Kh-22/Kh-32 : le vecteur supersonique

Le Kh-22 et sa modernisation Kh-32, tirés depuis les bombardiers Tu-22M3, sont des missiles à propulsion liquide de l'ère soviétique dont le profil balistique — montée à 40 km d'altitude puis piqué terminal à Mach 4,1 — les rend extrêmement difficiles à intercepter. Seuls 2 des 362 Kh-22/Kh-32 tirés (0,55 %) ont été interceptés entre 2022 et août 2024[13]. La Russie modernise les Kh-22 en Kh-32 à raison d'environ 10 unités par mois. Stock HUR juin 2025 : 280 unités.

Tableau récapitulatif des systèmes de missiles russes engagés en Ukraine (données à juin 2025)

 

Système / OTAN

GRAU

Type

Portée

Prod./mois

Stock juin 25

Tx interc. Revendiqué UA

Kh-101 (AS-23A)

Croisière air

4 000+ km

~60

~260

~65–80%

Kalibr 3M-14 (SS-N-27/30A)

3M14

Croisière naval

1 500–2 500 km

30–40

~400+

~55–70%

Oniks/SS-N-26

3M55

Cruise naval/côtier

300–800 km

~10

~700

~6%

Moskit/SS-N-22

3M80

Antinaval supersonique

120–250 km

0 (fin prod.)

~300*

n/d

Iskander-M (SS-26)

9M723

Balistique (TBM)

500 km

60–70

~500

~30–60%

Iskander-K

9M728/29

Croisière sol

2 000+ km

~20

~300

~50%

Kinzhal (Kh-47M2)

Aérobalistique hyp.

1 500+ km

~15

~150

<5%

Zircon (3M-22)

Croisière hyp. naval

1 000 km

~10

~40–80*

0%

Kh-22/Kh-32

Kh-22/32

Balistique bombing

600–1 000 km

~10 (conv.)

~280

0,55%

* Estimations partielles — données confirmées moins récentes. Sources : HUR (juin 2025), GUR/DIU (avril–mai 2024), CSIS, Militarnyi.

2. Chronologie : des stocks dévastés à l'arsenal reconstitué

2.1 Février 2022 — Stock pré-guerre et choc initial

Les estimations préalables à l'invasion (IISS, CIA, RUSI) créditaient la Russie d'environ 2 000 à 2 300 missiles stratégiques guidés toutes familles confondues. La production annuelle de temps de paix était dimensionnée pour le maintien en condition : environ 56 Kh-101, 120 Kalibr et 10–15 Iskander-M par an. L'invasion du 24 février 2022 a été lancée dans l'hypothèse d'une guerre courte : la Russie a immédiatement puisé dans ce stock à un rythme sans précédent.

Entre février et novembre 2022, les tirs mensuels dépassent 100 à 220 missiles — soit quatre à cinq fois la capacité de production de l'époque (environ 40 à 50 unités/mois). A la mi-octobre 2022, 500 Kalibr avaient déjà été tirés[14]. Les campagnes d'octobre–décembre 2022 contre les infrastructures énergétiques ont consommé plus d'un millier de missiles et drones en trois mois. À l'issue de 2022, le stock estimé se situait entre 1 400 et 1 500 unités.

2.2 Décembre 2022 — Juin 2023 : le creux critique

La période constitue le point de vulnérabilité maximale. Les tirs chutent à 50–70 missiles par mois — non par choix tactique, mais par rationnement contraint. En mai 2023, le GUR ukrainien estime le stock combiné de missiles de croisière et balistiques à seulement 181 unités[15] (hors Kh-22 et Oniks). La production Iskander-M est de quelques unités par mois ; le Kinzhal est fabriqué à raison de 2 unités mensuelles. Les prévisions occidentales concluent à un épuisement probable d'ici la fin 2023. Ces prévisions se révèleront fausses.

Pour compenser, la Russie bénéficie dès 2022-2023 de deux appoints extérieurs : les drones Shahed-136 iraniens et, à partir de l'été 2023, les missiles balistiques KN-23 nord-coréens, dont une soixantaine sont documentés dans le stock HUR de juin 2025.

2.3 Juillet 2023 — Décembre 2024 : remontée industrielle

La montée en puissance est documentée par les adversaires de la Russie eux-mêmes. En août 2023, le général Skibitsky (GUR) révèle que la production d'Iskander-M a été multipliée par six depuis mai 2023. La production de Kh-101 atteint 40 unités par mois. Ces gains sont rendus possibles par la reconversion de l'usine de Votkinsk, qui ouvre deux ateliers supplémentaires, embauche 2 500 personnes et importe des machines CNC via la Chine, Taïwan et la Biélorussie pour contourner les sanctions.

