Dépôt de bilan

Quel bilan de l’action menée à l’intérieur de nos frontières ?
Dépôt de bilan
Photo by Bernie Almanzar / Unsplash

Il y a trois ans, la Vigie annonçait que la France était une puissance héritée, gérée par des héritiers dispendieux (LV 216). La première partie de l’été, marquée par plusieurs épisodes caniculaires et des feux peu contrôlés puisque l’armée a été appelée en renfort, incite à faire un bilan de l’action menée à l’intérieur de nos frontières.

La France, puissance d’héritage (LV 216)
La Lettre d’Analyse Stratégique

Le ministère de l’Intérieur dispose-t-il d’une stratégie pour régler d’abord les problèmes actuels, puis pour les éviter à l’avenir, ou n’a-t-il pas navigué sur son erre pendant plusieurs années, jusqu’à aboutir à un point d’arrêt que caractérisent les catastrophes qui s’enchaînent ?

Délinquance

Ministère régalien par excellence, l’Intérieur est attendu sur son bilan en matière de tranquillité et de paix publiques.

Les dégradations ayant suivi la victoire du PSG en coupe d’Europe le rendent plutôt mitigé. Si les manifestations suivies d’actions violentes de black blocs ne font plus la une de l’actualité, les bandes déferlant dans les centres des villes pour les dégrader en se fondant sur un prétexte quelconque (victoire du PSG ou d’une autre équipe), interrogent : comment se fait-il que, depuis des années que ce phénomène existe, le démantèlement de ces blocs n’ait pas encore eut lieu ? Comment se fait-il que de telles dégradations soient de facto tolérées, et que rares sont les journalistes à estimer le coût de ces émeutes : réparations, jours de travail perdus, matériel utilisé par les forces de l’ordre, etc. ? Et pourtant, les produits de marquage codés permettant de marquer à distance une personne et de l’arrêter quelques jours après ont déjà été expérimentés en situation réelle et montré leur pouvoir dissuasif.

Le bilan de la lutte contre le narco-trafic, dont le démantèlement des points de deal était l’emblème, est tout aussi mitigé. Des bilans à la Bigeard ont été publiés, repris, mais in fine, c’est un élu local qui doit être exfiltré de son propre domicile par le RAID suite à des menaces de la DZ mafia. Où est la victoire lorsqu’il faut protéger des citoyens contre les narco-trafiquants sur le territoire national ?

La plus qu’attendue censure par le Conseil constitutionnel de la loi relative à la généalogie génétique, montre que la loi n’a pas été préparée avec le sérieux nécessaire (les bases de données situées aux USA sont-elles correctement approvisionnées et les résultats sont-ils corrects?) et l’opprobre jetée sur le Conseil n’est qu’un rideau de fumée assez peu opaque pour tout observateur averti.

Les groupes criminels étrangers prospérant sur le territoire pourraient être contrés si les attachés de sécurité intérieure affectés à l’étranger suivaient au préalable une solide formation linguistique leur permettant de parler couramment la langue de leur pays d’accueil et de se familiariser avec la culture locale. Ce faisant, ils pourraient alterner les séjours dans le pays qu’ils connaissent pour y parfaire leur connaissance des groupes criminels, de leurs coutumes et de leur expansion à l’étranger, avec des affectations en France durant lesquelles leur connaissance de ces groupes serait utile à leur traque et leur démantèlement, permettant ainsi un réel retour en sécurité intérieure, selon les termes d’un ancien ministre puis président.

Enfin, la science forensique poursuivant son développement, il est encore étonnant que ses développements les plus récents tels que la déclaration de Sydney ne soient toujours pas résolument mis en œuvre.

Comme la situation se dégrade de plus en plus, on ne peut exclure qu’un prochain gouvernement décide d’importer le bukelisme (LV 222).

La tentation du bukélisme (LV 222)
La Lettre d’Analyse Stratégique

Numérique

Une des missions du ministère étant de protéger les citoyens, il va de soi que cette protection doit être également effective sur les territoires numériques.

Là aussi, le bilan est pour le moins décevant. Le système d’immatriculation des véhicules (SIV) est perméable aux usurpations d’habilitation, des pirates ont pu générer frauduleusement des certificats d’immatriculation, une mise à niveau de sécurité s’avère indispensable. Ces défauts de sécurité et de contrôle ont donné lieu à des redressements fiscaux injustifiés et des suspensions d’habilitation dommageables à l’activité des professionnels piratés. En outre, France Titres (ex Agence Nationale des Titres Sécurisés) a connu une sévère fuite de données, offrant ainsi à des délinquants des identités réelles qu’ils pourront usurper. Et ce sera aux victimes de prouver leur bonne foi…

Enfin, l’intelligence artificielle n’est toujours pas utilisée alors qu’elle pourrait l’être dans au moins deux domaines de la compétence du ministère.

