Percer le front à l'heure des drones : mission impossible ? (O. Dujardin)

Comment dépasser le blocage tactique provoqué par la dronisation extrême du front ? Quelques élements de réflexion.
Percer le front à l'heure des drones : mission impossible ? (O. Dujardin)
Source Slate

Depuis quatre ans maintenant, la guerre en Ukraine montre une évolution radicale du champ de bataille, marquée par une robotisation et une « dronisation » toujours plus importantes. Cette évolution a des conséquences qui dépassent largement le seul domaine technologique : on ne se situe plus dans le simple registre de l'amélioration de l'existant mais dans celui d'une transformation des modes d'action.

Après plus de quatre années de guerre, le front est relativement figé. Aucun des deux adversaires ne parvient à prendre l'ascendant de manière décisive sur l'autre. Les offensives, de part et d'autre, ne mobilisent au maximum que quelques dizaines de soldats. On assiste à un lent grignotage du terrain : l'omniprésence des drones empêche tout mouvement d'ampleur sans qu'il soit immédiatement détecté et frappé.

La conséquence est une déshumanisation progressive du champ de bataille. La présence humaine s'y raréfie, les drones terrestres et aériens se chargeant de la surveillance et de la frappe des positions adverses. Il n'existe plus de lignes continues, mais des points d'appui dispersés, tenus par des effectifs qui dépassent rarement la poignée de soldats. Infiltration, dépôt de drapeaux, prise de photographies et repli constituent l'essentiel de l'activité, destinée à donner l'illusion que l'on avance ou que l'on ne recule pas. Parfois, le dispositif ennemi est si dilué que la prise d'une ou deux positions suffit à « conquérir » du terrain. L'exercice est plus difficile en zone urbaine, où la concentration de soldats reste plus importante : les bâtiments y servent d'abris à des combattants qui évitent autant que possible de s'exposer.

Le combat se déporte alors vers les arrières et la logistique. Puisqu'on ne parvient plus à percer, on cherche à asphyxier l'adversaire en s'attaquant mutuellement aux lignes d'approvisionnement. Il faut dès lors diluer le ravitaillement en multipliant les vecteurs, protéger les routes par des filets, voire recourir à des drones pour ravitailler les forces de première ligne.

Mais rien de tout cela ne permet de percer, d'enfoncer les lignes adverses et de retrouver la mobilité nécessaire à la conquête de terrain.

La guerre de mouvement et la percée sont-elles devenues des concepts obsolètes face à une armée largement équipée de systèmes de drones ? Voici une réflexion sur une configuration tactique qui pourrait permettre aux grands principes énoncés par Foch et plus particulièrement la concentration des efforts, la conservation de la liberté d'action et l'économie des forces, de redevenir applicables.

Le renseignement

La première étape consiste en un long travail de renseignement, dont l'objectif est de cartographier le plus précisément possible les voies logistiques, les dépôts de munitions, les centres de commandement, les bases de lancement de drones, etc. Il s'agit d'obtenir une image la plus fidèle possible de l'organisation adverse et d'identifier ses principaux centres de gravité, afin de constituer une liste de cibles parfaitement à jour, prête à être frappée le jour de l'offensive.

Ce travail sera effectué essentiellement par des drones qui devront patrouiller en profondeur — au moins une centaine de kilomètres derrière le front, en territoire ennemi — pour observer les mouvements et localiser les principaux sites logistiques et de commandement. Ces drones pourront également larguer des capteurs abandonnés en des points stratégiques (caméras, capteurs acoustiques). La récupération du renseignement se fera par liaison radio, via des drones volant haut et particulièrement discrets, condition de leur survie. Des drones dotés de capacités de renseignement électronique (SIGINT) auront pour mission de traquer les radars et d'identifier les réseaux de communication utilisés par l'adversaire.