En avril 2024, le GUR confirme un stock de 950 missiles stratégiques (portée ≥ 350 km)[16]. En décembre 2024, le stock remonte à environ 1 400 unités[17]. En novembre 2025, le secrétaire à l'Armée américain Driscoll avertissait les diplomates européens à Kiev que la Russie stockait désormais des missiles plus vite qu'elle n'en tirait[18] — paradoxe stratégique utilisé alors par Washington comme argument pour pousser l'Ukraine à négocier.

2.4 Janvier 2025 — Avril 2026 : surproduction structurelle

En juin 2025, le HUR ukrainien officialise un stock de plus de 1 950 missiles stratégiques, avec une production mensuelle de 195 unités. La production annuelle combinée Iskander-M + Kinzhal est estimée entre 840 et 1 020 unités[19], en hausse de 15 à 40 % depuis décembre 2024. La production Kh-101 atteint 720–750 unités annuelles.

Les campagnes d'hiver 2025-2026 ont atteint des niveaux records : 270 missiles en octobre 2025, 214 en novembre, puis 288 missiles en février 2026, record absolu depuis 2023. Malgré ces pics, les mois creux (été 2025, mars-avril 2026) ont reconstitué le stock. En mars 2026, 12 missiles balistiques ont été tirés, dont aucun n’a été intercepté.

Évolution synthétique des stocks par grande période

Période

Tirs (total)

Prod. moy./mois

Tirs moy./mois

Flux net

Stock estimé fin

Fév–Nov 2022

~1 300

~45

~130

−85/mois

~1 500

Déc 22 – Juin 23

~400

~55

~57

−2/mois

~750–850

Juil 23 – Déc 23

~420

~95

~70

+25/mois

~1 000

Jan 24 – Jun 24

~530

~125

~88

+37/mois

~1 220

Juil 24 – Déc 24

~570

~155

~95

+60/mois

~1 580

Jan 25 – Juin 25

~415

~195

~69

+126/mois

~2 300

Juil 25 – Déc 25

~1 069

~195

~178

+17/mois

~2 050

Jan 26 – Avr 26*

~623

~195

~156

+39/mois

~2 100

* Données partielles au 25 avril 2026. Sources : HUR, GUR/DIU, CSIS, Militarnyi, AFP, ISW.

3. L'équation coût offensif / coût défensif

L'asymétrie économique structure le rapport de force autant que le volume des stocks. Intercepter un seul missile balistique Iskander-M requiert, au minimum, deux à trois intercepteurs PAC-3 MSE à 4 millions de dollars l'unité, soit un coût de 8 à 12 millions de dollars. L'Iskander-M lui-même est fabriqué à environ 1,5 million de dollars selon les documents de marchés publics. Le rapport coût défense/coût attaque atteint 8:1 pour les Iskander, et dépasse 20:1 pour les Kh-22/Kh-32 et Zircon.

La production mondiale totale d'intercepteurs Patriot (PAC-2 et PAC-3) s'établit à environ 850 unités par an et ne devrait atteindre 1 470 par an qu'en 2029. Avec environ 400 à 500 intercepteurs Patriot annuels pour l'Europe, les pays de l'OTAN seraient en mesure de détruire au maximum 200 à 250 missiles balistiques russes par an alors que la Russie en produit plus de 1 000.

Pour maintenir son niveau actuel d'interception des attaques russes, l'Ukraine nécessite environ 4 800 missiles sol-air par an[20] selon le Norsk luftvern blog. Ce chiffre est structurellement hors de portée des transferts occidentaux actuels.

4 Le miroir américain : Operation Epic Fury et l'érosion des stocks US

La trajectoire de l'arsenal russe prend une dimension stratégique particulière lorsqu'on la confronte à celle des États-Unis au cours de la même période. Alors que la Russie reconstituait méthodiquement ses stocks, les États-Unis engageaient en 2026 l'Operation Epic Fury contre l'Iran et consommaient en quelques semaines une part significative de leurs munitions de précision accumulées sur des décennies.