Le contrôle de légalité des actes administratifs tout d’abord. Les legaltech se sont développé un peu partout, mais le ministère n’a toujours pas développé la sienne pour contrôler notamment la légalité des décisions administratives prises par les communes et autres collectivités locales.

Dans le domaine de l’enquête judiciaire, il est possible d’utiliser des retranscripteurs vocaux, des algorithmes recherchant des occurrences particulières (dates, liens de famille, etc.) dans les pièces de procédure, d’utiliser des traducteurs automatiques, mais rien n’est encore déployé. De même que les entreprises ont dû faire face au shadow IT il y a quelques années, le ministère s’expose au shadow AI, l’inconvénient étant que les pièces de procédure partiront on ne sait où exactement dans le cyberespace, même s’il y a de grandes chances que leur trajet s’arrête outre Atlantique ou dans l’empire du milieu.

Aménagement du territoire

L’aménagement du territoire est un autre domaine dans lequel l’Intérieur a, par le passé, laissé son empreinte, même si la situation a, depuis, fortement changé. La concentration des différents services de l’État (hôpitaux, etc.) ne fonctionne que parce que les citoyens peuvent se déplacer librement. Malgré l’éloignement des lieux de vie, la médecine reste de proximité parce que les moyens de transport permettent aux Français d’aller plus loin plus rapidement. L’augmentation des coûts du carburant posera à terme des problèmes de déplacement et donc d’accès aux services de l’État. Une politique tenant compte de ce paramètre est indispensable.

Les feux de forêt posent également la question de l’aménagement des sous-bois (désherbage, itinéraires d’accès des secours), des habitations à proximité ainsi que celle de la disponibilité des moyens (notamment aériens) de lutte contre les incendies. Il est vraisemblablement satisfaisant pour la fierté nationale de disposer de bombardiers d’eau 100 % français, mais cette volonté se heurte à la rentabilité de cette future filière nationale : sera-t-elle viable sans que l’État y mette au pot sauf pour payer les aéronefs commandés ? De plus, elle oublie le fait que, quoi qu’on dise quoi qu’on fasse, la sûreté ne se négocie pas. Qui ira à la rencontre des citoyens pour leur dire qu’il leur faut sacrifier leurs biens, leur famille, leur vie, en attendant que la filière nationale soit opérationnelle ? Il est d’ailleurs intéressant de noter que la menace sur la presqu’île du Cap ferret où un certain nombre de célébrités du spectacle, des médias, voire de la politique, disposent d’un lieu de villégiature, fait davantage pour la prise de conscience de la vulnérabilité au feu que tous les incendies précédents. Rappelons qu’en 2000, l’Italie a adopté une loi aux termes de laquelle les terrains incendiés seraient inconstructibles pendant 10 ans, ce qui n’est peut-être pas pour rien dans le fait que la péninsule ne brûle pas tous les étés.

Enfin, la ressource en eau, qui a tant fait parler d’elle lors de la construction des méga-bassines, s’invite de nouveau dans l’actualité puisque la justice en a ordonné le démantèlement. Rétrospectivement, cela valait-il la peine de transformer Sainte-Soline en lieu d’affrontement international pour finalement devoir faire marche arrière ? N’était-il pas possible de sécuriser juridiquement ces constructions ?

Ces trois domaines dans lesquels l’action du ministère de l’Intérieur est attendue montrent une absence de stratégie, ou pour le moins un échec cruel de celle mise en œuvre jusqu’à présent. Cette absence, ou cette carence si l’on préfère, a des impacts sur l’activité économique nationale. En effet, partout dans le monde, les entreprises n’investissent que si elles savent bénéficier à la fois d’une certaine stabilité juridique et d’une certaine tranquillité.

Ce bilan qui, pour une entreprise privée, vaudrait un dépôt de bilan pour faute de résultats et défiance des investisseurs, montre l’urgence de définir et mettre en œuvre une réelle stratégie de tranquillité nationale. La tâche est énorme, il est nécessaire de s’y atteler sans tarder.

Ph Davadie

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