Les frappes sur les arrières ennemis devront se poursuivre, mais sans toucher aux installations fixes, afin que l'adversaire ne modifie pas son organisation. Les cibles seront donc quelques véhicules logistiques, des pièces d'artillerie ou des blindés isolés mais ce seront surtout les radars et les systèmes sol-air qui devront être particulièrement visés, à la fois pour assurer la survie des drones de surveillance et pour affaiblir le dispositif défensif antiaérien en vue des opérations offensives à venir.

Cette phase de renseignement sera longue, de plusieurs semaines à plusieurs mois selon l'étendue du front concerné, tout en « préservant » les moyens adverses. Elle impose une période de frustration nécessaire.

Concentration des moyens sous surveillance

Cette étape consiste à ramener des moyens militaires — hommes, munitions, matériel, ravitaillement — dans un secteur donné, sous la surveillance et la menace constante de l'ennemi. Une mission qui paraît a priori impossible sans subir des pertes inacceptables.

Il faudra donc réussir à acheminer ce matériel tout en laissant croire à l'adversaire qu'il le détruit au fur et à mesure. Cela suppose de mettre en place un stratagème de dissimulation, afin que les leurres exposés comme cibles soient plus attractifs que les moyens réels. Concrètement, cela signifie utiliser des moyens civils ou civilianisés pour transporter hommes, matériel et munitions, tandis que des convois militaires, transportant des leurres camouflés représentant du matériel de haute valeur (blindés, systèmes sol-air, artillerie), serviront d'appâts. Ces véhicules de transport pourraient être dronisés afin de limiter les risques pour les personnels, le camouflage venant masquer les imperfections de leurres conçus à très bas coût. Des leurres supplémentaires devront en outre être installés et camouflés dans la zone de déploiement.

L'expérience du Kosovo constitue à cet égard un précédent particulièrement instructif. Au cours de l'opération Allied Force en 1999, l'OTAN revendiqua la destruction de plusieurs centaines de chars, véhicules blindés et pièces d'artillerie serbes. Les chiffres annoncés par le général Henry Shelton étaient de 120 chars, 220 blindés et 450 pièces d'artillerie. Ces chiffres ont depuis été vivement contestés : un rapport de terrain de la Munitions Effectiveness Assessment Team (MEAT), révélé par Newsweek en 2000, n'identifiait physiquement que 14 chars, 18 véhicules blindés et 20 pièces d'artillerie détruits sur les sites inspectés. L'US Air Force a fortement critiqué cette évaluation, soulignant qu'elle ne comptabilisait que les épaves retrouvées sur des sites parfois visités plusieurs mois après les frappes, sans tenir compte des véhicules endommagés puis évacués ou réparés ; une évaluation officielle de l'OTAN avançait pour sa part des taux de destruction nettement supérieurs, de l'ordre de 26 % des chars, 34 % des blindés et 47 % de l'artillerie serbes. Au-delà de la controverse sur l'ampleur exacte des pertes, ce qui reste largement admis est que les forces serbes avaient mis en œuvre une combinaison de camouflage, de dispersion, de mobilité et de leurres qui réduisit sensiblement l'efficacité de la détection aérienne et compliqua durablement l'évaluation des dommages réels. Ce précédent rappelle qu'une force terrestre capable de masquer ses émissions et de multiplier les leurres peut limiter fortement l'efficacité d'une campagne de frappes pourtant extrêmement intensive.

Si l'adversaire utilise l'intelligence artificielle pour désigner ses cibles, cela peut faciliter cette opération de déception : une IA présente une forme de constance dans ses choix et des « préférences » que n'ont pas des analystes humains se relayant sur l'interprétation d'images. L'idée est de donner à voir à l'IA adverse ce qu'elle a tendance à reconnaître et à privilégier. L'adversaire épuiserait ainsi ses munitions sur des leurres tout en se persuadant qu'il détruit progressivement les capacités de combat adverses ce qui devrait l'amener à ne pas considérer le secteur comme particulièrement menaçant, puisqu'il se croira en train d'en neutraliser l'essentiel.