La note est salée. Selon les estimations du CSIS et du Payne Institute, les premières semaines du conflit ont vu les États-Unis tirer 1100 Tomahawks, soit environ 1/3 de leur stock total estimé à 3 000–3 500 unités. À titre de comparaison, seulement 57 Tomahawks avaient été budgétés pour l'ensemble de l'année 2025, soit un rythme de production dix fois inférieur au rythme de consommation en opération. L'institut Payne estime qu'il faudra au moins cinq ans pour reconstituer les seuls Tomahawks tirés durant les seize premiers jours[21].

La saignée dépasse les seuls Tomahawks. Au cours du conflit, les États-Unis ont tiré plus de 1 200 intercepteurs Patriot (PAC-3 MSE) à 4 millions de dollars l'unité, alors que la production américaine n'en atteignait que 600 sur l'ensemble de 2025. Sur les missiles sol-sol, l'intégralité du stock de PrSM (Precision Strike Missile) a été consommée selon un officiel de l'armée de terre américaine cité par le CSIS — système en cours de déploiement dont les livraisons ne débuteront réellement qu'à partir de 2028–2029[22]. Environ 46 % des stocks combinés ATACMS et PrSM ont été tirés sur les seize premiers jours, ainsi que environ 40 % des THAAD opérés par les États-Unis. Le coût total du conflit s'établit entre 25 et 35 milliards de dollars selon l'American Enterprise Institute et le CSIS.

Les conséquences dépassent le seul théâtre iranien. Pour compenser les manques au Moyen-Orient, le Pentagone a redéployé vers la région des actifs issus du Pacifique et d'Europe, dont le groupe aéronaval de l'USS Abraham Lincoln, deux Marine Expeditionary Units du Pacifique et des batteries THAAD stationnées en Corée du Sud. Le CSIS conclut explicitement que « le risque majeur n'est pas de manquer de munitions pour cette guerre, mais que les inventaires soient insuffisants pour un conflit éventuel avec la Chine ». L'amiral Paparo, lors d'une audition au Sénat, s'est borné à reconnaître qu'« il y a des limites finies au magasin ».

Comparaison des arsenaux de frappe russe et américain — avril 2026

Indicateur

Russie (avr. 2026)

USA (avr. 2026)

Tendance RU

Tendance USA

Missiles de croisière longue portée

~2 100 (Kh-101 + Kalibr)

~2 500 Tomahawk (↓ post-Iran)

↑ +90/mois net

↓ reconstitution 5+ ans

Intercepteurs sol-air (S-300, S-400, S-350) prod./an

1100 à 2000 par an

600 PAC-3/an (1 200 consommés)

↓ déficit 2:1

Missiles sol-sol (frappe profonde)

~800 Iskander-M/K

PrSM stock quasi épuisé

↑ +80/mois net

↓ livraisons 2028–29

Production missiles / mois

~195 toutes cat.

~5 Tomahawk/mois (2025)

↑ ×4 en cours

↓ sous-financé

Délai reconstitution stocks

Surplus net ~90/mois

5+ ans (Tomahawk seul)

↑ stock croissant

↓ déficit structurel

5. Conclusion : reconstitution et modernisation — un fait établi par les adversaires de la Russie

Cette analyse, construite exclusivement à partir de sources occidentales et ukrainiennes — donc structurellement défavorables à la Russie — aboutit à quatre conclusions que les données ne permettent pas de réfuter.

Premièrement, la prédiction d'épuisement de l'arsenal russe ne s'est pas vérifiée. La fenêtre de vulnérabilité de mi-2023 était réelle, le stock atteignait 750 à 850 unités, mais la remontée industrielle l'a refermée en moins de 18 mois. Aucune action militaire ou diplomatique n'a exploité cette fenêtre.

Deuxièmement, la montée en puissance industrielle russe a été systématiquement sous-estimée. En 36 mois, la production mensuelle de missiles guidés est passée de ~40 à ~195 unités, soit une multiplication par cinq. La production de Kh-101 a progressé de plus de 1 200 % entre 2021 et 2025. L'adaptation par contournement des sanctions a démontré une résilience industrielle supérieure à ce qu'anticipaient les analyses occidentales de 2022.

Troisièmement, la Russie a reconstitué son arsenal stratégique. Le stock estimé en avril 2026 (~2 100 unités) représente 91 % du niveau pré-guerre, avec un surplus net de production d'environ 90 unités par mois. Les données du HUR, du GUR et du CEPA convergent sur ce constat.

