Les Russes poursuivent leur offensive dans le Donbass. Pendant ce temps, Kiev connaît une crise politique qui est peut-être due aux différends stratégiques.
Déroulé des opérations militaires
Front sud : Situation stable à Kamianske où les Russes auraient perdu le contrôle de Plavni (carte PV du 6 juillet). Le front se serait réactivé cette semaine notamment du côté de Scherbaky (carteS).
Situation stable vers Orikhiv (cartePV) avec peut-être une activité récente (carte AMK).
Secteur d’Huliapole : Petite progression russe à l’ouest d’Huliapole (carte PV). A l’ouest du bourg, infiltrations jusqu’à Verkhnia Tersa et Vozdvyzhivka, bourgades contrôlées selon AMK (carte AMK). Sans changement apparent dans la grande zone grise aux abords d’Uspenivka (cartePV) même si AMK note une progression ukrainienne (carte AMK).
Novopavlivka : Progression ukrainienne sur la rive est de la Vovcha, mais stabilité à Novopavlivka (cartePV). Zone Udachne : Stabilité (carte).
Front de Donetsk : Pression au nord de Hryshyne et ouest de Rodynske : cette dernière localité est prise par les Russes (cartePV et CarteS). Il y a plus d’activité russe selon AMK (carteAMK).
Vallée de la Kazenyyi vers Dobropilja : Sans changement vers Dobropilia (cartePV du 15 juin). Selon Suriyak, situation plus compliquée avec les Russes aux abords de Novy Donbass, à 3 km de Dobropilia (carteS)
Front de Kostiantynivka : Selon DS, les Ukrainiens tiennent fermement encore 40 % de la ville (cartePV du 12 juillet), les Russes n’ayant réellement saisi que le faubourg d’Illinivka, au sud-est. Pour tous les autres OSINTER, la situation est beaucoup plus grave : Kostiantynivka est prise à 80 voire 90 %, quelques unités ukrainiennes étant encerclées (CarteS). Les combats se dérouleraient d’ailleurs aux abords d’OSykove avec de premières infiltrations dans Oliksievo-Druzhkivka (carteAMK). Le dernier point ukrainien de fixation se situe au sud de Chasiv Yar (Chevone).
Front de Kramatorsk-Sloviansk : Soledar/Siversk : Quasiment pas de changement selon PV (cartePV). Selon les autres blogueurs, la situation est beaucoup plus grave et les Russes ont pris le mouvement de terrain à l’est de la conurbation (carteAMK).
Secteur Lyman et Zarichne : Selon DS, Yampil est toujours en zone grise et Lyman solidement tenue par les Ukrainiens, sans changement par rapport au mois dernier (cartePV). Selon AMK, Yampil a été reprise par les Russes tandis que les faubourgs est de Lyman seraient pris par les Russes selon Suriyak (carteS).
Secteur Zarichne : Selon DS, situation stable dans la zone de Rikodub (carte du 26 juin). Selon AMK, ce silence provoqué par l’OPSEC ukrainien cacherait la poursuite de l’avancée ukrainienne dans la zone, les villages de Nove et Lypove ayant été pris (carteAMK).
Front de Svatove/Koupiansk. Secteur de Koupiansk : Selon DS, aucun changement par rapport à la carte du 19 juin, les positions ukrainiennes à l’est de l’Oskil sont tenues (cartePV). Selon les autres blogueurs, cette poche est quasiment réduite avec le retour d’unités russes dans le centre de Koupiansk (carteS et carteAMK).
Secteur de Dvorichna et Milove : Petite infiltration russe à l’ouest de Dvorichna cartePV et autre cartePV voir aussi CarteS
Front de Kharkiv Augmentation des infiltrations à l’est de Vovchansk (cartePV). Ouest Vovchansk (Zolochiv) : Incursion russe jusque Kozacha Lopan (cartePV, voir aussi AMK et Suriyak).
Front de Soumy : Combats positionnels au NE de Soumy (cartePV).
Est Soumy, petites progressions russes vers Ryasne (carteS). Au nord de Soumy, poursuite de la lente progression russe (carteS).