Ce plan a un inconvénient principal de réside : il implique d'accepter que l'adversaire diffuse sur les réseaux sociaux les destructions qu'il pense nous infliger, sans vraiment le démentir. À une époque où la communication n'a jamais eu un tel poids, où l'opinion publique exerce une pression continue sur le pouvoir politique, cette étape sera politiquement très difficile à assumer. Elle pourrait même rendre le plan inapplicable, bien qu'elle paraisse indispensable face à un tel niveau de surveillance.

Les renforts réellement déployés devront, eux, être particulièrement bien dissimulés à la surveillance optique comme à l'écoute électromagnétique ou à l'imagerie radar. Cela suppose de préparer des structures souterraines ou renforcées mais discrètes, des mesures de dispersion et de camouflage multispectral pour les équipements, ainsi que des procédures de communication particulièrement économes sur le plan électromagnétique (recours à la transmission filaire ou satellitaire, par exemple).

Sur-solliciter la chaîne logistique adverse

Les leurres auront également pour fonction de contraindre l'adversaire à consommer beaucoup de munitions, ce qui mettra sa chaîne logistique sous tension et l'obligera à l'activer davantage. Cette sur-sollicitation facilitera, en retour, le travail de renseignement sur les flux logistiques adverses, désormais plus utilisés et donc plus faciles à repérer.

Frapper les points stratégiques de l'adversaire, amputer ses communications

Quelques jours avant l'attaque, il faudra traiter l'ensemble des objectifs stratégiques identifiés lors de la phase de renseignement. Bombes guidées, artillerie, munitions rôdeuses, missiles : tous les moyens seront mobilisés pour détruire dépôts, centres de commandement et infrastructures indispensables à la logistique (ponts, voies ferrées), en profondeur derrière la ligne de front. Certaines cibles, comme certains ponts, sont difficiles à détruire et nécessiteront des frappes répétées, d'abord pour en interdire l'usage, puis pour les dégrader suffisamment afin d'en empêcher durablement l'exploitation.

Dans le même temps, des drones brouilleurs seront chargés de perturber les communications adverses. Dans le cas de l'utilisation de constellations satellitaires, des drones évoluant en altitude pourront brouiller, non pas les satellites eux-mêmes, mais les terminaux au sol, en émettant vers le bas un signal suffisamment puissant pour empêcher la réception des données. Ces drones porteurs de brouilleurs devront être faiblement détectables, afin que leur durée de vie justifie le coût que représente un tel équipement.

Infiltration héliportée

À la faveur de conditions météorologiques défavorables au vol des drones, des opérations d'infiltration héliportées pourront être menées derrière les lignes ennemies pour y déposer des commandos. La destruction préalable des radars et des systèmes sol-air, conjuguée aux conditions météorologiques, devrait limiter le risque d'interception des hélicoptères de transport. La mission de ces commandos sera de harceler les mouvements adverses et de semer le doute sur ce qui est réellement tenu ou non. Répartis en escouades d'une poignée d'hommes au maximum et largement équipés de drones FPV, ils pourront frapper l'adversaire sur ses arrières, entraver ses mouvements et gêner sa réorganisation. Leur ravitaillement pourra être assuré par drones.

Avancer et percer

Cette phase devra être pratiquement concomitante de la précédente. À la faveur d'une météo gênant le vol des drones, ou sous le couvert d'un large écran fumigène, les unités partiront à l'assaut des positions ennemies, préalablement affaiblies par les frappes des jours précédents. Dans ces conditions, l'emploi de blindés devient envisageable pour une progression plus rapide, accompagnés de drones terrestres chargés, entre autres, du déminage, du bréchage, de la défense anti-drones ou de l'appui contre l'infanterie adverse.

L'avancée devra couvrir, a minima, une profondeur de plusieurs dizaines de kilomètres dans les premières vingt-quatre heures, afin de dépasser les lignes de défense adverses, déjà affaiblies et désorganisées par la perte de leurs moyens de communication, de logistique et de commandement.