Quatrièmement, et c'est peut-être le point le plus significatif à long terme : l'arsenal reconstitué est plus efficace que celui consommé. Les Kh-101 intègrent des contre mesures électroniques et leurres thermiques. Les Oniks-M disposent de radars AESA et d'une portée doublée. Les taux d'interception sur les Kh-22/Kh-32 (0,55 %) et les Oniks (5,69 %) restent quasi-nuls. Le Zircon apparaît ininterceptable dans les conditions actuelles. La modernisation qualitative accompagne le rattrapage quantitatif.

Si l'on cherche à évaluer objectivement la trajectoire de la puissance de frappe russe à longue distance, les données disponibles, même celles produites par les adversaires de la Russie, indiquent une tendance non équivoque : la Russie sort de 51 mois de guerre avec un arsenal de missiles plus fourni, plus diversifié et plus difficile à intercepter qu'au premier jour de l'invasion. La guerre de missiles est entrée dans une phase de durabilité structurelle.

En quelques semaines de conflit conventionnel de haute intensité contre l'Iran, les États-Unis ont dilapidé une fraction significative de stocks constitués sur des décennies, avec un délai de reconstitution mesuré en années plutôt qu'en mois. Cela place les USA dans une position similaire à celle de la Russie en 2022-2023.

C'est un constat sur la capacité industrielle de la guerre d'usure. La Russie a optimisé son industrie de défense pour produire en volume continu des missiles de précision à coût unitaire maîtrisé tandis les États-Unis avaient dimensionné leur base industrielle pour des conflits courts ou asymétriques, pas pour un choc de haute intensité prolongé. Il reste à déterminer comment l’industrie US va s’adapter à cette nouvelle dimension. La guerre des missiles, comme pour les drones, est entrée dans une phase de durabilité structurelle.

Mais ces chiffres nous disent autre chose encore. Ils démontrent que les munitions « bas coût » n'ont pas mis à la retraite les missiles de haute précision : elles les complètent. Certaines cibles nécessitent toujours des missiles capables d'emporter des charges militaires importantes, inaccessibles aux munitions de faible coût. Ces chiffres rappellent aussi que le nombre compte, une guerre d'usure consomme des munitions à un rythme que peu d'arsenaux avaient anticipé. Ces missiles doivent donc être disponibles en volume, et non à quelques centaines d'exemplaires. Ils doivent pouvoir être produits à des cadences accélérées selon le besoin, le stock existant servant à couvrir le temps de montée en cadence industrielle.

Enfin, les données révèlent une différence considérable de survivabilité entre les familles de missiles : les vecteurs hypersoniques, balistiques manœuvrants et supersoniques se montrent nettement plus difficiles à intercepter, quand les missiles de croisière subsoniques devront faire l'objet d'améliorations substantielles de leur survivabilité pour demeurer économiquement et opérationnellement pertinents.

Olivier Dujardin

Du même auteur :

Couverture radar et défense aérienne (O. Dujardin)
Comment la guerre des drones remet en cause les architectures de détection

[1] GUR/DIU Ukraine — Major General Skibitsky, interview RBK-Ukraine, novembre 2023. Kyiv Post, "HUR Reveals Russia's Missile Stockpile and Production Capacity", 6 nov. 2023. (Stock ~870 unités, plancher mi-2023 ~750).

[2] HUR Ukraine — Données stocks et production missiles russes au 15 juin 2025. RBC-Ukraine, "Russia's Weapons Stockpile Revealed: How Many Missiles Russia Has", 21 juin 2025. (Stock 1 950+, prod. 195/mois).

[3] Defence Express — Analyse de débris Kh-101, mars 2024. Wikipedia Kh-101 : "Starting from early 2024, the size of the Kh-101 warhead was increased from 450 kg to 800 kg."

[4] Army Recognition, "Russian Kh-101 cruise missiles have been improved since 2022", 18 janv. 2024 ; citant Major General Skibitsky (GUR), 17 janvier 2024 : EW systems et thermal emission countermeasures intégrés.

[5] Ukraine War Analytics, "Russia Missile Production 2026: Capacity, Rates, and Sustainability", 24 fév. 2026. (Kh-101 : 56/an en 2021, 30–40/mois en 2022, 100–120/mois en 2024–2025).

[6] Wikipedia Kh-101 (consulté avril 2026) : "Russia ordered 525 missiles in 2024, 700 in 2025, and 30 for delivery in 2026 (as of October 2025)".