Secteur Tektino CartePV
Analyse militaire
Campagne aérobalistique :
Les attaques se poursuivent de part et d’autre. Du côté ukrainien, plus de 50 attaques ont visé au moins 24 des 34 grandes raffineries russes au cours des 100 derniers jours. Le volume de raffinage russe est tombé à 3,91 millions de barils par jour, soit le niveau le plus bas depuis mars 2005 (contre une moyenne de 5,3 millions en 2025, soit une baisse de 26 %). La Russie a dû interdire ses exportations de diesel jusqu’à fin juillet 2026 en raison de ces perturbations. Le Kremlin a reconnu un « certain déficit » de carburant, forçant Moscou à importer de l’essence depuis l’Inde (400 000 tonnes/mois, dont 60 000 tonnes déjà livrées). Plusieurs régions russes ont instauré un rationnement du carburant. Le ministère russe de la Défense affirme avoir abattu des centaines de drones (ex. : 415 drones le 8 juillet, 349 dans la nuit du 12 au 13 juillet).
Dans la nuit du 25 au 26 juin 2026, l’Ukraine a mené une attaque massive avec plus de 600 drones ciblant douze régions russes, dont la Crimée. Le pont de Kertch, seul lien terrestre entre la Russie et la Crimée, a été fermé pendant six heures, bloquant près de 3 000 véhicules. La Crimée a été placée en situation d’urgence au niveau régional pour faire face aux pénuries de carburant et d’électricité, ainsi qu’aux perturbations logistiques
Du côté russe, les frappes dans la profondeur se sont également intensifiées. La raréfaction des défenses sol-air ukrainiennes permet aux Russes d’être plus précis. Ils visent ainsi avec méthode les stations essence, notamment dans les oblasts de Dniepropetrovsk et de Kharkiv, gênant furieusement la logistique ukrainienne. Plus à l’arrière, ils frappent voies ferroviaires, routières, entrepôts et usines, mais aussi les infrastructures portuaires vers Odessa et Mykolaev, perturbant gravement les échanges maritimes (plusieurs cargos visés). Ils ont de plus augmenté leur production de missiles au point qu’ils en consomment visiblement moins qu’ils n’en produisent. La nuit dernière, sur 51 missiles tirés, seulement deux auraient été abattus par les Ukrainiens.
Pour faire la synthèse : l’escalade voulue par les Ukrainiens, décidés à perturber l’économie russe, a suscité une riposte des Russes qui eux aussi attaquent l’économie ukrainienne, globalement plus fragile. Si les Ukrainiens ont incontestablement marqué des points, comme souvent depuis le début de la guerre, les contre-mesures russes sont également efficaces.
Campagne terrestre
Selon les relevés de Poulet Volant, basés sur les données de Deepstate, les Russes ont pris 12 km² en S26, 17.5 km² en S27, 18 km² en S28, 17.5km² en S29, soit 2.3 km² par jour (légère baisse).
Les Ukrainiens ont repris : 22 km² en S26, 0 en S27, 21.5 km² en S28, 1 km² en S29 soit 1.6 km² par jour (légère baisse).
Le lecteur aura compris le doute que suscitent ces chiffres. Nous l’avons évoqué la dernière fois. Au fond, il suffirait qu’un point de résistance ukrainien soit sur les arrières russes (dans une zone précédemment contrôlée par les Ukrainiens) pour que le contrôle soit toujours attribué aux Ukrainiens. En revanche, la succession d’infiltrations russes ne constitue pas un contrôle. Avec une telle dissymétrie d’appréciation, le lecteur comprend les différences entre ce qui est produit par Deep State et reproduit par Poulet Volant, et ce que montrent d’autres Osinters comme AMK ou Suriyak. Je précise que nous ne montrons pas les Osinters prorusses (Rybar ou Geroman).