Les commandos opérant en profondeur se rapprocheront progressivement des lignes amies jusqu'à faire jonction. La désorganisation adverse pourrait permettre plusieurs jours de progression, mais de nouvelles lignes de défense et des renforts seraient rapidement mis en place. Il faudra donc estimer avec précision le moment où l'opération offensive devra s'arrêter, afin de reconstruire des lignes de défense solides et d'éviter d'être surpris par une contre-offensive intempestive.

Conclusion

Une telle opération pourrait permettre de percer le front adverse sur plusieurs dizaines de kilomètres. Mais à moins d'avoir réussi à entraver très fortement les flux logistiques adverses, l'ennemi se réarticulera en défensive au bout de quelques jours. Néanmoins, répétée sur plusieurs points du front, une telle manœuvre pourrait avoir un effet stratégique et déséquilibrer durablement la défense adverse.

Cette stratégie présente cependant plusieurs inconvénients dont il faut avoir conscience. D'abord, elle exige un temps de préparation considérable pour une opération dont l'efficacité restera limitée dans le temps et dans l'espace. Ensuite, elle requiert une forte résilience de l'opinion publique, puisqu'elle implique de laisser croire à l'ennemi, mais aussi à sa propre population, que l'adversaire décime ses troupes, sans vraiment contrer ce narratif, celui-ci faisant partie intégrante de l'opération de déception.

À l'heure des drones, des réseaux sociaux et de la diffusion quasi instantanée d'images de guerre, la communication devient elle-même une arme. Mais s'il existe des stratégies de communication, la communication seule n'est pas une stratégie. La tentation actuelle est de répondre à la guerre de l'information par davantage d'information : valoriser chaque frappe, démentir chaque revendication adverse, alimenter en permanence le récit national et celui des opinions alliées. Cette logique a une vraie valeur de cohésion interne et de soutien diplomatique, mais elle a un coût opérationnel largement sous-estimé : chaque publication, chaque revendication, chaque démenti est aussi, pour l'adversaire, un indicateur gratuit sur ce qui fonctionne ou non dans son propre dispositif. Une stratégie de déception comme celle décrite plus haut est par construction incompatible avec cette sur-communication.

La piste inverse consisterait à assumer une sobriété communicationnelle maximale : ne pas chercher à contredire en temps réel ce que l'adversaire revendique, ne pas confirmer ni démentir et habituer sa propre population à cette réserve plutôt que de la lui imposer brutalement au moment où elle serait la plus nécessaire et donc la plus visible comme un aveu. Les opérations de déception alliées de la Seconde Guerre mondiale, comme l'opération Fortitude avant le débarquement de Normandie, reposaient autant sur un black-out total côté allié que sur des leurres matériels : aucune confirmation, aucun démenti, un silence qui laissait l'adversaire seul face à ses propres déductions erronées, sans que la population alliée soit informée en temps réel des opérations en cours. Pour être tenable politiquement, une telle sobriété ne pourrait pas s'improviser à l'entrée en guerre : elle devrait être amorcée dès le temps de paix, par une réduction progressive de la fréquence et de la précision des communications militaires, afin que la réserve soit perçue comme une norme et non comme une rupture suspecte.

Cette approche comporte toutefois un risque qu'il faut nommer clairement : un silence stratégique ne peut fonctionner durablement qu'adossé à une relation de confiance forte entre gouvernants et population, faute de quoi le vide d'information laissé par la sobriété volontaire sera occupé par la désinformation adverse, qui elle ne s'imposera aucune retenue. Le silence ne doit donc jamais être un vide total : il suppose d'être complété par une communication différée et asymétrique. Expliquer, mais après l'opération, jamais pendant et ne jamais tout dire pour ne pas tout dévoiler à l’adversaire. À l'heure des drones et de la diffusion quasi instantanée d'images de guerre, c'est sans doute la condition pour que la communication redevienne un outil au service de la stratégie plutôt qu'une contrainte qui la dicte.

Face à un blocage tactique évident, sur un front saturé de drones et placé sous surveillance permanente, il importe d'inventer des stratagèmes pour dépasser ce verrou.

 O. Dujardin

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