[7] Ukraine DIU (Ukrainska Pravda), "Ukraine's Defence Intelligence reports on Russia's missile stock and production rate", 1er mai 2024 : Zircon 40 u. (10/mois), Oniks 400 u. (10/mois), Kalibr 270 u. (30–40/mois), Kh-69 45 u. (1–3/mois).

[8] Wikipedia 3M-54 Kalibr (consulté avr. 2026) : "Kalibr-M is a new version of Kalibr with larger warhead and extended range to 4,500 km."

[9]  Wikipedia P-800 Oniks citant discours Syrskyi, Congrès des autorités locales et régionales, 20 août 2024 : "only 12/211 (5.69%) of Onyx were intercepted by Ukraine's air defense".

[10] Euromaidan Press, "Russia's growing missile stockpile", 27 nov. 2025, citant Ukrainian intelligence assessments (ISW) : "approximately 700 Oniks cruise missiles".

[11] Kyiv Post, "HUR Reveals Russia's Missile Stockpile and Production Capacity", 6 nov. 2023 (Skibitsky) : Kinzhal 4 u./mois oct. 2023, Iskander-M 30/mois, Iskander-K 12/mois ; Jamestown Foundation / Ukraine War Analytics : Iskander ×6 depuis mai 2023 annoncé août 2023.

[12] https://www.leparisien.fr/international/ukraine/guerre-en-ukraine-oslo-hambourg-et-une-partie-de-leurope-a-portee-de-tir-cest-quoi-le-nouveau-missile-russe-iskander-1-000-20-12-2025-3TWZPBXI65EKNPOZRN6W5MCJPY.php

[13] Wikipedia Kh-22 (consulté avr. 2026) citant Syrskyi, 20 août 2024 : "only 2/362 (0.55%) of Kh-22/32s were intercepted by Ukraine's air defense".

[14] Forecast International / CSIS archived missile report : "By mid-October 2022, the Russian troops had fired 500 Kalibr missiles, according to Ukrainian sources."

[15] Jamestown Foundation cité par Wikipedia Kh-101 et RUSI : mai 2023 — stock ~181 cruise + balistiques (hors Kh-22, Oniks). Confirmé par Kyiv Post nov. 2023 (Skibitsky).

[16] Newsweek, "Russia's Missile Count Revealed by Ukraine", 2 mai 2024 : "GUR — Russia had around 950 high-precision missiles with ranges of more than 350 kilometers."

[17] GUR Ukraine, décembre 2024 — stock ~1 400 missiles (cité Ukraine War Analytics, Euromaidan Press, Kyiv Dialogue).

[18] Euromaidan Press, "Russia's growing missile stockpile", 27 nov. 2025, citant New York Times : US Army Sec. Driscoll aux diplomates européens à Kyiv — Russie stocke missiles plus vite qu'elle ne tire.

[19] CEPA expert George Janjalia / re-russia.net : prod. annuelle Iskander 9M723 + Kinzhal = 840–1 020 u. (+15–40 % vs déc. 2024) ; Kh-101 = 720–750 u./an. Votkinsk : infrastructure modernisée, étudiée par RUSI.

[20] CEPA / re-russia.net, "Missile-Financial Balance", 2025 (citant Fabian Hoffmann, Univ. Oslo) : PAC-3 MSE 2–3 intercepteurs/Iskander, prod. mondiale Patriot ~850/an, Ukraine nécessite ~4 800 SAM/an.

[21] Military Watch Magazine / Small Wars Journal (George Headley), « Magazine Depth: Rapid Depletion of Missile Stockpiles in Iran », 27 mars 2026 : 57 Tomahawks budgétés en 2025 ; Payne Institute — 5 ans pour reconstituer les Tomahawks des 16 premiers jours.

[22] Business Standard / New York Times, « Iran war sees US burn through expensive weapons, testing inventory limits », 24 avr. 2026 : 1 200+ PAC-3 MSE, 1 000+ ATACMS/PrSM, coût total 25–35 Md$, redéploiements Indo-Pacifique. Amiral Paparo : « there are finite limits to the magazine ».

Génial ! Vous vous êtes inscrit avec succès.

Re-Bienvenue ! Vous vous êtes connecté avec succès.

Vous êtes abonné avec succès à La Vigie.

Succès ! Vérifiez votre e-mail pour obtenir le lien magique de connexion.

Succès ! Vos informations de facturation ont été mises à jour.

Votre facturation n'a pas été mise à jour.