Une fois que l’on a fait la part des choses on s’aperçoit que :
- Les pertes humaines ukrainiennes sont désormais plus importantes que celles des Russes, contrairement à ce que raconte complaisamment une certaine presse qui ne travaille pas et reprend les éléments de langage qu’on lui fournit. Que l’on compare les échanges de corps (alors que globalement le front est stabilisé et que les deux parties ont des progressions sur leurs secteurs privilégiés) ; ou encore que l’on compare les données de Mediazona et celles de UA Losses. La réalité est grave : les Ukrainiens perdent aujourd’hui plus en nombre absolu que les Russes, qui sont depuis six mois plus prudents dans leurs avancées (ce qui explique d’ailleurs le ralentissement de la progression territoriale).
- Ce même constat doit être effectué pour les pertes en matériel : désormais, les Ukrainiens en perdent plus que les Russes (de 1 contre 2 à 1 contre 5, selon les catégories).
Autrement dit, la stratégie d’attrition, présentée comme le « chemin de la victoire » de Kiev, joue désormais en sa défaveur. L’objectif des Russes consiste désormais à accentuer leur propre stratégie d’attrition pour épuiser, sur le terrain, les FAU.
Par ailleurs, les Russes poursuivent leur effort sur l’axe principal du Donbass : Les Ukrainiens ne contrôlent plus que 10 à 15 % au maximum de Kostiantynivka. Les premiers éléments avancés russes sont déjà au-delà, sachant que des manœuvres de débordement sont à l’œuvre (Rozkishne, Torets’ke) tandis que les Russes ont pris pied sur la ligne de crête dominant la conurbation Kramatorsk-Sloviansk. Les Ukrainiens tiennent encore deux verrous pour empêcher la mise en place trop rapide du siège : Chervone, au sud-ouest de Chasiv-Yar, et Lyman au nord de la zone. C’est d’ailleurs pour alléger la pression sur Lyman que les Ukrainiens ont lancé avec succès une pression vers Ridkodub.
Le reste est marginal. Aussi bien la réduction russe de la poche ukrainienne à l’est de l’Oskil (et le retour de forces russes dans Koupiansk, qui devrait fixer à nouveau des forces ukrainiennes) ; que les progressions ukrainiennes du côté de Novopavlivka et Uspenivka.
Quant au reste (Kamianska, Orikhiv, Houliapole, DObropila, Vovchansk, Soumy), le combat est positionnel et pour l’instant, sans grande conséquence.
Analyse politique
Comme chaque année, au printemps, l’Ukraine a mis en avant ses initiatives pour convaincre que non seulement elle résiste mais qu’elle est capable d’avancer. Ce fut le cas en 2023 (offensive dans le sud), en 2024 (poche de Soudja en Russie), voire en 2025 (opération Spiderweb). Constatons qu’aucune de ces initiatives n’a réellement réussi à retourner le cours de la guerre et que depuis les succès de l’automne 2022 (reprise de la rive droite du Dniepr à Kherson et progression dans l’oblast de Kharkiv à l’est de la rivière Oskil), l’Ukraine est sur le recul. Elle résiste héroïquement, réussit à porter des coups très durs à la Russie, démontre des capacités incroyables d’innovation technique et tactique, développe malgré une contrainte extrême son autonomie industrielle de défense pour compenser la fin des approvisionnements occidentaux : c’est remarquable et suscite l’admiration. Mais si l’on fait le bilan, il est malheureusement clair : elle continue à reculer.
Or, elle a besoin de convaincre ses soutiens européens qu’il y a un avenir à cette guerre et qu’il faut arriver en position convenable dans les négociations (car désormais, chacun est d’accord pour estimer qu’il faudra des négociations, même si bien peu expliquent les paramètres de celles-ci : autre sujet). Elle en a d’autant plus besoin que la guerre coûte cher et que plus ça va, plus la situation budgétaire et financière est tendue. Le prêt de 90 milliards d’euros a mis un temps infini à être débloqué et il est à peine suffisant pour tenir jusqu’à la fin de l’année.
Aussi, pour poursuivre le combat, même dans ces circonstances déclinantes, il faut convaincre qu’elle remporte des succès. Ceci explique l’incroyable campagne de presse à laquelle nous avons assisté depuis le printemps. On citait des chiffres extravagants (le niveau des pertes russes), on tordait les résultats sur le terrain, toute infiltration ukrainienne étant un km² repris, toute infiltration russe étant un faux-drapeau envoyé au sacrifice pour la photo.
Que la zone grise se soit étendue, nul ne le conteste. Qu’il y ait des porte-drapeaux de chaque côté, cela paraît évident. Malgré tout, en regardant avec précision la dynamique générale, les Ukrainiens tenaient globalement au prix de pertes croissantes, comme nous l’avons montré ci-dessus.
Malgré cette campagne de relations publiques, les résultats internationaux sont faibles : un appui incertain de D. Trump lors du G7 et un sommet de l’Otan très décevant (Cf. La Vigie n° 295 : Sommet d’Ankara, l’alliance incertaine).
Disons-le tout net : la vague promesse de D. Trump de fournir des Patriot, sans avoir consulté le fabricant ni le Congrès, peine à convaincre. A supposer que cela ait lieu, il faudra bien trois ans pour installer une première production en Ukraine… D’ici là…. L’Ukraine est à court de munitions antiaériennes, ce qu’on a vu lors des récentes vagues de frappes aériennes russes contre Kiev et autres cités. Autrement dit, l’Ukraine n’a remporté que de belles promesses et peu de choses concrètes.
Est-ce la raison de la grosse crise politique qui se tient à Kiev depuis trois jours ?
Présentons les faits tels que nous les comprenons (et nous ne comprenons à l’évidence pas tout).
Un jeune ministre de la Défense, Fedorov, est en place depuis janvier. C’est un fidèle de Zelenski qu’il accompagne depuis sa campagne présidentielle. Il a surtout insisté depuis sa prise de fonction sur l’utilisation de drones et la fin d’une certaine corruption (quiconque s’est un peu intéressé à l’approvisionnement en armement et équipement des brigades ukrainiennes est frappé par l’extrême décentralisation du système, tout en devinant qu’elle permet bien des écarts). Il s’oppose au CEMA ukrainien, le général Syrsky qui avait remplacé Zaloujny. L’homme jouit d’une réputation ambivalente. A son débit, du micro-management, la faveur donnée à certaines brigades fidèles par rapport à d’autres, un mépris de la vie humaine (on le surnomme le boucher) et probablement le soutien au recrutement forcé de jeunes ukrainiens pour grossir les rangs de l’armée. A son crédit, une réorganisation de l’armée ukrainienne (mise en place de l’échelon du corps d’armée) et surtout, avoir réussi à tenir globalement le front depuis 18 mois, malgré la supériorité russe. Ce n’est donc pas rien et Zelenski le sait.
Deux façons de concevoir la guerre s’opposent donc : celle d’un idéaliste technophile et celle d’un vieux praticien qui doit tenir le front.
L’animosité entre les deux arrivait à un point de rupture (après le sommet de l’Otan, quand donc le gouvernement ukrainien s’est aperçu qu’il aurait peu de soutien concret à se mettre sous la dent). Zelenski a tranché, démettant Fedorov. Cela a suscité une réaction populaire vigoureuse, avec des manifestations venant soutenir le nouveau ministre, Sysrky restant quant à lui très discret. Fedorov au contraire se répandait dans la presse en déclarations dénigrant son adversaire.
On devine que Zelenski va nommer ministre quelqu’un de neutre, va placer Fedorov à un poste d’influence mais non décisionnel et réfléchira à remplacer Syrsky. Pendant ce temps-là, Boudanov, ex responsable du renseignement militaire et chef du cabinet présidentiel, homme influent s’il en est (partisan de la poursuite de la guerre à outrance) reste coi. Chacun garde en arrière-pensée l’organisation d’éventuelles élections à l’automne, même si rien n’est confirmé.
Vu de loin, l’observateur se pose deux questions :
- S’agit-il seulement d’un épisode de la vie politique ukrainienne, fort compliquée ?
- Ou au contraire, de quelque chose de plus grave face à une impasse stratégique, celle du piège de la guerre ? (lire à cet égard l’article de Delwin, dans La Vigie, Le piège du choix rationnel).
Il est trop tôt pour le dire.
OK